GLUCK
DÉDICACE WALCESTK
(traduit UE l/lTALlEN)
Au grand-duc Léopold de Toscane.
Altesse royale,
Lorsque j'entrepris d'écrire la musique d'AJceste, je me proposai de la dépouiller entièrement de tous ces abus qui, introduits ou par la vanité mal entendue des chanteurs, ou par une complaisance exagérée des maîtres, défigurent depuis longtemps l'opéra italien, et qui, du plus pompeux et du plus beau de tous les spectacles, en font le plus ridicule et le plus ennuyeux. Je pensai à restreindre la musique à son véritable office, qui est de servir la poésie par l'expression et par les situations de la fable, sans interrompre Faction ou la refroidir avec des ornements inutiles, et je crus qu'elle devait être au poème ce que sont à un dessin correct et bien agencé la vivacité des couleurs, et le contraste bien assorti des lumières et des ombres, qui servent à animer les figures sans en altérer les contours. Je n'ai donc pas voulu arrêter un acteur dans la plus grande chalem' du dialogue pour attendre une ennuyeuse ritournelle, ni couper un mot sur une voyelle favorable, poui' faire parade dans un long passage de l'agilité de sa belle voix, ou pour attendi^e que l'orchestre donirât le temps, par une cadence, de reprendre haleine. Je n'ai pas cru devoir glisser ra})idement sur la seconde partie
truii air, bien qu'elle puisse être la plus passionnée et la plus importante, pour avoir l'occasion de répéter régulièrement quatre fois les paroles de la première et finir l'air quand {)eutêtre le sens n'est pas complet, et pour donner au chanteur le moyen de faire voir qu'il peut varier capricieusement un passage d'autant de manières ; en somme j'ai cherché à bannir tous ces abus contre lesquels depuis longtemps protestent en vain le bon sens et la raison.
J'ai imaginé que l'ouverture devait prévenir les spectateurs de l'action qui est à représenter, et en former, pour ainsi dire, l'argument ; que le concert des instruments avait à se régler selon l'intérêt et la passion, et ne pas permettre qu'une coupure disparate dans le dialogué entre l'air et le récitatif vînt tronquer à contresens la période et interrompre mal à propos la force et la chaleur de l'action.
J'ai cru ensuite que mon plus grand effort devait se réduire à rechercher une belle simplicité ; et j'ai évité de faire montre de difficulté au préjudice de la clarté ; je n'ai jugé précieuse la découverte de quelque nouveauté qu'autant qu'elle était naturellement commandée par la situation et par l'expression ; enfin il n'y a point de règle d'ordre que je n'aie cru devoir sacrifier de bon gré en faveur de l'effet.
Voilà mes principes. Par un heureux hasard, le libretto se prêtait à merveille à mon dessein, car son célèbre auteur, imaginant un plan nouveau pour le dramatique, y avait substitué anx descriptions fleuries, aux comparaisons superflues et aux sentencieuses et froides moralités, le langage du cœur, les passions fortes, les situations intéressantes et un spectacle toujours varié. Le succès a justifié mes principes, et l'approbation générale, dans une ville aussi éclairée, a fait manifestement voir que la simphcité, la vérité et le naturel sont les gi'ands principes du beau dans toutes les productions de l'art. Toutefois, malgré les instances répétées des personnes les plus respectables pour me déterminer à faire graver cet opéra, j'ai senti tout le risque que l'on court à combattre des préjugés aussi largement et aussi profondément enracinés, et je me suis vu dans la nécessité de me prémunir du tout-puissant patronage de Votre Altesse Royale, implorant la faveur de placer en tête de cet opéra son auguste nom, qui réunit à si juste titre les suffrages de l'Europe éclairée. Le grand protecteur des beaux-arts, qui règne sur une nation, qui a la gloire de les avoir fait surgir d'une oppression universelle et de produire les plus grands modèles
2r,f; : LA Mt'SInUK. — CIIAP. VI =^
de chacun d'eux dans une cité (|ui a toujours été la première à secouer le jou<^ des préjugés vulgaires pour marcher vers la j}erfection, peut seul entrepiendre la réforme de ce noble spectacle auquel tous les beaux-arts prennent tant de part. S'il réussit, je garderai la gloire davoir posé la première pierre, et ce témoignage public de votre haute protection à la fa,veur de laquelle j'ai l'honneur de me dire, avec la plus humble obéissance.
De Votre Altesse Royale le, très humble, très dévoué et très reconnaissant servitem-.
Christophe Gluck.
DÉDICACE DE PARI DE ED ELEXA (traduit de l'italien)
Au duc de Bragcmce.
Altesse,
En dédiant à Votre Altesse ce nouveau travail, je cherche moins un protecteur qu'un juge. Un esprit assuré contre les préjugés de l'habitude, une connaissance suffisante des gi'ands principes de l'art, un goût formé non seulement sur les gi"ands modèles, mais sur les fondements invariables du beau et du \Tai, voilà les qualités que je recherche dans mon Mécène et que je trouve réunies en Votre x\ltesse. L'unique raison qui m'avait induit à faire graver ma partition d'Alceste était l'espérance de trouver des imitateurs, qui, dans la voie déjà ouverte et stinmlés par le sufcage unanime d'un public éclairé, s'appliqueraient à détruire les abus introduits dans" le spectacle italien et à l'élever, aussi loin que possible, à la perfection. J'ai le regiet de lavoir jusqu'ici tenté en vain. Les gens de bon goût et les puristes, dont la foule est infinie et qui sont le plus grand obstacle au progrès des beaux-arts, se sont déchaînés contre
une méthode qui, en s'eiiracinant, détruisait d'un coup toutes leurs prétentions aux caprices du jugement et à la faculté d'agir. On a cru pouvoir juger l'AJcPste d'après des répétitions informes, mal dirigées, et encore plus mal exécutées ; on a calculé dans une chamlire l'effet qu'elle pourrait faire au théâtre, avec la même intelligence qui fit, dans une ville de Grèce, qu'on voulût, à quelques pieds de distance, juger des statues qui devaient être érigées sur de très'hautes colonnes. Une oreille délicate a trouvé peut-être telle cantilène trop dure, ou tel passage trop rude et mal préparé, sans penser qu'à sa place il donnerait peut-être le maximum de l'expression et le plus beau contraste. Un puriste a profité d'une judicieuse négligence, ou peut-être d'une erreur d'impression pour la condamner comme une faute impardoHiiable contre les mystères de l'harmonie ; et puis l'on s'est déclaré à l'unanimité contre une musique barbare et extravagante. Il est \Tai qu'on juge des autres parties de l'œuvre avec le même critérium et qu'on en juge à peu près avec une certaine assurance de ne pas se tromper; mais Votre Altesse en voit tout de suite la raison. Plus on cherche la vérité et la perfection, plus la précision et l'exactitude sont nécessaires. Les différences qui distinguent Eaphaël de la foule des peintres vulgaires sont insensibles, et un peu d'altération dans le contour, qui ne gâte pas la ressemblance d'un laid visage, défigure entièrement le portrait d'une belle femme. Il s'en faudrait d'un rien pour que mon air d'Orfeo :
Che faro sema Euridice,
en changeant seulement quelque chose dans la forme de l'expression, devhit un saltarello de marionnettes. Une note plus ou moins tenue, un rinforzo changé de mesure ou de voix, une appogiature hors de propos, un trille, un passage, une roulade, peuvent détruire toute une scène dans un opéra de ce genre, tandis qu'ils ne font rien ou ne font qu'embeUir un opéra ordinaire. Aussi la présence du compositeur à l'exécution de cette espèce de musique est pour ainsi dire aussi nécessaire que la présence du soleil dans les œu^Tes de la nature. Il en est absolument l'âme et la vie, et, sans lui, tout reste dans la confusion *et dans les ténèbres. Mais il faut se préparer à ces obstacles, tant qu'il y aura dans le monde des gens qui se croiront autorisés à décider des beaux-arts parce qu'ils ont le privilège d'avoir deux yeux et deux oreilles, n'importe quels. C'est
â(i8 == LA MUSinilK, — CHAP. VI ■■
un défaut vrainuMit trop commun parmi les liommes que cette manie de vouloir parler de choses qu'on entend justement le moins, et j'ai vu dernièrement un des plus grands philosophes du siècle se mêler d'écrire sur la musique et trancher comme un oracle !
Ce sont là rêves d'avouj^les et sornettes de romans.
Votre Altesse aura déjà lu le drame de Paride et observé qu'il ne soumet pas à la fanta'sie du compositeur ces passions fortes, ces grandes images et ces situations tragiques qui dans VAlceste secouent les spectateurs et procurent de si grands effets à l'harmonie ; elle ne s'attend donc sûrement pas à trouver la même force et la même énergie dans la musique ; de même qu'elle n'exigerait pas d'un tableau en pleine lumière les mêmes effets de clair-obscur, les mêmes contrastes que peut employer le peintre dans un sujet qui lui a fait choisir un demijour. Il ne s'agit point ici d'une femme près de perdre son époux, qui, pour le sauver, a le courage d'évoquer parmi les ombres de la nuit, dans une forêt sauvage, les divinités infernales et, dans la dernière agonie de la mort, doit encore trembler pour le sort de ses fils et se séparer d'un époux qu'elle adore. Il s'agit d'un jeune amant en conflit avec les répugnances d'une honnête et orgueilleuse dame, et qui en triomphe finalement par tout l'art d'une passion industrieuse. J'ai dû m'ingénier à trouver cette variété de couleurs en la cherchant dans le caractère différent des deux nations phrygienne et Spartiate, en mettant en opposition la rudesse et la sauvagerie de l'une avec la délicatesse et la mollesse de l'autre ; j'ai cru que le chant n'étant, dans un opéra, qu'une substitution à la déclamation, devait imiter chez Hélène la rudesse native de cette nation, et j'ai pensé que, pour conserver ce caractère dans la musique, on ne reprocherait pas de m'être abaissé parfois jusqu'au trivial. Quand on cherche la vérité, il faut modifier suivant le sujet, les plus grandes beautés de la mélodie et de l'harmonie devenant des défauts et des imperfections, quand elles sont hors de propos. Je n'espère pas plus de succès de mon Paride que de VAlcede, quant à l'intention de provoquer chez les compositeurs de musique le changement désiré, je prévois au contraire des obstacles de plus en plus grands ; mais je ne cesserai pas ])our cela de faire de nouvelles tentatives dans ce but, et si j'obtiens }e suffrage de Votre Altesse, je redirai avec satisfaction :
Toile sipanum; sufficit miJii unus Plato pro cundo populo. J'ai riionneur d'être, avec le plus profond respect, de Votre Altesse le très humble, très dévoué, très obligé serviteur.
Le chevalier Christophe Gluck, Vienne, 30 octobre 1770.