‹ La musiqueChapitre 166 sur 181 · COUANCKZ— LETTRE SUR GLUCK · texte numérisé non relu

COUANCKZ— LETTRE SUR GLUCK

ordinaire devait compter en effet sur la vérité de ses principes.

Le chœur des dieux infernaux m'avait frappé de la plus grande terreur, mais je ne pouvais concevoir ce qui avait pu amener M. Gluck à faire prononcer quatre vers sur une même note.

« Il n'est pas possible, me dit-il, d'imiter le langage des êtres fantastiques, puisque nous ne les avons jamais entendus ; mais il faut tâcher de se rapprocher des idées que nous donnent d'eux les fonctions dont ils sont chargés. Les diables, par exemple, ont un caractère de convention bien connu et bien prononcé : l'excès de la rage et de la fureur doit y dominer. Mais les dieux infernaux ne sont pas les diables ; nous les regardons comme les ministres du destin ; ils n'agissent point par une passion qui leur soit propre : ils sont impassibles. Alceste, Adniète leur sont indifférents ; il faut seulement qu'à leur égard le destin s'accomplisse. Pour montrer cette impassibilité qui les caractérise spécialement, je n'ai pas cru pouvoir mieux faire que de les priver de tout accent, réservant à mon orchestre le soin de peindre tout ce qu'il y a de terrible dans ce qu'ils annoncent. »

Je dois dire, avant de quitter Âlceste, que j'y conduisis un jour mon rils, encore enfant à la vérité, mais cependant d'âge à pouvoir suivi^e la marche dramatique ; je l'avais d'ailleurs bien instruit sur le fond du sujet. Il ne cessa de pleurer, et comme souvent la manière dont il était affecté allait jusqu'aux sanglots, il croyait devoir s'excuser auprès de moi en m'assurant qu'il ne pouvait s'en empêcher. Satisfait de cette marque d'intelligence et de sensibilité, j'en fis part à M. Gluck comme d'un effet assez extraordinaire. Il me répondit : « Mon ami, cela ne m'étonne pas : il se laisse faire. » Je ne puis exprimer combien cette réponse simple et subhnie jeta de lumière dans mon esprit. Je croirais faire injure à vos lecteurs en développant tout le sens qu'elle renferme.

Vous avez déjà vu, messieurs, que M. Gluck ne s'abusait pas sur l'art qu'il professait. Il l'avait trop bien approfondi ; il savait de plus que les oreilles se lassent aisément, et qu'une fois parvenus à la fatigue, il ne fallait plus compter sur aucun effet. C'est pour cela qu'autant qu'il le pouvait il réduisait en trois actes tous les sujets dont il se chargeait. E voulait que toutes les parties fussent liées entre elles et présentassent en même temps une telle variété que le spectateur pût aller jusqu'à la fin sans s'apercevoir que son attention fût captivée. Il avait, en conséquence, une manière de composer qui, je crois, lui était

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parliculiôrc. ]l m'a dit souvont (ce Sdiit ses j)iopn's expressions) quil coimiiciK.ait par l'aire le tour de chacun de ses actes; ensuite (pril Taisait celui de la pitVe entière; qu'il se supposait toujours place au milieu du jmrterre ; et que, sa pièce ainsi combiiH''e et ses morceaux caractérisés, il regardait son ouvrage comme fim', ([uoiipi'il n'eût encore rien écrit; mais que cetle prépaiatioii lui coûtait ordinairement une année entière du travail le plus pénible, et le plus souvent une maladie grave... Kl c'est ce (|u"um graïui iioml)re de gens appellent faire des chansons !

Je vous réponds, messieurs, de tous les faits dont je viens de vous rendre compte, parce qu'ils me sont tous personnels.

Je me suis interdit toute réflexion, et je veux tenir parole ; je pourrais ajouter que cet homme, qui avait peine à se faire entendre en parlant notre langue, possédait parfaitement Corneille, Racine, Molière, La Fontaine et surtout Montaigne ; qu'il m'a souvent lécité de mémoire de longues tirades des pièces de Corneille les moins connues.

Voilà l'homme qu'un parti puissant, dans lequel on a compté plusieurs personnes d'un véritable mérite, a persécuté pendant longtemps, l'homme qu'ils ont outragé parce cpi'ils n'ont pu aiTêter ses succès. Qu'ils jugent à présent de quel point d'élévation ce gi'and homme (car je crois avoir accpiis, par tout ce qui précède, le droit de l'appeler ainsi) écoutait les leçons qui lui étaient données dans les brochures et les pamphlets sur la plu^ase musicale, les rondeaux et la période. Tous se sont réunis pour affirmer qu'il était un charlatan. J'avoue que je n'ai pu jamais entendre le sens de ce mot appliqué à Gluck. Qu'un homme qui n'a jamais rien donné au public, et qui véritablement est sans talent, parvienne par ses intrigues à se faire une réputation, il est charlatan ; mais que ce même homme s'avise de se produire sur le théâtre, il pourra peut-être par l'artifice de ses créatures y vivi'e quelques jours ; mais tiendra-t-il, comme Gluck, d'abord absent, ensuite mort, le théâtre toujours rempli de ses productions et toujours avec le même succès. Par quelles nouvelles épreuves exigez-vous qu'on les fasse passer? Toutes ont subi deux ou trois cents représentations ; toutes ont été livrées aux doubles de toutes les espèces dans tous les temps de l'année : aucune n'a encore rien perdu de son prix, malgré la concurrenci^ de tant de nouveautés tpie vous avez tant prônées et que vous avez vues languir ou tomber autour d'elles.

Gluck est un charlatan, dites-vous? Invitez donc les auteurs

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vos amis à le devenir ainsi ; mais croyez qu'ils n'attendraient pas votre invitation s'ils pouvaient composer leurs drogues des mêmes ingrédients.

J'ai l'honneur d'être..., etc.

Journal de Pam, 18, 21, 24 août 1788.

Beaumarchais avait débuté par imiter, assez mal, Sedaint' (Eugénie, 1767) et par rêver, lui aussi, de projets de réforme [Essai sur le genre dramatique sérieux). Le Barbier de Séville (1775) et le Mariage de Figaro (1783) étaient venus, coup sur coup, les réaliser. Il devait encore toucher à l'opéra, puisqu'il s'ingéniait à trouver des formes nouvelles au théâtre et que, d'ailleurs, il aimait la musique. Il voulut faii'e la connaissance de Gluck, il lui ex])rima son admiration, il lui déclara qu'il ambitionnait de travailler pour lui. (Jependant. lorsque le poème fut prêt, dès 1784, Gluck, troj) âgé désormais ])our rien entreprendre, surtout dans un genre aussi différent de tous ceux qu'il avait traités, indi(pui son élève ])référé, Salieri. au choix de Beaumarchais, qui ne tarda pas à en être enchanté. Ce n'est qu'au bout de ])lusieurs années, toutefois, que l'impatience du dramatm'ge — on n"ose dire du poète — put être satisfaite. La première représentation, à l'Opéra, eut lieu le 8 juin 1787. Mais de combien de lectures privées, d'abord, avant la musique, puis de répétitions plus ou moins publiques, au théâtre, de rumeurs contradictou'es, de discussions préalables, d'on-dit hostiles ou flattem's, l'œuvre n'avait-elle pas été précédée pom* entretenir" la fièvre d'attente du public ! On peut s'en rapporter aux deux collaboratem'S, si bien faits pour s'entendi'e aussi sur le chapitre de l'intrigue.

Et le succès fut grand, parce que tous les éléments caj)ables de produire de l'effet avaient été habilement évoqués. De quelque façon qu'on en parlât, on en parlait, et beaucouiJ. On peut en sourire aujourd'hui. Tarare, qui n'est pas la meillem'e partition de Salieri, est le plus

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étrange amalgame de tragédie, de mélodrame, de spectacle, de comédie-bouffe et de drame romantique qui se puisse voir, dans une langue bizanc elle-même, et avec de ces mots dont le sérieux est déjà comme parodique : celui ])ar exemple d' Atar, roi d'Ormus, « homme féroce et sans frein >-, à Calpigi, son chef des eunuques, « homme sensible et gai >< :

Que veux-tu, Calpigi? (J5a.?.)"Sois inintelligible !

On ne se trompa guère, au surplus, sur le sens de la réforme que Beaumarchais prétendait apporter à la vieille tragédie en musique pour en faire un nouvel opéra. « Ce qu'il désirait, fait observer un critique, c'est une musiquç qui n'en fût pas, et Salieri ne l'a que trop bien servi. » Cependant, pour avoir été médiocrement mise en valeur, l'idée de Beaumarchais ne laissait pas d'être féconde sur plus d'un point, et c'est ce que nous démontre aujoiu^d'hui la préface que, selon son habitude, d rédigea pom* ser\ai" de commentah'e à son œuvre, sous forme d'un manifeste adi'essé aux abonnés de l'Opéra. Bien que prenant la suite de Gluck et dès lors moins originales qu'on ne l'a dit, ses théories, surtout au sujet de l'union nécessaire du poète et du compositeur, sont intéressantes, suggestives et d'une juste observation.

Nous donnons ici les ])arties essentielles de la lettrepréface, celles où Beaumarchais explique son idéal et ce qu'U voudrait qui fût fait.

Aux abonnés de VOpéra qui voudraient aimer VOpéra.

... D'où naît ce dédain pour le poème d'un opéra? Car enfin ce travail a sa difficulté. Serait-ce que la nation fi'ançaise, plus chansonnière que musicienne, préfère aux madi'igaux de sa musique l'épigramme et ses vaudevilles? Quelqu'un a dit que les Français aimaient véritablement les chansons, mais n'avaient que la vanité d'un prétendu goût de musique. Xe pressons pas cette opinion de peur de la consolider.

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