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CHAPITRE VII

l'uPÉRA-COMIQUE. — MARMONTEL. — - GRÉTRY. CONCLUSION

Tandis que la tragédie lyrique agonisait, en dépit du regain de vitalité que lui a^jportait le génie de Gluck, la comédie en musique atteignait presque la perfection du genre. Nous avons étudié Sedaine, nous avons goûté la façon si heureuse dont il avait compris ralliance -de la musique et de l'action, et comment cette musique devait fake en quelque sorte partie de cette action, agir comme elle, et nous avons vu en lui le véritable fondateur de ce que nous appelons Fopéra-comique. Ses négligences de style sont peu de chose à côté de la vie extraordinaire, telle que jamais depuis on ne l'a mieux saisie sur le vif, dont est imprégné son dialogue ; la platitude ou la naïveté de ses vers s'oublie dès que la musique les transforme. Lorsque Marmontel voulut rivaliser avec lui, il montra des qualités supérieures d'écrivain ou de poète, mais s'affirma inférieur comme dramaturge, précisément parce qu'il cherchait davantage à fahe une œuvre littéraire qu'à surprendre la vie et à en rendre la simple vérité.

Tout fier, au fond, d'avok le premier lancé Grétry, Marmontel s'imaginait volontiers qu'il lui avait apporté du nouveau. Il faut le suivi'e dans ses Mémoires, d'ailleurs si intéressants, dans sa naïve fatuité de connaisseur en musique, dans sa conviction que le musicien lui devait tout et sa façon de le traiter en petit garçon, dans sa doulom'euse surprise d'une telle ingratitude, lorsque Grétry se tourna A'crs Sedaine, dans son incompétence musicale, enfin, déjà si bien établie à l'endroit de Gluck. Il a des façons déli-

cieuses de dire : « Grétry ne sentait ])as assez avec quel soin je m'occupais à lui tracer... Je m'étais mis dans la tête de transporter la musique italienne... J'avais démontré que dans le comique la langue française pouvait avoir une musique... »

11 écrivit ainsi, pour Grétry : le Huron (1768), Lucile (1769), Silmin (1770), VAmi de la maison et Zémire et Âzor (1771), Céphale et Procris (1773), enfin, la Fausse magie (1775). Sauf Zémire et Azor, dont la partition est d'aillem's une des plus remarquables du musicien, toutes ces comédies furent mal reçues en elles-mêmes et le méritaient. Grétry se rendit compte qu'il fallait aller aillenrs. Déjà d'autres que Marmontel lui avaient apporté de charmantes bouffonneries : tels Anseaume, avec le Tableau "parlant (1769), et Fenouillot de Falbaire, avec les Deux avares (1770), qui ni l'une ni l'autre n'ont per^u leur originalité piquante. A ce moment, un jeune Anglais lui fut amené par Suard, et serait sans doute devenu son collaborateur habituel, s'il n'était moii; après quelques années : c'est Haies, ou, comme on l'appela, d'HÈLE. Le Jugement de Midas, V Amant jaloux (1778) et les Evénements imprévus (1779) sont des comédies \âvantes et spirituelles, admirablement faites pom* la musique, en somme supériem'es à tout ce qu'un musicien pou^^ait alors trouver dans ce genre en dehors de celles de Sedaine.

Paraii les autres écrivains de comédie lyrique de l'époque, il faut citer encore :

PoiNSiNET, pour Sanclio Pança (1762), le Sorcier (1764) et Tom Jones (1765) de Philidor.

Quêtant, avec le Maréchal-ferrant (1761) de Philidor.

Anseaume, avec le Peintre amoureux (.1757) et le Docteur Sungrado (1758) de Duni, le Soldat magicien (1761)) de Pliilidor, les Deux chasseurs (1763) et la Clochette (1766) de Duni.

Le Monniek, pour le Maître en droit (1760) et te Cad, dupé (1761), les deux premières, œuvres de Monsigny.

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MoNVEL, avec Julie (1773), les Trois fermiers (1777) cl. Biaise et Bahet (1783) de Dezède, avec Baoul sire 4e (Wéqni (1789) et Sargines (1788) de D^Alayrac.

IJesfokgks, avec la chai'inante Eprewt^ nilhigeoi.se (1784) de Grétry.

Patrat, avec les Méprises far ressemblance (1786) du même Grétry.

Desfontaines, pour VAmant statue (1781) et la Dot (1785), de D'Alayrac.

La Chabeaussière, pour V Eclipse totale (1782), le Corsaire (1783) et Azémia (1786), du même D'Alayrac.

Marsollier, avec Nina ou la Folle far amour (1786), les Deux fetits Savoyards (1789), Camille ou le souterrain (1791), Chdnare (1798), Adolphe et Clara (1799)... de D'Alayrac encore.

Picard, avec les Visitandines (1792), de Devienne.

Radet, avec Renaud d'Ast (1787), de D'Alayrac.

HoFFMAN, avec Eufhrosine et Coradin (1790), Stratonice (1792) et Ariodant (1799), de Méhul ; Léon (1799), de D'Alayrac.

Fillette-Loreaux, pour Lodoïslrt (1791), le chefd'œuvre de Cherubini.

Dercy, avec la Caverne (1793), de Lesueur.

Dejaure, pour Montano et Stéphanie (1799), chefd'œuvre de Berton.

Favières, avec Paul et Virginie (1791), de Kreutzer.

On voit par cette liste, incomplète en somme, des ])lus durables et mérités succès de la seconde moitié du dixhuitième siècle, combien auteurs et musiciens étaient plus heureux, inventifs et féconds dans le. genre de l'opéracomique que dans celui de l'opéi-a. Leur succès étant une \lctoire paisible et sans lutte, nulle querelle de critiques

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ne s'éleva à leur ])ropos. Mais divers ouvrages témoignent, pendant cette ])ériode, de l'attention qu'on leur portait et renseignent sur le caractère de leurs œuvres. On consultera toujours la Correspondance de firrimm et le Journal de Paris; on interrogera avec intérêt les Observations sur la musique et princifalement sur la métaphysique de Vart, de Chabanon (1779), le grand Essai sur la musique ancienne et moderne de La Borde (1780, 4 vol.), la Poétique de la musique, de Lacépède (1785, 2 vol.), enfin et surtout les Mémoires ou Essais sur la musique, de Grétry (1789, 1. 1^^ ; 1797, t. II et III).

Grétry est né à Liège en 1741. Fils d'un ^àoloniste d'église, il vécut, dès l'enfance, dans une atmosphère baignée de musique. Enfant de chœur d'abord, le passage d'une troupe italienne lui donna l'idée de composer. Bientôt, à dix-huit ans, il partit à pied pour l'Italie, où il savait trouver, à Rome^ un collège liégeois qui hébergeait les étudiants de son pays en tous arts. C'est donc en Itahe qu'il aborda le théâtre, sa seule passion. Mais, après quelques essais, c'est l'école française, c'est la partition de Rose et Colas qui lui montra sa vraie voie. Il partit pour Paris et s'y fixa à jamais. Depuis son début, le Huron (1768), jusqu'à Ànacréon (1797), il ne connut presque que des succès : Lucile, les Deux avares, Zémir et Azor, le Magnifique, la Fausse magie, le Jugement de Midas, VEpreuve villageoise, Richard Cœur de Lion... Sa \deillesse, terminée le 14 septembre 1813, fut paisible^ et surtout employée à rédiger les « réflexions » que sa carrière et son art lui suggéraient, et les Mémoires que nous venons de citer.

Nous ne saurions mieux finir le présent volume qu'en empruntant quelques pages caractéristicpies à ce livre, si remarquable d'observation et d'intuition. Grétry le commença vers 1784, après Richard Cœur de Lion. A des souvenirs d'enfance et de voyage, il ajouta d'abord des observations sur un certain nombre de ses pièces et à propos d'elles, puis toutes sortes de réflexions sur l'avenir de la musique et sur ses ra])ports avec les passions, les caractères, les idées ou les institutions. Il faut les Ihe attentivement.

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car en vérité la portée de certaines de ces observations et de ces conclusions dépasse celle même des partitions de Grétry, parce que ses idées dépassent ses forces et que sa claire vue de l'idéal auquel devait tendre la musique dramatique dépasse les facultés qu'il possédait en lui pour y atteindre. Les principes qu'il a tenu à mettre par écrit dénotent à chaque page une conviction forte de la justesse de son point de vue, de la valeur de ses idées, mais, en même temps que la juste satisfaction de ses efforts, un très simple aveu des bornes de ses facultés et de leur impuissance relative. Et c'est en somme le souvenir que la postérité doit garder à ce grand esprit, qui, par la simplicité de son indépendance, a été conduit à voir dans quel sens il y avait à aller de l'avant, à le voir avant tout le monde,'à prévoir même qu'il ne serait ni suivi ni compris de longtemps. Grétry est tout à fait au seuil de l'ère moderne du théâtre de musique ; il doit naturellement conclure notre enquête.

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