‹ La musiqueChapitre 167 sur 181 · LA TRAGÉDIE LYRIQUE · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE LYRIQUE

Le froid dédain d'un opéra ne vient-il pas plutôt de ce qu'à ce spectacle la réunion mal ourdie de tant d'arts nécessaires à sa formation a fini par jeter un peu de confusion dans l'esprit, sur le rang quils doivent y tenir, sur le plaisir qu'on a droit d'en attendre.

La véritable hiérarchie de ces arts devrait, ce me semble, ainsi marcher dans l'estime des spectateurs. Premièrement, la pièce ou l'invention du sujet, qui embrasse et comporte la masse de l'intérêt ; puis la beauté du poème, ou la manière aisée d'en narrer les événements ; puis le charme de la musique, qui n'est qu'une expression nouvelle ajoutée au charme des vers ; enfin l'agrément de la danse, dont la gaieté, la gentillesse, embeUit quelques froides situations. Tel est, dans l'ordre du plaisir, le rang marqué pour tous ces arts.

Mais, par une inversion bizarre particulière à l'opéra, il semble que la pièce n'y soit rien qu'un moyen banal, un prétexte pour faii'e briller tout ce qui n'est pas elle. Ici les accessoires ont usurpé le premier rang, pendant que le fond du sujet n'est plus qu'un très mince accessoire ; c'est le canevas des brodeurs que chacun couvre à volonté.

Comment donc est-on parvenu à nous donner ainsi le change? Nos Français, que l'on sait si vifs sur ce qui tient à leurs plaisirs, seraient-ils froids sur celui-ci?...

Quant à moi, qui suis né très sensible aux charmes de la bonne musique, j'ai bien longtemps cherché pourquoi l'opéra m'ennuyait, malgi'é tant de soins et de frais employés à l'effet contraire : et pourquoi tel morceau détaché, qui me charmait au clavecin, reporté du pupitre au grand cadre, était près de me fatiguer s'il ne m'ennuyait pas d'abord ; et voici ce que j'ai cru voir.

n y a trop de musique dans la musique du théâtre, elle en est toujours surchargée ; et pour employer l'expression naïve d'un homme justement célèbre, du célèbre chevalier Gluck, notre opéra pue de musique : puzm cU musica.

Je pense donc que la musique d'un opéra n'est, comme sa poésie, qu'un nouvel art d'embellir la parole, dont il ne faut point abuser.

Nos poètes dramatiques ont senti que la magnificence des mots, que tout ce luxe poétique dont l'ode se pare avec succès, était un ton trop exalté pom* la scène : ils ont tous vu que, pour intéresser au théâtre, il fallait adoucir, apaiser cette poésie

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('éblouissante, la rapprocher do la nature, l'intérêt du spectado exigeant une vérité simple ot naïve, incompatible avec ce luxe.

Cette réforme, faite, heureusement pour nous, dans la poésie dramatique', nous restait à tenter sur la musique du théâtre. Or. s'il est vi'ai, comme on n'en peut douter, que la musique soit à l'opéra ce que les vers sont à la tragédie, une expression plus figurée, une manière seulement plus forte de présenter le sentiment ou la pensée, gardons-nous d'abuser de .ce gem-e d'affectation, de mettre trop de luxe dans cette manière de peindre. Une abondance vicieuse étouffe, éteint la vérité ; l'oreiUe est rassasiée et le cœur reste vide. Sur ce point, j'en appelle à l'expérience de tous.

Mais que sera-ce donc si le musicien orgueilleux, sans goût ou sans génie, veut dominer le poète, ou faire de sa musique une œuvi'e séparée? Le sujet devient ce quïl peut ; on n'y sent plus qu'incohérence d'idées, division d'effets et nuUité d'ensemble ; car deux effets distincts et séparés ne peuvent concourir à cette unité qu'on désire, et sans laquelle il n'est point de charme au spectacle.

De même qu'un auteur français dit à son traducteur : « Monsieur, êtes-vous d'Italie? Ti'aduisez-moi cette œuvre en italien ; mais n'y mettez rien d'étranger. » Poète d'un opéra, je dirais à mon partenaire : « Ami, vous êtes musicien ; traduisez ce poème en musique ; mais n'allez pas, comme Pindare, vous égarer dans vos images, et chanter Castor et Pollux sur le triomphe d'un athlète ; car ce n'est pas d'eux qu'il s'agit. »

Et si mon musicien possède un ^Tai talent, s'il réflécTiit avant d'écrire, il sentira que son devoir, que son succès consiste à rendre mes pensées dans une langue seulement plus harmonieuse ; à leur donner une expression plus forte, et non à faire une œuvre à part. L'imprudent qui veut briller seul n'est qu'un phosphore, un feu follet. Cherche-t-il à ^dvi'e sans moi? il ne fait plus que végéter : un orgueil si mal entendu tue son existence et la mienne ; il meurt au dernier coup d'archet et nous précipite à grand bruit du théâtre au fond de l'Erèbe.

Je ne puis assez le redire, et je prie qu'on y réfléchisse : trop de musique dans la musique est le défaut de nos grands opéras.

Voilà pourquoi tout y languit. Sitôt que Facteur chante, la scène se repose (je dis, s'il chante pour chanter) ; et partout où la scène repose, l'intérêt est anéanti. Mais, direz-vous, si faut-il

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bien qu'il chante, puisqu'il n'a pas d'autre idiome? — Oui, mais tachez que je l'oublie. L'art du compositeur serait d'y parvenir. Qu il chante le sujet comme on le versifie, uniquement pour le parer ; que j'y trouve un charme de plus, non un sujet de distraction...

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