‹ La musiqueChapitre 177 sur 181 · L ABUS DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

L ABUS DE LA SCIENCE

L'abus de la science est plus dangereux relativement à la music[ue que tous les autres arts. Le langage musical étant métaphysique par lui-même, le désordre naît de toutes parts, si la science harmonique vient encore mal à propos Fobscurcir. C'est surtout lorsque la nuisique peint ou imite, que l'abus de la science ou des modulations est pernicieux. Le musicien a toujours assez de talent quand il a fait un bon morceau d'harmonie ou de mélodie vague, sans paroles, ou sur des paroles qui comportent le genre ; mais si les paroles portent un accent déterminé, si elles sont passionnées et que le musicien module à contresens de Faccent de ces mêmes paroles, sa science est ineptie, sa science est ridicule, puisqu'avec prétention il en fait un mauvais emploi. Osons le dire : il est encore beaucoup trop de ces savantasses en musique, qui n'aiment que les transitions harmoniques, sans juger si elles sont amenées par le sens des paroles. Je me trouve quelquefois à côté d'eux au spectacle, et c'est au moment où j'entends ces sortes d'inepties, qu'ils me frappent sur le genou, en disant : « Que cela est beau ! » Il en est de la musique comme de la magie ; l'on cherche à en imposer, quand on n'est pas sûr de ses résultats.

La science ne peut avoir qu'une définition, c'est l'étude de la nature ; dès' cju'elle s'en éloigne, disons hardiment que cette science est abusive. Le malheureux musicien qui veut s'instruire dans les livi-es sur la musique, tout hérissés de calculs, de grec et de latin, tout remplis de systèmes qui expliquent des choses souvent inutiles, se croit voué à une ignorance éternelle, en voyant qu'il lui est impossible de retenir la miUième partie de tout ce qu'il lit : mais qu'il se console, cju'il se rende musicien par sentiment, s'il est né pour l'être, et qu'il sache cpie Tartini était un des plus grands musiciens de Fltahe, avant de songer à faire son système harmoniciue ; que Rameau avait composé presque tous ses opéras avant d'écrire ses traités les plus profonds sur la musique et son principe fondamental ; que Rousseau n'aurait probablement pas fait son dictionnaire si on n'avait eu l'impudeur de lui disputer la musique de son Devin du village; et que moi, enfin, s'il m'est permis de me citer après de gi'ands hommes, c'est après avoir fait plus de quarante

ojxMas que j'ose dire mon avis sur Tahus de la scienee, sans (•<'ssei- de la respeeter.

CriiiiH' III, livre VI. ("Iiapihi" I"' : Dr ralms flr In sn'i-n/^.}

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Le ton de nature est si indispensable pour le musicien, qu'il ne peut le braver sans, tôt ou tard, être en butte au ridicule qui le cou\Tira lui et son œuvi'e. Il aura beau employer tout le luxe de riiannonie et de la mélodie, le chanteur aura beau se montrer le brodeur le plus fini, quelques jours d'erreur sont bientôt écoulés ; le compositeur, exagéré ou pauvre, et le fredonneur en musique coulent avec eux ; la partie saine du public instruit ramène tout le reste, et l'ouvrage contre nature, Içs sots exécutants et les sots admirateurs sont conspués. Attendons-nous, après qu'on aura bien décliiré le tympan de nos oreille^ par une musique exagérée, attendons-nous, dis-je, à voir passer la mode vers l'autre extrémité ; mais, avant d'en venir à la simplicité, il nous faut, selon les apparences, parcourir un autre genre d'excès. Des roulades, des traits grotesques, des passages à l'infini, des contresens à chaque mot dans le sens, dans la prosodie du langage, seront et sont déjà applaudis sur nos théâtres ; mais cette contagion passera quand l'esprit d'ordre aura repoussé sur tous les points la fermentation insé- ])arable d'une grande révolution. Il est juste que l'oiseau sorti de sa cage batte des ailes quelques instants.

Comment, diront ceux qui ne connaissent ni le cœur humain, ni l'histoire ; comment un des arts les plu? frivoles, la musique, oserait-elle prétendie à une stabilité qu'on ne voit nulle part? — Non ; au contraire, je permets tout en musique ; je veux que, tour à tour, tout ce qui la constitue dans ses parties d'agTément vieillisse et rajeunisse, disparaisse et reparaisse ])lusieurs fois dans un siècle ; je veux qu'on fasse des traits difiiciles, qu'on emploie une harmonie nombreuse ; qu'après avoir poussé le luxe à son dernier période on re\nenne au simple. Je permets tout enfin, puisque la musique est un art d'agrément. Mais que le luxe ou la simplicité suivent la mode sans s'écarter des bases que donne la nature. Quelle est cette nature? Je l'ai (lit mille fois : c'est le ton cpi'il faut prendre, celui de la déclamation des gens sensés ; c'est le ton, la déclamation des sots,

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(juand on veut retracer leurs ridicules et les en corriger. Mais si on emploie le ton d'un sot quand le drame, la situation, les paroles sont sages, voilà ce c{ue j'appelle ineptie.

Enfin, et c'est ici, je pense, le dernier retrancliement dans lequel on puisse entrer sur cette matière ; enfin, si, en général, les hommes de tout un pays convenaient d'une manière d'être, d'une manière de s'exprimer tout opposée à la nature, faudrait-il les suivre? — Oui, jusqu'à un certain point : car, dans les arts surtout, il faut un peu hurler avec les loups ; mais ce ne doit être que pour se ménager l'espoir de détruire l'erreur. Celui qui sent la vérité ne capitule jamais avec les vices ni les ridicules ; il cède en apparence, pour ne pas déchirer les liens de la société ; mais une opposition tacite lui conserve le di'oit de les attaquer, dès qu'il le pourra sans péril pour le bien général.

Le ton de la vérité frappe tous les honunes, quelquefois même ceux qui lui sont infidèles ; et on l'a dit souvent : « le vi'ai seul est aimable «. Les plus subhmes contre-vérités sont tôt ou tard mises au rang d'oubli. Qu'il est dangereux de passer les limites de chaque chose ou de chaque genre, et de les confondre ! C'est toujours par une fausse appréciation des tons que le mal s'engendre.

Un trait déplacé, fût-il délicieux par lui-même, est toujom-s un contresens.

(Tome m, livre VL Chapitre VIII : Du ton qu'il faut jyrendre.)

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