INTUITION INCONSCIENTE DES LOIS ESTHETIQUES. 4SI
mes, auquel l’artiste est parvenu d’un bond, simplement guidé par son goût, son sentiment instinctif, et qu’à la lueur des mêmes flambeaux, de notre goût, de notre sentiment propre, nous savons apprécier et comprendre, longtemps avant d’avoir commencé à soumettre l’œuvre d’art à l’analyse de la critique.
Il est évident que c’est là-dessus que repose la haute estime que nous faisons de l'artiste et de l’œuvre. Nous honorons dans le premier un souffle, une étincelle de la puissance créatrice divine, qui sort des limites des efforts conscients et raisonnés de notre pensée. Et cependant l’artiste n’est qu’un homme comme nous, disposant des mêmes forces spirituelles, seulement avec plus de justesse, plus de clarté, plus d’équilibre dans leurs directions respectives; en comprenant nousmêmes plus ou moins vite, plus ou moins complètement le langage de l’artiste, nous sentons que nous avons en nous une portion de ces forces qui ont enfanté tant de merveilles 1 C’est évidemment là qu’il faut chercher la raison de l’exaltation morale, du sentiment de complète béatitude, que l’homme trouve en s’inclinant devant les œuvres d’art véritablement sublimes. Nous apprenons d’elles à sentir que, même dans les sombres profondeurs d’un esprit humain sainement et harmonieusement développé, dans ces retraites encore inaccessibles, au moins actuellement, à l’analyse de la pensée consciente, dort le germe d’un ordre raisonné, susceptible de plus riches développements; nous apprenons aussi, par une préparation à un sujet de même importance, à reconnaître et à admirer dans l’œuvre d’art l’image d’un ordre semblable, qui règne dans l’univers où dominent partoutla Loi et la Raison. C’est surtout la foi en la nature originairement saine de l’esprit humain, tel qu’il doit être quand il n’est pas abattu, flétri, troublé ou faussé, que la contemplation des belles œuvres d’art éveille en nous.
Mais, dans tous ces différents cas, il est toujours essentiel que la conformité. d’une œuvre à sa loi, à son but, ne puisse être embrassée dans toute son étendue par un raisonnement conscient. C’est précisément par la portion qui échappe aux aperçus conscients de l’intelligence, que l’œuvre d’art produit en nous l’exaltation et la béatitude ; c’est de là que naissent les plus puissants effets du Beau artistique, et non des parties que nous pouvons complètement analyser.
Appliquons ces considérations au système des sons et de l’harmonie ; ce sont là des matières qui font partie d’un domaine tout à fait subalterne et élémentaire, mais ce sont aussi les fruits, lentement mûris, du goût artistique des musiciens, et par suite, elles doivent obéir aux lois générales du Beau artistique. C'est précisément parce que nous restons encore ici dans le domaine inférieur de la technique
de l’art, et que nous n’avons pas affaire à l’expression de problèmes psychologiques plus intimes, que nous arrivons à une solution relativement simple et facile à saisir, de cette question fondamentale de l’esthétique.
Dans toute la dernière partie de ce livre, on a expliqué comment les musiciens ont successivement trouvé des relations d’affinité entre les sons et les accords, comment, par la découverte de la musique harmonique, ces relations sont devenues plus étroites, plus claires, plus riches. Nous avons pu déduire le système entier des règles qui constituent la théorie de l’harmonie, de la tendance à introduire une liaison nettement appréciable dans la série des sons d’un morceau de musique.
C’est le sentiment de l’affinité mélodique des sons consécutifs qui s’est développé en premier lieu, d’abord pour l’octave et la quinte, ensuite pour la tierce. Nous nous sommes efforcé de prouver, que ce sentiment d’affinité reposait sur la sensation d’harmoniques identiques dans les sons considérés. Ces harmoniques existent dans la sensation éprouvée par l’appareil des nerfs de l’audition, et, cependant, ils ne sont pas habituellement l’objet d’une perception consciente, comme les autres sensations ayant une existence propre. Dans la vie ordinaire, on n'a conscience que du son dont ils font partie, perçu comme un tout, à peu près comme nous ramenons à une sensation unique le goût d’un mets composé, sans nous rendre un compte exact des quantités de sel, de poivre, d’épices et autres ingrédients dont il est formé. C’est à une étude critique de nos sensations auditives, prises en ellesmêmes, qu'il appartenait de découvrir l’existence des harmoniques. Aussi, en laissant de côté certaines hypothèses plus ou moins vaguement formulées, comme celle de Rameau et de d’ Alembert par exemple, la cause particulière de l’affinité mélodique des sons est restée inconnue, ou du moins n’a pas été présentée avec le degré de clarté et de précision qu’elle comporte. Je crois être arrivé à ce dernier résultat, et avoir nettement mis en évidence le lien général de l’ensemble. Le problème esthétique se trouve donc ramené à la particularité caractéristique de toutes les perceptions fournies par les sens, en vertu de laquelle nous considérons des agrégats de sensations distinctes comme les symboles sensoriels non décomposables des objets extérieurs simples, en ne dirigeant jamais notre attention, dans l'analyse de nos sensations, que vers la direction nécessaire pour arriver à des représentations exactes du monde extérieur, sans nous préoccuper d’abord de la manière dont nous arrivons à ces représentations'elles-mêmes (1).
(I) Cette question est traitée avec beaucoup plus de développements dans l 'Oblique physiologique, du même auteur. Traduction Javal et fi. Klein, p. 56) et suivautes.