GKÉTRY. — MÉMOIRES OU ESSAIS
îiiairf ccfi ne prouve rien, sinon ([u'oii lui a fait prendre uiu' direction forcée ; laisseï' a.gir librenieut les iiuisiciens italiens, ils seront ce qu'ils sont et ce (|u'ils doivent être, selon leur rliniat, c'est-à-dire chantants, passionnés et fort peu savants. ( )ri il s'en trouvera un sur mille ; et ce seia le contiaire en Allemagne, Si l'on demande ])ourquoi les hommes liabitaid un climat plus chaud rpie l'Italie n'oid pas la mêine réputation en nuisi([ue (|ue les Italiens, nous dirons (pu' ]U)us sou])çonnons deux choses qui peuvent occasi(jnner cette différence : la j)reniièi'e est que la chaleur tiop excessive affaiblit l'individu et lui ôte Fénergie qui rend les passions expansives. On soupire donc, on gémit doucement sur une i^uitare ; ou se renferme en soi-même parce qu'on ne peut et qu'on n'ose dire tout ce qu'on ressent. La seconde cause, qui paraît aussi probable, est que l'Italie a hérité de tous les arts après la splendeur des anciens Romains : de mênu' (jue jadis on y était gueriier par amour de la patrie, aujourd'hui on y est poète, musicien, architecte, ))eintre ou sculpteur par anmur-propre et ])ar hérédité. Avant de passer à la mélodie des peuples du nord respectivement à l'Italie, rappelons cependant que l'Italie seule a donné le type de la mélodie à l'Europe entière ; quelle a embrasé de ses accents voluptueux tous les peuples cpii n'avaient pas encore trouvé le vrai langage des âmes passionnées. Mais voyons, en même temps, les modifications (pu^ chatpie jjeuple s'est vu forcé de faire à cette mélodie mèi-e, poui' être d'accord avec les passions dépendant de son climat.
La France jouit d'un climat tempéré : aussi la mélodie des Français s'exhale en gaieté, en petits airs, et ils ne chantent jamais qu'ils n'aient envie de danser. Les accents des départements méridionaux ont bien quelcpie chose de plus passionné (pie ceux de Paris ; mais aux accents de leurs passions plus vives ils joignent des flûtes aiguës et des tambourins, de peur de s'attrister. Soupirez un air italien avec un accompagnement de tambourin, vous sentirez si ce contraste est supportable. Nous avons des romances, direz-vous, avec lescpielles la petite flûte ni le tambourin n'ont rien à faire. Cela est \Tai ; mais vous en avez une sur mille airs gais, et les Italiens ont le contraire. Les barcarolles vénitiennes ont le mouvement de la gaieté ; mais si vous les entendez chanter par les hommes et surtout les femmes du pays, vous conviendrez (pie les inflexions avec lesquelles ils les chantent, les i-endent ce qu'on a])pelle, en terme de musique, (imornso.
Jo IIP veux i)as dire que les Kranrais n'aient point de iiuisi(|ii(', et je suis tTielié (|ue Rousseau ait dit (|u"ils n'en auront jaiiuiis. C'est, à mou avis, coniuie sil avait dit que les Français ne seront jamais ni gais, ni tristes, ni chauds, ni froids, ni sensibles, ni insensibles, ce qui assurément est impossible ; il faut absolument (|u'ils soient l'ui! ou Tautre, ou au moins mixtes ; et s'ils sont tels, leur musique, mixte comme leurs passions, pourrait encore êtie très bonne.
Les P^rançais sont doués modéiément de toutes les passions : ils ont, n'en déplaise au reste de riiuro])e, le juste milieu (ju'on recherche en toute chose pour ap])rocher le plus près possil)le de la perfection. Qui dit un climat tempéré, dit participant du chaud et du froid. Le Fi'ancais est gai. aimable, spirituel par nature, parce qu'il n'est absorbé par aucun excès de chaleui' ni de froidure. Selon les circonstances, il peut disposer de ses forces et de ses facultés mobiles, puisqu'elles sont modérées ; se trouvant au centre d'une juste température, ayant, pour ainsi dire, la chaleur à sa droite, la froidure à sa gauche, il n"a qu'un pas à faire pour être ce qu'il veut et aller où il veut. Son climat doux lui laisse assez de force pour cultiver les sciences les plus abstraites comme les plus aimables ; il aime la gloire et les belles avec transport, parce que, en portant toutes ses forces vers un seul objet, il est susceptible d'enthousiasme, de fureui', et devient plus fort que l'homme d'autres climats. Son théâtre, tragique et comique, ses excellents comédiens prouvent, depuis longtemps, que sa déclamation est parfaite dans tous les genres. Et vous voulez, Jean-Jacques, que le peuple qui déclame avec tanl d'énergie, de charmes, de gaieté et de noblesse, ne puisse avoir sa musique ; je dis plus, une bonne musique? Serait-il possible qu'un homme tel que vous eût ignoré que, partout où l'on déclame juste, on peut noter et chanter cette même déclamation? Dire que la langue française est insusceptible d'accent, n'est-ce pas dire que les Français n'ont point de passions? Eh ! qui mieux que vous, Jean- Jacques, a prouvé le contraire? Car vous êtes Français ; c'est en France, c'est à Paris que vous avez appris à penser, à écrire, à être éloquent. Vous avez été, comme nous tous, électrisé par ces têtes ardentes qui, toujours idolâtres des arts, des sciences et de la belle nature, ne respectaient aucun abus : un Voltaire, inondant la France de ses écrits, toujours amusants et instructifs, et quelquefois sublimes ; un Diderot, un abbé Arnaud, cpii lançaient la foudre au milieu des festins, et qui, par la force de leur éloquence,
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conimuniquaient à chacun la noble envie cFécrire, de peindre ou de composer de la musique ; un d'Alembert, qui, tour à tour ardent et modéré, apprenait qu'il faut mettre des bornes à l'enthousiasme ; un La Harpe qui, dans trois phrases, vous présentait le résumé d'un volume ; un Marmontel, qui (je ne parle j)oint de sa profonde érudition) aurait répété en bons vers ce que Ton venait de dire en prose ; un Sedaine, qui voyait, dans le conte qu'on déliitait, une action théâtrale, en saisissait tous les fils, sans jamais s'écarter de la sublime unité. Non, il est inq)ossible de résister à la tlanime qui sortait de la réunion de ces hommes, tous célèbres, chacun dans son genre : et quand le vin de Champagne arrosait le feu sacré des arts et du génie, l'homme fait pour être quelque chose anticipait de plusieurs années les chefs-d'œuvre qu'il devait enfanter, et pour lesquels il était prédestiné.
Il nous reste à examiner la mélodie des Allemands : elle n'a rien de la gaieté, de l'amabilité de celle des Français, quoiqu'ils soient leurs voisins ; mais, comme souvent au physique les extrêmes se touchent ou se rapprochent, elle semble plutôt avoir une partie des accents de la mélodie italienne. On oserait presque dire que les hommes des pays chauds soupirent leur nuHodie parce qu'ils sentent trop vivement, et que ceux du ]iord soupirent a])rès les sensations voluptueuses qu'ils désii'ent.
Il y a deux mélodies très distinctes dans chacun des climats dont nous venons de parler. Une appartient au peuple laborieu>v, l'autre est celle des honmies plus instruits et plus sensibles aux beautés des arts. A Rome, une espèce de psalmodie est la vraie musique du peuple : elle est triste lourde, et n'a rien d'efféminé, comme la mélodie italienne que nous connaissons. Un ami me disait, en nous promenant la nuit dans les rues de Rome : « Il ne faut qu'entendre chanter les abbés, pour sentir combien ce peuple est efféminé. — Oui, lui dis-je ; mais que pensez-vous de cette psalmodie populaire qui se fait entendre de l'autre côté? Moi, je tremble pour les abbés, lorsque j'entends les chansons des facchini: j'y trouve une âpreté, un accent d'ancienne Rome, qui me fait croire qu'elle pourrait bien un jour sortir de sa cendre. »
-le l'ai dit ci-devant : on ne chante pas aux guinguettes de Paris comme aux spectacles ni dans les sociétés. On dit que le peuple allemand avait jadis un accent d'une dureté épouvantable ; mais, dans beaucoup de villes d'Allemagne, on a établi des écoles publiques et gratuites de musique, qui ont dû le tem-
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|)(''i('r. .le ne sciais pas élonnô (|ii(' les lunniiics des cliinals qui sniil ail 1101(1 (le 1 'A!k'iua!j;ii(', tels (|iit' le l)aiieiiiarck. la Suède, la Russif, L'Uss'Mit iiu accpiit iiiuiiis dur que celui dc^ Allemands. Par la même rais(ui que, cummc nous l'avons dit, la chaleur |)lus forte (jue celle (ju'on ressent en Italie atténue l'expression de la iiu'lodie avec les forces physi(|ucs des habitants, l'excessive ii<i;iditc des climats plus froids ([uc celui des Allemands doit aussi diminuer la dureté de rex|)ressi()n musicale, en émonssaht davantaja,e la sensibilité individuelle. Concluons donc, ou disons (|ue tous les peuples sont jjlus ou moins jnéparés à la mélodie ou à rharmonie, par la chaleur,' la température ou le froid de leurs climats, et que c'est ce degré de chaleur ou de froid qui donne le plus ou moins de sensibilité : que la chaleur, telle (pielle règne en Italie, donne à ses liabitants le degré convenable de sensibilité propre à la plus belle mélodie, en leur refusant néanmoins la force et le besoin nécessaires pour combiner fortement l'harmonie ; que la mélodie dégénère ensuite, si l'on ])asse dans les régions où la chaleur devient excessive ; que la juste température de leur climat rend les Fran(;'ais propres à la mélodie autant (pi'à l'harmonie, sans qu'ils puissent atteindre, ni pour l'une ni ])our l'autre, le degré (pii appartient aux Italiens et aux Allemands ; que le climat froid des Allemands les rend ])eu propres à la mélodie ou au chant, mais très disposés à la ])lus forte harmonie ; que si on avance davantage dans le nord de l'Allemagne, l'harmonie doit perdre de son énergie, sans ])eut-être y gagner beaucoup du côté de la mélodie. La mélodie est donc le partage de la sensibilité produite par l'influence d'un soleil ardent, et l'harmonie mâle et nerveuse est celui des hommes plus robustes, des hommes du nord. En lisant ce chapitre, un homme de beaucoup d'esprit a dit : « L'harmonie est le vêtement du chant ; le chant italien est plein de chaleur : il va presque nu ; celui des autres nations se charge d'habits à mesm'e qu'il est plus froid. » Au reste, si l'artiste des climats chauds se relâche trop en harmonie, celui né dans le nord lui montre le correctif ; et si l'artiste du nord s'abandonne à trop de dureté et d'énergie, celui de l'Itahe l'invite sans cesse à la tendre mélodie. Excités et retenus l'un par l'autre, ils doivent sans débats considérer leur mérite respectif et profiter chacun de leurs divers avantages ; tonte contestation est inutile où il n'y a point de rivalité.
(Tome II, livre III. ("liapitie XVI : De la senftihih'té.)
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