LA SALLK UE SPECTACLE IDEALE
Un lie cesse de faire et de nous demander de grandes sallrs de spectacle. Si fêtais entrepreneur, je dirais à mon architecte : « Sonjïez (]u'il ne s'agit point ici d'un nH)nument uniquement t'ait pour être vu et pour produire un grand effet à l'œil. L'essentiel est qu'on enteiule parfaitement tout ce ({u'ou dira sur la scène. Si votre vaste monument ne laisse point entendre une musi(|ue douce, la voix d'une femme, celle d'un enfant ; si l'on y ])erd la moitié des vers de Racine, dont on ne veut ])as perdre une syllable, à quoi servira votre vaste monunient? A faire votre rêputati(m? Mais à moi, directeur de spectacle, il ne servira (|u';i uw ruine)". » Je veux, au s])ectacle, voir et entencb-e de reste. Si je ne vois ])oint le jeu de physionomie des acteurs, s'il falit ((u'un nujt nu> fasse deviner l'autre, il n'y a plus de plaisir ; et partcuit où l'on va jiour le trouver, si on ne le trouve pas, on ne rapporte que l'ennui. D'ailleurs, le nu^-ite des ouvra.ges à ])art, on court où la salle est souvent pleine, comme Fou fuit celles (jui sont désertes. Je veux donc que la salle soit propoitiomiêc à rouie et à la vue des hommes ; non pas de l'homme qui a la vue perçante ou de celui qui a l'ouïe fine, mais des hommes en général. Que la perspective du théâtre soit assez jnolongée, il y a un avantage ; mais que Favant-scène soit près des spectateurs, si vous voulez qu'ils jouissent sans inquiétude. Ayez, j'y consens, une vaste salle de spectacle ; mais n'y représentez que la pantomime et des ballets à grands caractères, ou la tragédie. Que la symphonie soit formidable ; qu'elle ne s'anmse pas à exécuter des morceaux doux. Il ne faut ici que de gi'ands traits, de grosses masses ; tout ce qui est fait pour être vu et entendu de })rès doit en être exclu...
. . . Nous ne pouvons donc point avoir de grandes salles propres à la nuisique, direz-vous? Non, dès qu'il s'agira d'intrigues anunireuses. de pièces d'intrigue jjroprement dites, de sujets chanqjêtres ou familiers ; ce n'est que par mille détails, par les Il piiiif, par mille jeux de physionomie, que les acteurs peuvent pi'ésenter des vérités de ce genre ; ce n'est que par mille nuances entre le fort et le doiLx, par mille agréments, petites notes, trilles, batteries, pizzicati, arpégeas, (pie le nuisicien compositeur [)eiit rendre la vérité des détails moraux qui constituent une action non exagérée ; et tous ces petits moyens, si précieux dans
un cadre oicliuaiie, sont nuls dans une grande salle. Pourquoi, au sortir des spectacles, entend-on dire si souvent : « Ah ! comme je me suis ennuyé ! » Cs n'est pas toujours parce que la pièce et la musi([ue sont ennuyeuses, ni parce que les acteurs sont mauvais (ju'on se plaint ainsi, quoique ce soit toujours à ces agents qu'on attribue son ennui : c"est surtout parce (|u'il y a rarement une unité entre les |)arties constituantes des spec-< taclcs, c'est-à-dire entre le local, les drames qu'on y représente et les moyens d'exécution. Tout opéra, sérieux ou comique, bien fait, bien représenté, doit plaire dans un local convenable, et eniuiyer dans une trop grande salle. L'on me dit souvent : K Je voudrais voij' vos ouvrages dans un grand local : ((uel effet ils feraient! » On se tronq)e : ma manière de faire est pleine de détails, el il faut ((u'on les entende pour |)()uv<iir les juger.
.le voudrais (pie la salle fût petite et contenant tout au plus mille ])ersonnes ; (pi'il n'y eût qu'une sorte de places partout ; point de loges (1), ni petites ni grandes; ces réduits ne servent (pi'à favoriser la médisance, ou pis encore. Je voudi'àis que Porcliestre fût voilé et ((u'on n'aperçût ni les musiciens ni les lumières des j)upitres dii côté des spectateurs. L'effet en serait inagique, et l'on sait que, dans tous les cas, jamais l'orchestre n'est censé y être. Un mur en pierres dures est. je crois, nécessaire pour sé{)arer l'orchestre du théâtre, afin que le son répercute dans la salle. Je voudrais une salle circulaire, toute en gradins, chaque place commode et séparée par de légères lignes de démarcation d'un pouce de saillie, comme dans les théâtre^ de Rome. Après l'orchestre des musiciens, des gradins formeraient un seul amphithéâtre circulaire, toujours ascendant, et rien au-dessus, que quelques trophées peints à frescpie. Je voudrais que tout dans la salle fût peint en brun et d'une seule couleur, excepté les trophées : ainsi les femmes seraient jolies et la scène éclatante.
(Tome 111, livre IV. Chapitres lU-iV : De rindradiun iiuhllijiif... Projet d'un, nouveau théâtre.)
(1) J'en voudrais une seule, voilée, où les auteurs de l'ouvrage nouveau et quelques directeurs s'eafermerAieut jieiidant la. première représentation : il y aurait dans cette loge une table, des lumières et de quoi écrire ; on noterait les endroits défectu.eux qu'on apercevrait et que le public incliquerait.
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