‹ La musiqueChapitre 91 sur 181 · TRAGÉDIE LYRIQUE · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE LYRIQUE

-J'ai osé condamner Oniphale, madame, avant que de savoir ((ue vous la protégiez. Vous m'ordonnez de justifier en public Muin jugement et vous avez raison sans doute ; j'ai besoin d'une justification pour avoir jugé de la nuisique française, et beaucou|) plus encore pour n'avoir pas été de votre avis.

Je ne veux point renouveler ici les parallèles usés de la musicpie européenne et de la musique française, car, comme tous les juges sont })artics, c'est un procès qui ne finira jamais. J'en parlerai seulement, autant qu'il est nécessaii'e pour autoriser la liberté ([ue je prends d'examiner cette dernière ; autrement, au lieu de |)eser mes raisons, on me demanderait peut-être de iiuel droit je me mêle d'en pai'ler.

Je n'ignore pas que, toutes les fois qu'il est question de leur musique, les Français refusent nettement la compétence à tous les autres peuples et ils ont leurs raisons pour cela. Cependant, ([uand ces mêmes Français nous assurent que la nmsique chinoise est détestable, je ne crois pas qu'ils se soient donné la ])eine de prendre l'avis des Cliinois pour prononcer ce jugement. Tourciuoi nous ôteraient-iis, par rappoi't à eux, au moins sur la luusique. un droit dont ils usent très librement, et sur plus d'un point, à l'égard des autres nations?

La nuisique italienne promet et donne du plaisir à tout hoimiie ([ui a des oreilles, il ne faut pas |)lus de préparation que cela. Si tous les peuples de l'Europe l'ont adoptée, malgré la difîé-

464 ==^= LA MISIOUi:. — CHAI'. IV —

reiKX' des langues, c'est (jif ils ont prél'éré leur plaisir à leurs |)rétentions.

Je crois donc pouvoir dire que, la fin de la musique étant d'exciter les sensations agréables par des sons harmonieux et cadencés, tout homme qui n'est pas sourd est en droit de décider si elle a rempli son objet ; j'avoue que, pour bien juger une nmsi(|ue nationale, il faut de plus connaître le caractère de la langue par rapport au chant et c'est aussi une étude que j'ai tâché de faii'e : si je dois me flatter de quelque succès, c'est ce (jue j'apprendrai de vous, madame, après lalecture de cette lettre.

Commençons donc par admettre le genre, c'est ce que je fais ti'ès sincèrement, et je lui trouve de grandes beautés, quoique toujours inférieures à celles de la musique italienne. La musique française est très bien adaptée au génie de la langue ; et l'opéra français fait aussi un genre à part, dont la nation a raison d'être jalouse ; car tout ce qui est véritablement genre ne saurait être conservé avec trop de soin.

Vous voyez, madame, que je suis équitable. Non seulement j'ai jugé la musique française par elle-même ; loi toujoui's négligée par la fureur des comparaisons, mais je n'ai eu nulle peine à m'accoutumer à son génie et à sentir ses beautés : le hasard, il est \Tai, a été pour moi. J'arrive à Paris aussi prévenu contre votre Opéra que le sont tous les étrangers ; j'y cours, bien sûr de le trouver plus mauvais encore que je ne me l'étais figuré : à mon grand étonnement, j'y trouve deux choses que j'étais bien éloigné d'y chercher, de la musique et une voix qui chantait. C'était Platée, ouvrage sublime dans un genre que M. Rameau a créé en France, que quelques gens de goût ont senti, et que la nmltitude a jugé. C'était Mlle Fel qui, avec le plus heureux organe du monde, avec une voix toujours égale, toujours fraîche, brillante et légère, connaissait encore l'art que nous appelons en langage sacré chinier, terme honteusement profané en France, et ajjpliqué à une façon de pousser avec effort des sons hors de son gosier et de les fracasser sur les dents par un mouvement de menton convulsif ; c'est ce qu'on appelle chez nous cjw, et qu'on n'entend jamais sur nos théâtres, à la vérité, mais tant (ju'on en veut dans les marchés publics. Ma surprise, je l'avoue, fut étrange, et cette expérience m'a corrigé pour jamais, à ce que j'espère, de l'envie de juger avec précipitation sur un bruit vague et incertain. Cependant je n'avais qu'à arriver deux jours plus tôt : on donnait Méilêc d Jason et j'étais affermi dans toutes mes idées.

== GRBIM. — LF/TTIIE S l! K OMPHALE = 1G5

Après la confession que je viens de faire, on me permettra, j'espère, trobéir à vos ordres et de hasarder quekpies remar(]ues sur la musique (TOniphilp, avec toute la franchise qui m\>st naturelle : l'intérêt des arts, du 2,oût, et surtout de la nation, demande qu'on y puisse toujours dire la vérité ; et c'est une gloire que la France a seule parmi tous les peu|)les de l'Europe, (jue tout étranger peut parler librement dans son sein, même pour relever les défauts qu'il y trouve. Cette noble confiance de ce peuple, l'objet de notre admiration et quelquefois de notre jalousie, en dit plus que nous ne saurions faire, et ce sont nos critiques mêmes qui font son plus bel éloge.

Vous me permettrez, madame, de ne point parler du poème ; le respect que j'ai pour le créateur du ballet, pour l'auteur de VEtirope galanfe, iVIssé et de tant d'autres beaux ouvrages, me mettrait dans le cas de prouver qu'Omphale n'est pas digne de lui : j'aime mieux me borner à la musique, dont l'auteur peut mériter des égards qui me sont moins connus.

Je prévois que les partisans d'Omphcde m'abandonneront bien des parties de cet opéra et surtout celle qu'on appelle la musique par excellence. Us conviendront qu'il n'y faut point chercher de savoir, ni de richesse, ni d'harmonie. Us me parleront du goût, du naturel et de l'ex^Dression qui sont dans le chant de cet opéra, et c'est précisément sur ces choses-là que je veux l'attaquer. Selon moi, ce chant est d'un bout à l'autre de mauvais goût et rempli de contresens, triste, sans aucune expression, et toujours au-dessous de son sujet, ce qui est le pire de tous les vices ; sans compter que la basse continue, toujours errante au hasard, parcourant avec incertitude le clavier sans savoir où s'arrêter, ne rencontre à la fin la dominante que pour finir, presque toujours à contresens, sur une cadence parfaite.

Pour prouver toutes ces choses, il faudrait parcourir la musique ligne pai' ligne ; mais je ne prétends pas faire un livre.; et quand on veut s'éclairer de bonne foi, peu d'exemples bien choisis et peu de réflexions bien méditées suffisent pour juger beaucoup de choses.

On a reproché à M. Rameau de ne point entendi'e le récitatif ; il me paraît même que .quelques-uns de ses amis, n'osant au commencement le justifier de ce côté-là, ont mieux aimé avancer que tout le monde peut faire un récitatif, que de soutenir la bonté du sien. H est pourtant bien constaté qu'il n'y a rien de si difficile au monde que de faire le récitatif, car c'est

IGG 1,A MISfOUE. — CiïAP. IV ==

l'ouvrai^e du génie loiit pur. Mais c'est précisément dans cette partie (|ue je trouve M. Hameau gi-and très souvent et toujours original (1 ).

(îesl un problème inexplicable en apparence, comment les mêmes spectateurs qui ont applaudi ce chef-d'œuvre de l'art, ce divin Pygmalion, la veille, osent marquer le lendemain le moindre plaisir à Omphale. Mais il n'est pas difficile de rendre compte de ces contradictions. C'est aux philosophes et aux gens de lettres que la nation doit, même sans s'en douter, son goût devenu depuis peu général pour la bonne musique, ainsi que ])our tous les beaux-arts. C'est à leurs éloges que M. Rameau doit principalement la justice et les honneurs que toute la nation lui rend aujourd'hui. Mais la nature et l'instinct font dans un seul jour, en Italie et ailleurs, plus de prosélytes au bon goût que les philosophes n'en font ici par leurs dissertations en plusieurs années. Ce goût, quoique général en France, est encore vague ; il est souvent balancé par de vieux préjugés qui semblent respectables par leur faiblesse même, comme quelquefois la vieillesse n'a d'autre titre à la considération que sa décrépitude. C'est encore aux philosophes et au temps de fixer le goût et de le rendi'e sûr chez la nation. Dans dix ans d'ici le magasin de l'Opéra se débarrassera de bien des prétendus trésors, et il ne sera pas plus pau\Te pour cela. Atys, Armiâp, Hippolyte cf Aricip seront à la tête de la tragédie,

(1) Le caractère du récitatif italien est si sublime, qu'il assure lui seul à cette musique une supériorité de laquelle aucun autre n'approclie. Je n'imagine rien au-dessus de sa vérité. Également capable de toutes ies expressions et de tous les caractères, il déclame et marche avec pompe et majesté dans la tragédie. Il parle avec feu et rapidité le langage de toutes les passions, et, avec le même bonheur, il fait parler la joie, la gaieté, le sentiment, l'enjouement, la plaisanterie, la îiouffonnerie.

Le récitatif français, au contraire, est, par son genre, tiiste, lent, monotone, susceptible pourtant de grandes beautés. L'éloge que je viens de faire du récitatif italien ne paraîtra étranger qu'à ceux qui, sans principe et sans réflexion, sont accoutumés à répéter ce i|a"ils ont entendu dire à d'autres. Ils me diront que souvent le récitatif n'est pas écouté en Italie, et qu'on h"y a des oreilles que pour les ariettes. Jlais il y a des gens en Italie qui préfèrent l'Arioste au Tasse, et il y en a à qui je voudrais défendre d'écouter la musique des Pergolèse, des Buranelli, des Adolphati, tout comme je voudrais empêcher, à Paris, certaines gens d'aller entendre Pijgmalion...

== GRIMM. — LETTRÉ SUR OMt>fiALE = dC7

VEurope galante et les Fêtes de VHymen et de T Amour à la tête du ballet ; Issé sera le modèle des pastorales, et je crains fort que Platée ne reste sans rivale comme elle a été sans modèle (1)...

(1) Ontphale, de Destouclies, sur un poème de La Motte, a été représenté pour la première fois le 10 novembre 1701. De nombreuses reprises en confirmèrent le grand succès, et c'est la dernière, celle du 14 janvier 1752, qui foumit à Grimm l'occasion de sa Lettre.

Platée, de Rameau, fut représentée pour la première fois le 4 février 1749 : Grimm était en effet depuis peu à Paris. Elle ne se soutint que jusqu'en 1754.

Attjs, de Lulli, paru en 1675, ne dépassa pas la reprise de 1740 ; Armide, du même, parue en 1686, atteignit l'année 1764 ; Hippolyte et Aride, de Rameau, de 1733, ne dépassa pas 1767 ; VEurope galante, de Carapra. vécut de 1697 à 1747 ; les Fêtes de Vhymen, de Rameau, jouées en 1747, ne furent l'objet d'aucune reprise ; Issé enfin, de Destouclies, née en 1697, triomplia jusqu'en 1757.

GBlMiM LE PETIT PROPHÈTE

DE BœHMlSCHBRODA (Ij

[Gabriel-Joannes Xepomucenus Franciscus de Paiila Waldstorc, dit Wasdstœrchel, natif de Bœhmisclibroda en Bohême, étudiant en philosophie, fils d'un maître luthier de Prague, gèle dans son grenier et compose avec ardeur sur son violon des menuets pour le prochain carnaval, lorsqu'une lumière surnaturelle inonde tout à coup sa pauvre chambre, une voix souveraine l'interpelle et lui annonce qu'il a été choisi pour prophétiser de dures vérités à un peuple lointain, et une main di\àne « le saisit par le toupet » et l'emporte à travers les airs jusqu'à Paris et dans la salle de l'Opéra.

Il voit le chef d'orchestre qui bat la mesure comme un bûcheron devant des ^^olons qui Jouent mal ; il voit un berger et une bergère qui crient ; il voit une magicienne qui hurle ; il voit un danseur qui danse la chaconne et beaucoup d'autres autour de lui qui l'assomment ; il entend les voix des amateurs, qui discutent et n'écoutent pas ; et il s'ennuie profondément.

Mais alors la voix lui ordonne décrire et lui dicte sa jirophétie.]

(1) Ce petit écrit est dû à la collaboration de Griinm et Didenjt.

GRIMM. — LE PETIT PROPHETE = dO!»

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