INTUITION INCONSCIENTE DES LOIS ESTHÉTIQUES
dans le domaine que nous venons d’explorer, delà technique musicale élémentaire, nous avons étendu l’horizon aussi loin que les résultats de nos études ont pu se rattacher aux idées assez généralement admises, dans les temps modernes, sur le principe et le caractère du Beau dans l’art. En réalité, il n’est pas difficile de découvrir entre ces deux éléments, une étroite liaison, une parfaite concordance ; on peut même dire qu'il y a peu d’exemples qui se prêtent plus que la théorie des gammes et de l’harmonie, à élucider quelques-uns des points les plus obscurs et les plus difficiles de l’esthétique générale. Aussi m’at-il semblé impossible de passer sous silence les considérations de cet ordre, d’autant plus qu’elles se relient étroitement à la théorie des perceptions sensorielles, et par suite aussi, à la physiologie.
Le Beau est soumis à des lois et à des règles qui tiennent à la nature de la raison humaine ; c’est ce dont on ne peut plus douter aujourd’hui, après avoir réfléchi sur les questions d’esthétique ou après avoir étudié les ouvrages esthétiques modernes. Toute la difficulté est que ces lois et ces règles, de l’observation desquelles dépend le Beau, d’après lesquelles il doit être jugé, ne sont pas les résultats d’un acte conscient de l’intelligence, et ne s’imposent, ne se manifestent, ni à l’artiste composant son œuvre, ni au spectateur ou àl’auditeur qui en jouissent. L’Art poursuit un but, et cependant son œuvre doit présenter l’apparence d’un acte spontané, involontaire du génie. Celui-ci doit créer comme l’imagination travaille, obéissant à une loi, poursuivant un but sans avoir conscience de l’un ni de l’autre. Une œuvre, où nous reconnaîtrons le fruit d’un simple raisonnement, ne sera jamais pour nous une œuvre d’art, si conforme qu’elle soit à son objet. Une œuvre d’art, où nous constaterons l’action d’une réflexion consciente sur la disposition de l’ensemble, nous paraîtra pauvre. « On voit le dessein de l’auteur, et on est refroidi (Goethe). »
Et cependant nous voulons que toute œuvre d’art soit conforme aux lois de la raison ; ce qui le prouve, c’est que nous la soumettons à un examen critique, et que nous cherchons à surexciter les jouissances que nous éprouvons, l’intérêt qui nous captive, en suivant à la trace la régularité du plan, la liaison et l’équilibre de toutes les parties. Nous trouvons l’œuvre d’autant plus riche, que nous arrivons à mieux découvrir l’harmonie et la beauté de tous les détails ; nous considérons comme signe caractéristique d’un chef-d’œuvre, la révélation toujours progressive, par un examen plus approfondi, de la présence delà raison en chacun de ses points, lorsque nous revoyons l’ouvrage, lorsque nous y réfléchissons de plus en
plus. En cherchant, par la critique, à comprendre la beauté d'une œuvre de ce genre, résultat auquel il nous est donné d’atteindre jusqu’à un certain point, nous montrons bien que nous supposons dans * l’œuvre d’art un raisonnement que l’intelligence peut découvrir, mais dont la connaissance n’est indispensable ni à la création, ni au sentiment du Beau. Car, dans le jugement immédiatement formulé par un goût artistique délicat, le Beau esthétique sera reconnu comme tel, sans le secours d’aucune réflexion critique; le sentiment décide que l'œuvre plaît ou ne plaît pas, sans aucune préoccupation d’une loi ou d’une idée quelconque.
Ce qui prouve bien aussi que nous ne considérons pas le bienêtre résultant du Beau comme un phénomène fortuit, individuel, mais comme l’effet de la concordance, suivant une loi déterminée, de l’œuvre avec la nature de notre esprit, c'est que nous attendons de tout autre esprit humain en état de santé, qu’il reconnaisse, comme nous, le Beau que nous admirons. Tout au plus admettons-nous que les variétés du goût national ou individuel inclinent vers tel ou tel idéal artistique, auxquels elles sont plus sensibles ; il faut cependant, on ne peut le nier, une certaine éducation, une certaine habitude des belles œuvres, pour en acquérir la complète intelligence.
La principale difficulté, dans ce domaine, consiste à comprendre comment nous pouvons apprécier par intuition la conformité d’une œuvre aux lois de la raison, sans que nous ayons réellement conscience de ces dernières. Et cette intuition inconsciente des lois esthétiques, n’est pas, dans l’action du Beau sur notre esprit, un accessoire qui peut être ou ne pas être ; il est évident, au contraire, qu’elle en est précisément le point capital, saillant. Partout, en effet, où nous percevons les traces d’une loi, d’une coordination, d’une ordonnance régulières, sans pouvoir néanmoins complètement apercevoir le plan et la loi de l’ensemble, l’œuvre d’art fait naître en nous le sentiment d’une raison supérieure, qui s’étend bien loin au delà de ce que nous pouvons embrasser du regard, et à laquelle nous ne voyons ni bornes ni limites. Nous souvenant des paroles du poète :
« Vous égale» l'esprit, que tous pouve» comprendre. »
nous avons le sentiment des forces spirituelles qui ont travaillé chez l'artiste, et qui laissent loin derrière elles notre pensée consciente, rien qu’en nous voyant forcés d’admettre qu'il nous faudrait au moins, si c’était possible, un temps, une méditation, un travail également infinis pour arriver, par la réflexion consciente, au degré d’ordre, de logique, d'équilibre entre toutes les parties et tous les rapports inti—