LULLI MUSICIEN FRANÇAIS
...M. l'abbé assm'e très sérieusement que « Lulliapassé tous nos maîtres, même dans le goût français ».
— Même dans le goût français? répéta en riant la comtesse. Ce même-là est excellent. Est-ce que Lulli a travaillé dans ([uelque autre c goût »?
— Je ne le pense pas, madame, répondit le chevalier : il
80 = LA MUSIQUE. — Cil A P.
l'a fixé ; mais c'est parce qu'il n"a connu que celui-là que ses ouvi'ages en soiit la règle et le modèle. Lulli trouva notre musique; encore rude et nue, comme un art qui commence. Il la polit, il l'enrichit, il la poussa enfin à sa perfection. Du reste, il ne travailla point sur un nouveau goût : il prit le nôtre, et il avait tellement perdu le goût italien qu'il ne voulait ou ne pouvait plus faire de doubles, faisant faire par Lambert ceux dont il avait besoin. Il s'était donc revêtu du goût français, jusque-là qull l'appropriait même aux paroles de toutes les autres langues. J'ai déjà eu l'honneur de vous parler de l'air
Non vi è più iel placer, etc.
qui a tout le caractère et toute la simplicité de notre musique. Voyez la belle plainte de Psyché :
Dehl piangete al pianto mio, etc.
Lulli en a banni les faux agréments et le badinage italien pour n'y mettre qu'un beau cliant, des tons français. L'air espagnol de la troisième entrée du Bourgeois gentilhomme :
Se que me muera, etc.
est du même goût. Son Te Deum, ce Te Deiim que nous entendîmes chanter aux Pères de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré, pour la convalescence de Monseigneur, et qui était exécuté par trois cents musiciens, conduits par Marais, a la même simplicité, et plus encore à proportion, que ses opéra. Ce sont des airs français sur des paroles italiennes, espagnoles et latines. Quand M. l'abbé dit <( que Lulli a passé tous nos maîtres, même dans le goût français «, «."est comme si l'on disait que vous êtes aimable, même en femme.
■ — Mais, reprit le comte, Lulli était Italien.
— Eh ! mon ami, il est venu en France dans un si bas âge, et il s'y est naturalisé de telle sorte, qu'on ne peut le regarder comme un étranger. A proprement parler, il n'a point eu de patrie ; ou s'il en a eu une, c'a été Paris, où l'éducation, l'habitude et ses emplois Font fait renaître. Mais quand il ne nous serait venu de son pays que dans un âge avancé, et déjà musicien formé et profond (ce qu'il n'était point, puisque tout le monde sait que feu Mademoiselle lui fit apprendre à jouer du
violon), qu'est-ce que cela ferait à la gloire de notre musique? n est certain qu'il a fait de la musique française et dans le goût français. Si la musique de LuUi dans ses opéra est véritablement plus belle que celle des maîtres italiens dans les leurs, que vous importe que LuUi ait été Français ou Italien? C'est un homme de leur pays, mais c'est un musicien du nôtre. C'est notre musique, ce sont nos opéra, et il ne s'agit que de cela dans le Parallèle. Pourvu que notre musique soit meilleure que l'italienne, n'importe comment, ni par qui. Voilà ma cause gagnée et moi dispensé de faire le voyage d'Italie pour entendre quelque chose de mieux que ce que j'entendis ici. Je ne demande qu'à mettre ainsi mon goût en repos sur mes plaisirs et sur l'iionneur des opéra de France. — {Dialogue III.)
LES RECITATIFS
... M. l'abbé veut bien convenir que notre récitatif» est bien plus beau que celui des Italiens ». M. de Saint-Evi'emont avait dit, avant lui, que le leur « était fort ennuyeux, et qu'on pourrait le définir un mauvais usage du chant et de la parole ». J'ajouterai que rien n'est si agréable que notre récitatif et qu'il est presque parfait. C'est un juste milieu entre le parler ordinaire et l'art de la musique ; et LuUi a su donner au sien un caractère harmonieux et naturel qui sera toujours admiré et toujours imité imparfaitement... Qu'y a-t-il qui fasse plus de plaisir, et qui ouvi'e mieux un opéra c^ue ce commencement de Persée :
Je crains que Junon ne refuse, etc.
Armide est tout plein de récitatif ; aucun autre opéra n'en a tant, et assurément personne n'y en trouve trop.
— Ah ! Armide, Armide! dit la comtesse. Mon Dieu ! qui est-ce qui approche d' Armide?
— Armide, madame, reprit le chevaher, est la pièce de Lulli dont la musique est la plus simple, la plus aisée et la plus suivie.
— Aussi n'y a-t-il rien de si merveilleux, réphqua le comte, en affectant un air précieux et grave ; et je vous apprends, mon petit cousin, qu'Armide est l'opéra des femmes, Atys l'opéra du roi, Pliaéton l'opéra du peuple, Isis l'opéra des musiciens. Mais enfin revenons au récitatif. C'est principalement par là que Lulli est au-dessus de nos autres maîtres. Car puisque je
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suis on ohjiiîation d'ôtrc siiu-rTc, je coiiviciidrai (jiic feux qui sont venus apirslui <int q^ichiud'ois fait des airs d des symphonies d'un assez grand prix et qui peuvent aller de pair avec les airs et les symplionies de Lulli. Je doute qu'il nous ait laissé de plus beaux airs que celui des Quatre Saisons :
Ml' |ilaiii(irai-ji' tmijoins. Amour, sous ton empire! etc.
Celui d'Hésione :
Ah ! que mon cœur va payer chèrement ! etc.
Celui de l'ieiis et Canente :
Cédez, cruels, etc.
ni de symphonies à qui la sarabande d'/.ssé ne soit pas comparable. Ce fameux air de violon de la Descente d'Orphée, que Colasse a remis dans le prologue des Quatre Saisons, n'efface jjoint la sarabande de M. Destouches. Mais pour le récitatif des nouveaux opéra, vous me permettrez de le trouver très médiocre, et presque toujours ou plat ou dur, et vous ne devez pas encore vous plaindre de ces termes-là. Nos maîtres d'aujourd'hui ne sauraient du tout attraper une certaine manière de réciter, vive sans être bizarre, que Lulli donnait à un chanteur, et il paraît qu'ils connaissent bien eux-mêmes leur faiblesse et leur manque de génie à cet égard, car ils accourcissent le récitatif tant qu'ils peuvent, et ils mettraient volontiers tout en airs. — Tant pis, ajouta la comtesse ; je croirais que c'est Là un grand défaut. Il n'est pas vraisemblable que les personnages que l'on met sur le théâtre soient toujours dans les transports de quelques passions : ainsi ils doivent quelquefois parler naturellement, surtout dans les premières scènes. Et puisque c'est le récitatif qui représente ces discom's naturels et simples, il en faut de nécessité, si l'on ne veut choquer toute vraisemblance. Outre que la beauté des grands airs et des airs de mouvement s'avilit, quand ils sont trop près à près. — (Dialogue III.)