CHANSON
Au printemps naissent les flems Dont les fruits parent l'automne ;
= SEDAINE. — ROSE ET COLAS ^= 2d9
Mais, assis sur une tonne, C'est l'hiver qui se couronne Du tribut de leurs faveurs.
Ainsi l'hiver dans ses fêtes Doit s'embellir des instants, Et se parer des conquêtes Que l'amour prépare au printemps.
PIERRE
Eh bien ! vous voyez qu'il faut remettre à cet hiver.
Une chanson n'est pas une raison.
PIERRE
C'est la réponse à la vôtre, c'est la réponse â la vôtre : c'est... \'ous rêvez?
MATHURIN
Oui, je rêve... Voulez-vous que je vous dise franchement la
vérité?
PIERRE
Sans doute.
MATHURIN
Je suis un homme, moi, je ne suis pas une feimne ; je ne peux pas avoir ma fiUe pendue à mes côtés comme un trousseau de clefs. Elle est sage, ah ! très sage ; mais peut-être aime-t-elle votre fils ; et la sagesse d'une fille qui aime est plus mûre qu'il ne faut.
PIERRE
Et moi, et moi, n'ai-je pas les mêmes appréhensions? le mêmes, non, mais d'autres. Mon fils est vif, bon cœur, mais prompt ; et je crains qu'il ne lui prenne une fantaisie de courir et de quitter le pays.
MATHURIN
Eh bien, finissez donc.
PIERRE
Oh ! nous serons "toujours à même.
MATHURIN
Eh ! ne voyez-vous pas qu'ils vont nous tourmenter?
Bon, tourmenter ! il y a moyen à tout. La première fois que mon fils viendra ici, mettez-le à la porte ; il sera triste. Je lui dirai : « Qu'est-ce que tu as? » Il est franc, il me contera son chagrin. « Va, je parlerai au père. — Ah ! je vous remercie. » Je le traîne huit jours.
MATHURIN
Eh bien ! huit jours.
PIERRE
Après cela, ce sera vous qui n'aurez pas le temps de me parler. Encore huit jours de gagnés.
MATHURIN
Encore huit jours de gagnés.
PIERRE
Ensuite, nous parlons, mais nous ne convenons pas de nos faits. Encore huit jours.
MATHURIN
Encore huit jours.
PIERRE
Ensuite nous voilà arrangés.
MATHURIN
Eh bien ! huit et huit font seize, et huit font vingt-quatre, et huit c'est,, .
C'est trente-deux.
MATHURIN
ÎSIous voilà juste en pleine moisson.
PIERRE
Ah ! ah ! alors, c'est à nous à les occuper si bien pendant la moisson et pendant les vendanges que le soir ils n'aient envie que de dormir.
MATHURIN
Enfin voilà les vendanges finies.
PIERRE
Ah ! qu'ils ne sont pas encore mariés ! Il arrivera que vous aurez dit quelque chose de moi dans le village, ou j'aurai dit quelque chose de vous. L'éclaircissement entre uqus commencera par des injures ; alors la rupture, alors les caquets, les femmes s'en mêleront : de là des rapports, des médisances, des calomnies. « Ne me pai"lez jamais de cet homme-là. — Ne me parlez jamais de cet homme-ci ; qu'il s'aille promener, lui et son fils. — Qu'ils aillent au diable, lui et sa fille. » Nos jeunes gens pleureront ; ils s'en aimeront davantage. Et puis quelque honnête homme viendra s'entremettre, il nous raccommodera et croira avoir bien de l'esprit ; et puis l'hiver, et puis les Rois, et puis le mariage.
MATHURIN
Cela nous donnera de la peine.