FORMATION DES DIFFÉRENTS STYLES, DANS LE DEVELOPPEMENT DE LA
Jusqu’ici, nos études ont eu un caractère purement scientifique. Nous avons analysé les sensations auditives, et recherché les causes physiques et physiologiques des phénomènes observés, c’est-à-dire des harmoniques, des sons résultants et des battements. Dans tout ce domaine, nous n’avions affaire qu’à des phénomènes naturels, purement mécaniques, absolument soustraits à l’action de la volonté, qui doivent se produire exactement de la môme manière chez tous les êtres vivants, dont l’oreille est construite d’après le même plan anatomique que la nôtre. Dans un domaine de cette nature, où règne la fatalité mécanique, et d’où tout arbitraire est exclu, on peut aussi demander à la science d’assigner aux phénomènes des lois invariables, et d’établir une étroite dépendance entre l’effet et la cause. Comme il n’y a rien d’arbitraire dans les faits qu’embrasse la théorie, il ne doit rester définitivement rien d’arbitraire dans les lois auxquelles ils sont soumis, dans les explications que nous cherchons à en donner. Tant qu’elles laisseraient subsister encore un peu d’incertitude, la science ne devrait pas considérer la question comme résolue, et, la plupart du temps, elle aurait aussi les moyens de faire disparaître l'arbitraire en poussant plus loin ses recherches.
Dans cette troisième partie, en faisant porter nos investigations principalement sur la Musique, en cherchant à expliquer les règles' élémentaires des compositions musicales, nous mettons le pied sur un autre terrain, qui n’est plus purement scientifique, bien que les connaissances que nous avons acquises sur l’essence de l’ouïe trouvent encore ici de nombreuses applications. Nous abordons ici un problème qui, par essence, appartient au domaine de l’Esthétique. Si nous avons déjà parlé, dans la théorie des Consonnances, d’intervalles ou accords agréables ou désagréables, il ne s’agissait que de l'impression sensorielle immédiatement produite sur l’oreille par une combinaison isolée de plusieurs sons, abstraction faite de toute considération de contraste ou d’expression artistique; il ne s’agissait que du
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bien-être des sens, et non du Beau esthétique. I! faut soigneusement distinguer ces deux éléments, quoique le premier fournisse un moyen puissant d’arriver au but que poursuit le second.
La nature différente des sujets que nous allons traiter se manifeste déjà par un caractère distinctif tout extrinsèque, qui consiste en ce que nous nous heurtons, presqu’à chaque instant, à des variétés historiques ou nationales du goût. Une combinaison de sons simultanés peut être plus ou moins dure qu’une autre ; cela ne dépend que de la structure anatomique de l’oreille, et non de mobiles psychologiques. Mais le degré de dureté que l’auditeur consent à tolérer, comme un moyen d'expression musicale, dépend du goût et de l’habitude ; aussi la limite séparative entre les consonnances et les dissonnances a-t-elle beaucoup varié. De même aussi les gammes, les modes et les modulations ont subi de nombreuses modifications, et cela, non-seulement chez les peuples incultes ou sauvages, mais même dans les périodes historiques et chez les nations, où la civilisation humaine s’est épanouie dans toute sa fleur.
Il en résulte, et cette proposition n’est pas toujours prise en considération par les théoriciens et les historiens actuels de la musique, il en résulte, dis-je, que le système des gammes , des modes et de leur enchaînement harmonique , ne repose pas sur des lois naturelles invariables, mais qu'il est, au contraire, la conséquence de principes esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de l'humanité, et qui varieront encore.
Il ne s’ensuit pas que le choix des éléments de la technique musicale soit purement arbitraire, et qu’ils ne puissent pas se déduire d’une loi plus générale. Au contraire, les règles de chaque style artistique forment un tout bien coordonné, surtout quand le style dont il s’agit est parvenu à un riche et complet développement. Ce n’est pas que les artistes édifient sciemment, et d’après un procédé logique, un système analogue de règles artistiques ; il se développe, au contraire, par de longs tâtonnements, par le jeu de l’imagination, quand l’artiste conçoit ou exécute ses œuvres tantôt d'une manière, tantôt d’une autre, et qu’il arrive peu à peu, à force de chercher, à obtenirce qui le satisfait le mieux. Mais la science peut cependant s’efforcer de déterminer les mobiles, psychologiques ou techniques, qui ont agi dans cette recherche de l’artiste. Les mobiles psychologiques tombent dans le domaine de l’esthétique scientifique, les mobiles techniques, dans celui de la science. Qmmd on a défini d’une manière précise le but que poursuivent les artistes dans un style donné, ainsi que la direction principale de la route parcourue par eux, on peut déterminer ensuite plus ou moins exactement, pourquoi ils ont été forcés de suivre telle
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