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LES NUANCES D EXPRESSION

... Le pubhc ne tarda pas à me mettre au rang des compositeurs dignes de ses encouragements ; mais on m'accordait trop, ou pas assez. On commença par me refuser le genre comique, quoiqu'il y eût du comique dans le Huron. D'autres cherchèrent à arranger mes chants sur le système de la basse fondamentale, et elle ou moi nous nous trouvâmes quelquefois en défaut.

« J'ai, me dit un homme, cherché vainement la basse fondamentale de la note du cor, dans le récitatif obligé de Mlle de Saint -Yves, au second acte. Quelle raison me donneriez-vous de cette sortie d'un ton à l'autre, sans rapport avec les harmonies?»

« La voici, lui dis-je : c'est parce que le Huron, dont Mlle de Saint- Yves s'imagine entendre les accents, est trop éloigné du Meu de la scène pour savoir dans quel ton l'on y chante. — Et si la basse fondamentale ne peut justifier cet écart? — Tant pis pour elle. Mais il n'en est pas moins vi'ai que l'on ne peut chanter un duo en tierces lorsqu'on est aune demi-lieue l'une de l'autre. La raison est bien pour vous, me dit-il ; mais la règle?... » Je renconti'ai mon homme quelque temps après.;' Soyez tranquille, me dit-il, j'ai trouvé la basse fondamentale de votre note. »

Malheur à l'artiste (jui, trop captivé par la règle, n'ose se livrer à l'essor de son géuie : il faut des écarts j)our pouvoir tout

3U -== LA Musique. — ciiàp. \ li

exprimer: il doit savoir peindro l'homme sensé qui passe par la porte, et le fou ((ui saute par la fenêtre.

Si vous ne pouvez être vrai qu'en créant une combinaison inusitée, ne crai^^nez point d'enrichir la théorie d'une règle de plus ; d'autres artistes placeront peut-être encore plus à propos la licence que vous vous êtes permise, et forceront les plus sévères à l'adopter. Le précepte a presque toujours suivi l'exemple. Ce n'est cependant qu'à l'homme familiarisé avec la règle (piil est quelquefois permis de la violer, parce que lui seul peut sentir qu'en pareil cas la règle n'a pu suffire.

Tâchons de voir maintenant pourquoi ma musique s'est établie doucement en France, sans me faire des partisans enthousiastes et sans exciter de ces disputes pénibles telles que nous en avons vu. C'est, je crois, à mes études et à la manière que j'ai adoptée, que je dois cet avantage.

J'entendais beaucoup raisonner sur la musique, et comme, le plus souvent, je n'étais de l'avis de personne, je prenais le parti de me taire. Cependant, je me demandais à moi-même : n'est-il point de moyen pour contenter à peu près tout le monde? Il faut être vrai dans la déclamation, me disais-je, à laquelle le Français est très sensible. J'avais remarqué qu'une détonation affreuse n'altérait pas le plaisir du conmum des auditeurs, au spectacle Ip'ique, mais que la moindre inflexion fausse, au Théâtre-Français, causait une rumeur générale. Je cherchai donc la vérité dans la déclamation ; après quoi, je crus que le musicien qui saurait le mieux la métamorphoser en chant serait le plus habile. Oui, c'est au Théâtre-Français, c'est dans la bouche des grands acteurs, c'est là que la déclamation, accompagnée des illusions théâtrales, fait sur nous des impressions ineffaçables, auxquelles les préceptes les mieux analysés ne suppléeront jamais.

C'est là que le musicien apprend à interroger les passions, à scruter le cœur luunain, à se rendre compte de tous les mouvements de l'âme. C'est à cette école qu'il a})prend à connaître et à rendi-e leurs véritables accents, à mar(juer leurs nuances et leurs limites. Il est donc inutile, je le répète, de décrire ici les sentiments dont l'action lujus a frappés; si la sensibilité ne les conseive au f(md de notie âme, si elle n'y excite les orages et ne ramène le calme, toute description est vaine. Le compositeur froid, riionune sans passions ne sera jamais (pie récho servile (|ui ié|)ète les sons ; et la vraie sensibilité (pii l'écoutera n'en sera})uint émue.

r.HÉTRY.— MKMOIIÎlCS OU l':SSAIS = 315

Persuadé que cliaque interlocuteur avait son ton, sa manière, je m'étudiai à conserver à chacun son caractère.

Bientôt, je m'aperçus que la musique avait des ressources ([ue la déclanuition, étant seule, n'a point. Ihw (ille, par exemple, assure H sa mère (pfelle ne connaît point l'aunnir ; mais pemiant qu'elle affecte l'indifférence par un chant sinq)le et monotone, l'orchestre exprime le tourment de son cœur amoureux. Un nigaud veut-il exprimer son amour ou son courage? S'il est vraiment animé, il doit avoir les accents de sa passion ; mais l'orchestre, par sa monotonie, nous montrera le petit bout d'oreille. En général, le sentiment doit être dans le cliant ; l'esprit, les gestes, les mines doivent être répandus dans les accompagnements.

Telles furent mes réflexions et mes études. Je ne dirai pas que les acteurs que je trouvai à Paris étaient plus acteurs que chanteurs, et que je devais, par cette raison, adopter le système de la déclamation musicale ; non, je serai plus vi'ai : je dirai que la musique de Pergolèse, m'ayant toujours plus vivement affecté que toute autre musique, je suivis mon instinct ; il se trouva conforme h celui de cette partie du public qui, dans la jouissance même de ses plaisirs, aime à pouvoir s'éclairer du flambeau de la raison. Le sexe qui reçut la sensibilité en partage fut mon premier partisan ; le jeune étourdi me trouva de l'enjouement et de la finesse ; l'homme sévère dit que ma musique était parlante ; les vieux partisans de Lulli et de Rameau trouvèrent dans mon chant certains rapports avec celui de leurs héros. Mais lorsqu'on veut bien applaudir aux efforts d'un artiste, (pi'il est loin d'être satisfait de son travail ! Tantôt il sent que la déclamation se perd dans les chants vagues et suaves, ou qu'une belle mélodie exclut une harmonie complète ; que c'est toujours en sacrifiant une partie qu'il en fait ressortir une autre. Il voit, en travaillant, la source des différents systèmes et des querelles qu'ils font naître ; mais, oubliant l'opinion, il ne doit être guidé que par le sentiment qui le maîtrise.

(T. me ^^ livre II : le Hurov.)

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