LES PROGRÈS DE LA CRITI0U
A La vérité, il n'y avait'pas de comparaison possible. On ne comi)are pas entie eux des genres aussi disparates que l'opéra-bouffe italien du ocnro de la Servante 7naîtresse et la tragédie lyricpu» fraiH-aise du genre de Castor et PoIIiu: Mais on se battait à coup de préférences, on faisait assaut d'esprit, on se montait l'imagination même à plaisir. Un moment, les observatem's de la querelle purent croire qu'elle allait descendre dans la rue ! Jean-Jacques Rousseau ne fut-il pas brûlé en effigie par les artistes de l'Opéra?... Heureusement l'inconséquence amusante qui suivit l'excès de ses violences de langage fit plus pour rétablir l'équilibre entre les deux camps que les réponses dont il avait été l'occasion.
La querelle, en effet, avait débuté par des ironies qui à peine se prenaient au sérieux elles-mêmes. Ajirès sa Lettre sur Ompliale, Grimm, avec un certain esprit, qui eut alors du succès, s'était amusé à lancer contre les tenants de l'opéra français son Petit prophète de Eœhnischhroda (1753). Puis d'Holbach entra dans la lice avec son Arrêt rendu à V amphithéâtre de VOpéra et surtout sa Lettre à une dame d'un certain âge sur Vétat présent de la musique, pamphlet "STaiment amusant (toujours 1753)...
Rousseau, lui, prit les choses au sérieux, comme toujours, avec une éloquence claii'e et vigoureuse. Et l'éclat qu'il fit alors fut d'autant plus bruyant qu'on l'attendait moins de lui.
Dès longtemps avant même de savoir un mot de musique, selon son propre aveu, il avait voulu prendre rang de musicien. Non seulement il s'était essayé, au petit bonheur, à écrire des cantates, des mélodies, des danses, voire des opéras, mais il avait pro])osé à l'Académie des sciences de nouveaux signes pour la musique (1742), il avait écrit une dissertation sur la musique moderne (1743)... A cette époque, il tenait pour l'École française, la seule qu'il connût d'ailleurs. Mais un voyage en Italie changea ses vues. Il en revint eni\Té des séductions de cette musique pour lui nouvelle ; et dès lors, Téloignement et le regret accentuant ce mirage, il arriva peu à peu à une
iGO I.A Ml SIOUE. — CM A P. IV
iiilinnsii>(';ni('(' l;i plus outrée du iiioiulc. On ;i retrouvé, de son éeritnre, et rédigée vers 1700, une longue note où il conipjirait à son tour les iniisi(|ues italienne et française, sauvegardant avec assez d'impartialité leurs ((ualités personnelles, et par exemple rendant à Quinault cette justice d'avoir trouvé un style s|)écialeiTient favorable à la musique. Son ignorance en ce qui concerne les autres écoles n'avait d'ailleuis d'égal que le sans-façon dont il les traitait. Pour lui, les Allemands, les Es|)agnols et les Anglais n'avaient « que de misérables charivaris » ; les écoles qui s'enorgueillissaient alors d'un Bach et d'un Haendel n'existaient pas à ses yeux. Un |)as de plus, et il allait en dire autant de la musique fi'ançaise.
Voici d'abord^ une Lettre à M. Grimm, à |)ropos de son écrit sur Omphah et de certaines remarques qu'il avait ])rovoquées (1752). Puis, lorsqne Grimm eut fait paraître son Petit prophète, il fit courir à son tour, en manuscrit tout au moins, une Lettre (Vuyi symphoniste de V Académie royale de musique à ses camarades de r orchestre. Enfin, comme s'il voulait en finir une bonne fois, sans recours possible, il asséna le coup formidable de sa Lettre sur la musique française (1753). Ce fut un écrasement, afîirme-t-il : on en appréciera l'aménité et la justice. Lulli était jugé de haut, les qualités de race, de la langue, de l'art, de l'esprit français étaient immolées, anéanties au profit des Italiens (encore la première école italienne était-elle traitée d'aussi barbare que la nôtre). Les œuvres fuguées, et à plusieurs thèmes différents, étaient comparées (double preuve de goût !) à « ces -portails de nos églises gothiques, qui ne subsistent que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les faù-e ». Enfin Rousseau terminait par ces mots sans a])j)el : « Je conclus que les Français n'ont point de musique et u'en peuvent avoir, ou que, si jamais ils en ont une. ce sera tant pis pour eux. »
Quelques semaines plus tard. ])lein de logique, il faisait représenter le Devin du village, dont les paroles comme la musique étaient son œuvre, et qui eut le plus v\î et le plus durable succès. Cette façon de démonstration fit sourire.
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La Lettre sur la musique reçut d'ailleurs quelques réponses. Un écrivain de sens droit, Laugier, prit la peine de la discuter dans son Apologie de la musique française (1754), qui mériterait d'être plus connue, car elle est pleine d'observations du meilleur goût ; et le spirituel Cazotte riposta à son tour par des Observations sur la lettre de J.-J. Rousseau (1754), dont la forme, beaucoup plus acérée, est d'ailleurs bien moins conséquente et le fonds moins compétent.
Rameau, qui depuis quelque temps restait cantonné dans ses recherches techniques, et dont d'Alembert venait de résumer le système dans son livre : Elément'^ de musique théorique 'pratique suivant les principes de M. Rameau (1752), ne se mêla pas à ces vains propos d'amateurs. 11 se borna à relever les erreurs de fait, quand on en publiait. C'est l'époque de ses Nouvelles réfl.exions sur la démonstration du principe de Vliarmonie (1752), de ses Réflexions sur la manière de former la voix, d'apprendre la musique, et sur nos facultés pour les arts d'exercice (1752), de son Extrait dhme réponse à il/. Euler sur Videntité des octaves... (1753), de ses Oiservations sur notre instinct pouf la musique et son principe (1754), de ses trois ou quatre brochures à propos des Erreurs sur la musique dans VEncijclopédie (1755-57), etc.
Quant à Jean-Jacques Rousseau, il continua aussi d'écrh'e, tantôt en pamphlétaire, comme dans la Nouvelle Héloïse (1759), où plusieurs pages sur l'Opéra et contre le goût français sont d'une âpreté sans seconde, tantôt en historien et avec plus de goût et de bon sens. On trouve encore à prendre dans son Dictionnaire de musique (paru en 1767, mais commencé dix ans plus tôt) ; et d'autres écrits occasionnels : Lettres à Vahhé Raynal (1754), Examen de deux principes avancés par M. Rameau (1755), Essai sur le principe de la mélodie (1760), Lettre à Ch. Turney sur la musique (et sur VAlceste italienne de Gluck), ainsi que maintes pages de ses Confessions, de ses dialogues, Rousseau juge de Jean-Jacques..., sont marqués d'un esprit original qui garde toujours son prix,
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LeDevin du viJUtqe fut écrit, quant nux îiricttos, prosquo sans y penser, Rousseau étant en villéj^ialiu'e chez son ami Mussard, à Passy, au printemps de ITiVi. Lorsqu'on le sut à peu ])rès sur pied, on le réclama pour les sj)ectacles de la conr, et il l'ut enfin joué, à lù)ntainebleau, le W octobre de cette année. Les interprètes étaient de TOpéia : ils n'en furent que plus prêts pour la première i-eprésentation publique, qui eut lieu à l'Académie royale de musicpie le l^ï" mars 1753. La simplicité, mais la justesse de style, de cette binette lit son grand succès : tout y était harmonieux comme la nature même et touchait, non par la vérité des personnages (qui n'avaient rien de paysan) mais par leui' sincérité. Une pantomime d'action la terminait d'ailleurs d'une façon nouvelle à rOi)éra. et qui avait son j)rix. Plus tard, en 1779, et comme ])our confondi-e ceux qui prétendaient que cette musicpie n'était ])as de lui, Rousseau refit la jjlupart des morceaux, avec tout ce qu'il possédait de science, mais d'autant moins de personnalité réelle et de charme : ce fut un désastre, que l'on se hâta d'effacer en reprenant la version originale.
Nous donnons ici la lettre de Grimm sur Omphale, puis quelques fragments du Petit Prophète, du même Grimm. et enfin la lettre de J.-J. Rousseau sur la musique française. Ce sont les pièces cajntales de ce débat.