LA RÉPÉTITION DES EXPRESSIONS MUSICALES
M. l'abbé admire la fécondité du génie de Lulli et préfère son récitatif à celui des Italiens. H lui rend là une justice que tout
= LA VIÉVILLE. — MUSInUE ITA LIE NN K = 83
le monde ne lui a pas rendue. Un homme illustre par une négociation éclatante, et qu'on aurait cru d'un goût excellent s'il n'avait jamais parlé de musique, a eu le malheur d'écrire que « la plupart de ceux qui suivent LuUi avec tant d'empressement, ne se connaissent pas mieux en musique que les bêtes... qu'il n'}" a pas moyen de résister à l'ennui que causent nécessairement les fades récitatifs de Lulli, qui se ressemblent presque tous, où les passions ne sont point exprimées, et où il y a si peu d'art, que des chanteurs médiocres en font sur-le-champ de ressemblants... et que les récitatifs d'Italie sont beaucoup plus chversifiés et plus animés par les grands traits de passions que les musiciens italiens y savent exprimer plus vivement ». J'avais ces passages si fort sur le cœur, que, ne les ayant su citer dans les Dialogues, j'ai voulu les rapporter ici. Ils montrent bien tristement cruels risques on court, avec tout l'esprit du monde, à juger des choses qu'on n'entend point. Cet auteur ne convient donc pas de la fécondité de Lulli, et dans la Critique de Cadmus, qui a couru sous le nom de M. de Saint-Evremont, on prétend aussi que Lulli, dès cette pièce, qui est sa seconde ou sa troisième, (( en plusieui's encboits se soit copié lui-même ». A tout ce que j"ai déjà dit là-dessus, je vais ajouter encore une réflexion (pu ne regarde pas tellement LulU tout seul, qu'elle ne puisse aussi être à l'avantage de nos autres maîtres.
Il y a dans notre musique plusieurs tons souvent répétés. On s'en prend au musicien de ce qu'ils reviennent ainsi, et on l'accuse de stérilité, ou de paresse. Je ne sais si la belle remarque du chevalier de Méré sur les répétitions de mots ne conviendrait point aux répétitions de tons. « Les personnes qui s'expliquent le mieux, dit-il, usent plus souvent de répétitions que les autres... C'est que les gens qui parlent bien vont d'abord aux meilleurs mots et aux meilleures plu'ases, pour exprimer leurs pensées. Mais quand il faut retoucher les mêmes choses, comme il arrive souvent, quoiqu'ils sachent bien que la diversité plaît, ils ont pom'tant de la peine à quitter la meilleure expression, pour en prendre une moins bonne ; au lieu que les autres qui n'y sont ])as si délicats, se servent de la première qui se présente. » Quinault a donné cent fois à Lulh les mêmes sentiments et les mêmes termes à mettre en chant. Il n'est pas possible qu'il y ait cent manières de les y mettre également bonnes, et l'on veul pourtant que Lulli diversifie cent fois sur les mêmes paroles ses airs et son récitatif ! Il avait taché de prendre la ])remièr(! fois la meilleure expression : s'il ne l'avait pas attrapée, il l'a
84 LA MUSlOUi:. — CHAP. I" .
prise une autre fois, et puis il s'est servi ensuite des expressions les plus appiochantes de la bonne, retournant et plaçant tout cela, selon les occasions et avec tout l'art d'un savant musicien et d'un honune d'esprit. Mais lorsqu'il a senti que ses expressions ne pouvaient être nouvelles, sans être impropres, ou forcées : il n'a su se résoudre à abandonner le naturel et la justesse pour la nouveauté et il a mieux aimé varier un peu moins ses tons, (lue d'en employer de méchants. Je ne vous dis pas qu'il n'ait jamais été ni paresseux ni stérile. On a bien repris, et sans injustice quelquefois, Homère et Virgile d'être l'un ou l'autre : eux qui n'étaient pas des débauchés coimne Lulli. Mais je me persuade que Lulli aurait souvent pu trouver des tons nouveaux et ne l'a pas voulu, par attachement à la bonté des premiers, qu'il s'est contenté de déguiser, de changer un peu, par de petites différences d'accords, au lieu de nous en donner de tout neufs. La Critique de Cadmus sert à prouver ma pensée. « Dans Cadmus, il se copiait lui-même en plusieurs endi'oits. » Ce n'était pas qu'il fût épuisé, puisqu'il a fait depuis vingt opéras. C'était qu'il ne jugeait pas que de nouveaux tons convinssent en ces endi'oits. Il avait eu occasion d'employer ailleurs la bonne expression et il la répétait, parce qu'il y était obMgé, pour être juste et naturel. « Quoiqu'il sût bien que la diversité plaît, il avait de la peine à quitter le bon, pour prendre le pire », en faveur de la diversité. Cela s'appellera-t-il défaut ou perfection? On prétendra que les répétitions venaient de son peu d'appheation et de travail. Peut-être. Cependant il y a moins d'apparence. Je pense que Cadmus est son premier gi'and opéra, il avait trop d'intérêt à y réussir, pour y épargner ses soins. S'il s'est néghgé, ce n'a été que lorsqu'il a vu sa fortune et sa réputation faites. Et pom' fortifier ceci de quelque exemple, les chutes de son récitatif sont une des choses où il a été le plus taxé de pauvi'eté ou de négligence. Il leur ménage toute la variété qu'il peut par des quintes ou des octaves en haut ou en bas : on le remai'que et on en convient assez. Mais d'ailleurs ne sait-il pas les rendre singuhères, lorsque le poète lui en donne lieu? Comme dans cet endroit de la première scène du troisième acte de Phaéion :
Quoi, malgré ma douleur mortelle, etc.
La chute de ces paroles,
Quel bien peut être doux, quand il faut l'obtenir Par une trahison cruelle?
est également nouvelle et touchante. Je vous en citerais vingt autres pareilles. Mais enfin si la nature ne peut pas fournir aux poètes des pensées toujours nouvelles, s'ils se copient les uns les autres, malgré qu'ils en aient, soit qu'ils le veuillent, soit qu'ils ne le veuillent pas : par quel secret, par quel effort, Lulli pourrait-il ne copier et ne répéter jamais rien, à moins qu'il ne sortît de la nature, ce qui est un remède pire que le mal, et qu'il laisse aux Italiens. Vous leur appliquerez, si vous voulez, les dernières paroles du chevalier de Méré. Selon l'apparence, ils sont de ceux qui, n'étant pas si déhcats sur la vraie expression, « se servent de la première qui se présente », et quand il ne s'en présente point de nouvelle, comme le goût de la nature et de la justesse ne les arrête pas, ils en vont chercher si loin qu'il faut bien qu'à la fin ils en trouvent. Outre que leurs poètes les mettent moins à l'étroit que Quinault n'y mettait Lulli, leurs pièces sont sans suite, sans liaison. Le rimeur, moins gêné qu'il ne le serait en France, oii elles ne sont pas ainsi, a plus beau jeu à diversifier ses paroles et, par là, gêne moins le musicien. Cela se suit. Toutes les extravagances des Italiens vont à favoriser leur fécondité. Elle est assez aidée.