‹ La musiqueChapitre 40 sur 181 · acte de VEurope galante · texte numérisé non relu

acte de VEurope galante

Descendez pour régner sur elle, etc.

Au surplus, M. l'abbé se moque et n'y songe pas, s'il attaque les accompagnements de violon dont Lulli orne et entrelace les chœurs. Ces accompagnements-ci, à les jouer même seuls et hors des chœurs pour lesquels ils ont été faits, comme j'ai quelquefois ouï faire aux violons de la Comédie, sont d'une beauté singulière. Je ne connais rien de si gracieux que celui de ce chœur du prologue de Proserpine :

On a quitté les armes, etc.

que celui de cet autre chœur du prologue d'Isis :

Heureux l'empire Qui suit ses lois.

et dix autres. Je confesse que peu de symphonies italiennes sont plus brillantes.

— C'est là ne point chicaner, monsieur le comte, dit le chevaher, et je m'aperçois que vous avez hâte d'en venir à votre objection.

— Oui, monsieur le chevaher, appliquez-vous-y : elle le mérite bien. Je devi'ais déjà vous l'avoir faite ; mais elle n'en est pas moins bonne. Une conversation comme la nôtre nous dispense de la contrainte et d'un ordre si exact.

Cette beauté des secondes parties, que vous condamnez, est pourtant une beauté, et vous en êtes convenu : mais vous dites que c'est une beauté incommode et superflue. De même ces dissonances, ces changements de mode, cas passages, ces interruptions, ces fugues, ces tenues, etc., dont vous vous êtes moqué dans la musique itahenne. Ce sont pourtant des ornements, de votre propre aveu. Mais vous dites qu'ils sont trop connus et trop fréquents. Je vous demande si ce peut être un vice que de mettre trop de belles choses ensemble et trop près à près, d'ajouter charmes sur chaïunes, beautés sur beautés, quand on peut y fournir? Je ne puis^ pas m'imaginer f[u'on , fasse mal à force de fah-e trop bien et trop souvent bien. Montrez-moi comment on gâte un ouvrage en le rendant trop beau, trop agréable, trop brillant. Car, encore un coup, je ne conçois point que les mêmes choses qu'on admirerait en détail, et en les examinant une à une, soient méprisables en gros et mauvaises, parce qu'elles sont heureusement rassemblées.

— Quoique vous ne le vouliez point concevoir, cela ne laisss pas d'être très vi"ai, répondit le chevaher. Il y a longtempe qu'Horace nous a dit « que tout ce que nous faisons ne doit être que simple, et qu'un habile homme doit savoir quelquefois épargner, ménager ses propres forces et les affaiblir lui-même exprès ». Et cette dernière maxime est peut-être une des maximes du monde la plus déhcate, la plus importante, et du plus grand sens. Rien n'est si dangereux, ni si vicieux que de s'abandonner à son génie, de laisser aller la vivacité d'une imagination échauffée aussi loin qu'elle veut, et de parer à son gré nos ouvi-ages d'une quantité importune d'embeUissements hardis et

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forcés. Je vous ferais aisément avouer que çont été ces excès qui ont avili, qui ont corrompu tous les beaux arts, si je n'appréhendais de fatiguer madame par un détail long et sérieux. La vraie beauté est dans le juste milieu.

Les savants le prouvent, les gens de la cour le sentent, le peuple Ta tant ouï dire qu'il le redit. Il faut donc s'arrêter à ce milieu ; il ne faut donc jamais être excessif. Trop peu d'agréments est nudité, c'est un défaut. Trop d'agiément est confusion, c'est un vice, c'est un monstre. Quand les arts ne font que coimneucer, ils sont encore nus ; peu à peu, ils s'enrichissent et ils arrivent à leur perfection. 2^ous y étions peut-être pour la musique, à la mort de Lulli, et nous n'avons pas eu le temps de nous en éloigner beaucoup ; mais je ne sais si nous ne déclinerons point bientôt pour celui-là et pour les autres. Après que les arts ont été quelque temps parfaits, le goût se corrompt, on subtihse, on raffine, on les charge d'agi'éments outrés et de fausses gentillesses, marque sûre qu'ils baissent et qu'ils se gâtent. Voilà oii en sont vos maîtres italiens. A la réserve que, n'étant pas propres à cet art, pour les opéra, ou n'y ayant pa^ été heureux, ils ont été, je crois, à la corruption et au mauvais goût sans passer par la perfection, ou du moins sans que nous nous en soyons aperçus.

— Tu es un fort joli garçon pour juger de cet air-là, s'écria le comte. Mais tu penses donc que je m'en tiendrai à ton autorité, à celle de ton Horace, sui' ce ménagement, sur cette épargne d'agi'éments oii tu nous veux réduire?

— Eh bien, monsieur le comte, répondit le chevalier, voulez-vous que je vous cite un autre homme, et d'un esprit aussi droit qu'Horace, quoique d'une autre espèce? Ecoutez M. Descartes, et ayez du respect pour un pliilosophe si illustre, et qui a fait un Traité de la musique. H tenait pour principe « que les choses les plus simples sont d'ordinaire les plus excellentes », et certainement M. Descartes n'avait rien tiré, de toute la profondeur de ses méditations, de plus sohde ni de plus beau que ce principe. H n'y a point d'art, depuis celui de la musique jusqu'à celui de la bonne chère, à quoi on ne le puisse apphquer. Or, qu'est-ce que cette simpUcité qui fait, qui caractérise les choses les plus excellentes, et que je vous ai dit être la compagne inséparable de la nature? Une sage médiocrité d'embellissements et d'agréments.

— Poiu" vous contenter, dit le comte, je croii'ai la simplicité merveilleuse partout ailleurs qu'en musique ; mais en musique

je ne saurais me persuader qu'elle soit si nécessaire et si belle. Le moyen qu'une musique simple attendiisse, touche et émeuve? Jl faut de l'art et des agréments pour cela, et il est bien difficile qu'il y en ait assez,

— Tout au contraire, mou pauvre comte, répliqua le chevalier : une musique remplie d'agi'éments recherchés, et oii il paraîtra beaucoup d'art, ne pomTa guère attenckir, touche]-, émouvoir; et un chant simple, natm^el, et qui, en apparence, coulera de source et sans travail, en viendra bien mieux à bout. Les passions qui touchent et qui frappent le plus Tauditeur sont sans doute celles qu'il voit les plus vives et les plus violentes dans l'acteur, et plus elles sont vives et violentes, plus elles veulent être simplement exprimées, plus elles dédaignent les petitesses de l'art et des ornements. Connaissez-vous quelque chose dans tous nos opéra qui soit plus en possession de saisir et d'attendre tout le monde que ces deux endroits d'Ârmide :

Enfin, il est en ma puissance, etc.

et .

Renaud ! Ciel ! ô mortelle peine, etc.

Pour peu que cela soit bien chanté, on se trouble, on se laisse aller au plaisir d'une douce émotion, et il y a de beaux yeux, madame, qui ont pleuré. Ce n'est qu'un récitatif fort uni, mais aussi admirable qu'il est simple. Et une belle voix seule, avec un chant bien expressif et un accompagnement net et proportionné, fera toujours ainsi des impressions plus vives qu'un grand concert, qu'un grand assemblage d'instruments. Ce qu'on nous conte de plus surprenant des effets de la musique s'est fait de même, et par un seul musicien : Orphée, Amphion... — {Dialogue IL)

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