LETTRE A LA HARPE
11 m'est impossible, nioiisieur, de ne pas me rendre aux très judicieuses observations que vous venez de faire sur mes opéras dans votre Journal de Littéraiure du 5 de ce mois (1) ; je ne trouve rien, absolument rien à y répliquer.
J'avais eu la simj)licité de croire jusqu'à présent qu'il en était de la musique comme des autres arts, que toutes les passions étaient de son ressort, et qu'elle ne devait pas moins plaire en exprimant l'emportement d'un furieux et le cri de la douleur, qu'en peignant les soupirs de l'amour,
II n'est point de serjxent ni de monstre odieux, Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux.
Je croyais ce précepte vrai en nmsique connue en poésie. Je m'étais persuadé que le chant, rempli partout de la teinte des sentiments qu'il avait à exjjrimer, devait se modifier comme
(1) Armide avait été représentée le 23 septembre 1777. La Harpe en rendit compte dans son journal le 5 octobre. Il donnait, pour terminer, cette appréciation du rôle principal :
" Le rôle d' Armide est presque d'un bout à l'autre une criaillerie monotone et fatigante. Le musicien en a fait une Médée et a oubUé qu'Armide est une enchanteresse et non pas une sorcière. » Gluck adressa sa réponse au Journal de Paris, qui l'inséra le 12 octobre.
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eux, et ])reiuUe autant dacct'Uts différents qu'ils avaient tie différentes nuances ; enlin que la voix, les instruments, tous les sons, les silences même, devaient tendre à un seul but qui était l'expression et que l'union devait être si étroite entre les paroles et le chant, que le poème ne semblât pas moins fait sur la musique (pie la musique sur le poème.
Ce n'étaient pas là mes seules erreurs ; j'avais cru observer que la langue française était peu accentuée et n'avait pas de <iuantité déterminée conuiie la langue italienne : j'avais été frappé d'une autre différence entre les chanteurs des deux nations. Si je trouvais aux uns la voix plus molle et plus Hexible, les autres me semblaient mettre plus de force et plus d'action dans leur jeu : j'avais conclu de là que le chant italien ne ])0uvait convenir aux Fran(;ais. En jiarcourant ensuite les partitions de \()s anciens opéras, malgré les trilles, les cadences et les autres défauts dont lem's airs m'avaient paru chargés, j'y avais trouvé assez de beautés réelles j)oui' croii'e que les Français avaient en eux-mêmes Jem's propres ressources.
Voilà, monsieur, quelles étaient mes idées lorsque j'ai lu vos observations. Aussitôt la lumière a dissipé les ténèbres ; j"ai été confondu en voyant que vous en aviez plus appris sur mon art en quelques heures de réflexion, que moi après l'avoii" pratiqué pendant quarante ans. Vous me prouvez, monsieur, ([uil suffit d'être homme de lettres pour parler de tout. Me voilà bien convaincu que la nmsique des maîtres italiens est la musique par excellence, est la seide musique ; que le chant, })our plaii'e, doit être régulier et périodique, et que même dans ces moments de désordi'e, où le personnage chantant, animé de différentes passions, passe successivement de l'une à l'autre, le compositeur doit toujom's conserver le même motif de chaiit.
Je conviens avec vous que de toutes mes compositions Orphée est la seule qui soit supportable ; je demande bien sincèrement pai'don au Dieu du goût d'avoir « assom'di » mes auditeurs par mes autres opéras ; le nombre de leurs représentations et les applaudissements que le public a bien voulu leur donner ne m'empêchent pas de voir qu'ils sont pitoyables : j'en suis si convaincu, que je veux les refaire de nouveau ; et comme je vois (jue vous êtes pour la musique tendre, je veux mettre dans la bouche d'Achille furieux un chant si touchant et si doux, que tous les spectatem's en seront attendris jusqu'aux larmes.
A l'égard d' Annule, je me garderai bien de laisser le poème tel qu'il est, car, comme vous l'observez judicieusement, les
opéras de QidnauU, quoique pleins de leautés, sont, coupés d'une manière très peu fnvorahle à la musique; ce sont de fort heaux poèmes, mais de très mauvais opéras; dusyeiit-ils cloiic devenir de très mauvais poèmes, comme il n'est question que d'en faire de beaux opéras à votre manière, je vous supplierai de me procurer la connaissance de quelque versificateur qwi remette Armide sur le métier et qui ménaoe deux airs dans chaque scène. Nous limiterons ensemble la quantité et la mesure des vers ; pourvu (jue le nombre des syllabes soit complet, je ne m'embai-rasserai pas du reste. Cet arrangement pris, je ferai de mon côté la musique, de lac{uelle, comme de raison, je bannirai scrupuleusement tous les instruments bruyants, tels que la timbale et la trompette ; je veux qu'on n'entende dans mon orchestre que les hautbois, les flûtes, les cors de chasse et les violons, avec des sourdines, bien entendu ; il ne sera plus question que d'arranger les paroles sur ces airs, ce qui ne sera pas difficile, puisque d'avance nous aurons pris nos dimensions.
Alors, le rôle d' Armide ne sera plus « une criaiUerie monotone et fatigante )>, ce ne sera plus <( une Médée, une Sorcière », mais « une Enchanteresse » ; je veux que dans son désespoir elle vous chante un air si régulier, si périodique, et en même temps si tendre, que la petite-maîtresse la plus vaporeuse puisse l'entendre sans le moindre agacement de nerfs.
Si quelque mauvais esprit s'avisait de me dire : Monsieur, prenez donc garde (]vC Armide furieuse ne doit pas s'exprimer comme Armide enivrée d'amour; Monsieur, lui répondrais-je, je ne veux point effrayer l'oreille de M. de La Harpe, je ne veux point « contrefaire la nature », je veux « l'embsUir » : au lieu de faire « crier Annide », je veux qu'elle vous « enchante ». S'il insistait et s'il m'observait que Sophocle, dans la plus belle de ses tragédies, osait bien présenter aux Athéniens Œdipe les yeux ensanglantés, et que le récitatif ou l'espèce de déclamation notée, par laquelle étaient exprimées les plaintes éloquentes de cet infortuné roi, devait sans doute faire entendre l'accent de la douleur la plus vive ; je lui répondrais encore que M. de la Harpe ne veut pas entendre « le cri d'un homme qui souffre »,
N'ai-je bien saisi, monsieur, l'esprit de la doctrine répandue dans vos observations? J'ai procuré à plusieurs de mes amis le plaisir de les lire : « Il faut être reconnaissant, m'a dit l'un d'eux en me les remettant ; M. de La Harpe vous donne d'excellents airs, il fait sa profession de foi en musique, rendez-lui le change ;
piociii(^z-vous SOS ouvraf;;os poétiques et littéraires, et, par amitié pour lui, lelevez-y tout ce qui ne vous plaira pas. Bien des gens prétendent que la censure dans les arts ne produit d'autre effet que de blesser Fartiste sur qui elle tombe ; et pour le prouver, ils disent que jamais les poètes n'ont eu plus de censeui's et n'ont été plus médiocres que de nos jours ; mais consultez là-dessus les journalistes, et demandez-leur si rien est plus utile à l'Etat que les journaux. On potirra vous objecter (ju'il ne vous sied pas à vous, musicien, de décider en poésie ; mais cela sera-t-il plus étonnant que de voir un poète, un homme de lettres, juger despotiquement en musique? »
Voilà ce que me dit mon ami ; ses raisons m'ont paru très solides ; mais, malgré ma reconnaissance pour vous, je sens, monsieur, que, toute réflexion faite, il m'est impossible de m'y rendre, sans encourir le sort de ce dissertateur qui faisait en présence d'Annibal un long discours sur l'art de la guerre.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Gluck.
.Journal (h Paru, 12 octobre 1777.