G. Sand, Lettres d'un voyageur
prendre fin. Elles naissent de ce besoin de faire de l'effet qui porte un esprit faux â frapper fort au lieu de frapper juste, et à prendre des sons pour des idées. La littérature mécanique a pour digne pendant la musique mécanique. Ronsard et son école prétendaient reproduire par les mots jusqu'an chant et au vol de l'alouette, et croyaient avoir fait merveille dans les vers suivants :
Elle est jj^uindée du Zépliire, Sublime eu l'air vire et revire, Et y déclique uu joli cri, Qui rit, guérit, et tire l'ire Des esprits mieux que je n écris.
Un traducteur de Virgile au dix-scptiéme siècle voulant rendre le « procumbit humi bos « du poëte latin, vous expliquait à grands renforts de conniientaires qu'il avait heureusement lutté avec son modèle en produisant la belle chute de vers suivante :
à bas tombe le bœuf.
Ces sottises existent aussi dans la nuisique, et l'on a vu de prétendus compositeurs descendre jusqu'à l'imitation matérielle et puérile. Ce ne sont plus des combinaisons de notes ou d'instruments qui sont employées : si ennuyeuses, si lourdes, si inintelligibles qu'elles soient, elles ressemblent encore à des sons, et cela ne suffit pas aux réalistes de l'art musical. Beethoven vous donne l'idée du vent et de la tempête avec quelques gammes chromatiques admirablement préparées et placées; ils introduiront, eux, dans leur orchestre des plaques de tôle qu'on agite, des pois secs qu'on fait glisser dans un tube d'étoffe, d'énormes crécelles dont les dents craquent. Leur idéal est de vous donner la sensation matérielle et brutale de la pluie, du vent et du tonnerre. Dans un morceau de musique où il sera question de chevaux et de voiture, les claquements de fouet feront leur i)artie, et s'il s'agit d'une scène ïuilitaire, les coups de pistolet, de fusil et même de canon viendront compléter l'harmonie. De pareilles aberrations mon-
trent jusqu'où va le faux j,foùt dos auteurs qui produisent de semblables niaiseries, et du [)u])lic qui les écoute. Eu tout cas, ce n'est même plus de la mauvaise musique (|ui remplace les idées par les sons; c'est de l'impuissance qui remplace les sons par le bi'uit.
Notations diverses. — Deux grandes divisions : notations par lettres alphabétiques; notations par sip;ncs conventionnels. — Notations chez les peuples de l'Orient. — Chez les Grecs. — Chez les Romains. — Notation attribuée à Boèce. — Notation attribuée au pape Saint-Grégoire. — Neumes. — Opinions diverses sur loin' origine. — Progrès de la notation neumatiiiue du huitième siècle à la fin du douzième. — Progrès amenés par le principe de la hauteur respective des signes. — Introduction d'une ligne indicatrice. — Améliorations remarquables de Gui d'Arezzo. — La portée musicale se complète. — Origine des clefs de la notation moderne. — Transformation des neumes en notation carrée, fin du onzième siècle et douzième siècle. — La notation moderne est née de la notation carrée. — Tablature d'orgue de lu fin du seizième siècle. — Tablature de luth du commencement du dixseptième siècle. — Notation des facteurs de pianos. — Indication des tons en lettres sur les morceaux de musique de certains peuples modernes. — Notation par chiffres de J.-J. Rousseau. — Notation par chiffres de l'École Galin-Paris-Chevé. — Notation sur deux portées de trois lignes.
La musique est donc une langue qui, comme toutes les langues, a son alphabet. Les signes qui traduisent le son, la durée et la mesure s'appellent notes et l'ensemble de ces signes s'appelle notation.
11 ne faudrait pas croire que la notation musicale a toujours été ou est partout la même. Elle a varié et elle varie selon les temps et les peuples, selon les besoins et les systèmes musicaux de ces peuples ou de ces temps*.
1. Nous ne voulons pas dans ce livre, purement élémentaire et descriptif, faire même en abrégé une liistoire de la musique, ni exposer les dilTéreutes théories musicales qui ont pu exister. Le sujet est encore trop vague eh bien des points, malgré les travaux sagaces et consciencieux de certains érudits musicologues et musiciens. La question musicale dans l'antiquité et au moyen âge est remplie d'hypothèses : elle exige, pour être étudiée avec soin, deux chuses presque contradictoires, d'uue part, qu'on soit bon musicien, et de l'autre, qu'on fasse alisli action de ses connaissances et de ses idées en musique
En comparant les différentes notations que l'on connaît, on peut d'abord faire une remarque, c'est qu'elles se partagent toutes en deux systèmes distincts. Dans l'un, les signes se traduisent par les lettres alphabétiques laissées dans leur intégrité ou légèrement modifiées, de inaniére à être reconnaissables. Dans l'autre, on a jugé à propos d'employer des signes de convention qui n'ont aucun rapport avec les lettres. Le premier système a été mis en pratique par la plupart des peuples anciens. Le second a été adopté par les modernes. Quant à la notation ])ar chiffres (jui est usitée de nos jours dans l'école Galin-Paris-Chevé, elle peut rentrer jusqu'à un certain point dans la classe de la notation par lettres. La notation par signes spéciaux a été longue à se former, mais elle a constitué un véritable progrès, et, comme instrument, il est certain qu'elle a facilité le travail, augmenté les ressources et contribué au développement de l'art musical.
Les savants nous apprennent que chez les peuples de l'Inde et de la Chine la notation musicale était employée dès les temps les plus reculés de l'histoire. Cette notation consistait en signes empruntés aux lettres de l'alphabet ou aux caractères radicaux de la langue. Les différences d'octaves s'indiquaient par des dispositions ou modifications particulières apportées à ces lettres ou caractères. D'autres signes accessoires marquaient la durée des sons.
Comme on n'a aucun monument relatif au système musical de l'antique Egypte ou de la Judée, on est dans une ignorance complète de la notation dont pouvaient se servir les peuples de ces contrées.
Les Grecs ont employé les lettres de leur alphabet. A
moderne. Or notre livre s'adresse â ceux qui ne sont pas musiciens du tout, non pour leur apprendre la musique, mais pour leur faire comprendre ce que c'est que la musique, à titre de manifestation curieuse de l'esprit humain. Nous n'essaierons donc pas do traiter la matière à un puint de vue qui demanderait des volumes et entraînerait dans des discussions, objections, réfutations et expositions dénuées d'agrément ou d'intérêt pour la plupart de nos lecteurs. Nous n'emprunterons à l'histoire des théories musicales que ce qui nous sera indispensalile pour élucider le sujet, et cela dans la stricte mesure de notre plan.
l'oi'iginc leiii" syslèine musical êlail simple cl leurs mélodies peu clenducs : les airs ne moulaient ni ne descendaient beaucoup ; il suffisait do placer (juclques lettres déterminées au-dessus des syllabes à clianter. Mais peu à peu leur musique se compléta et se compliqua; on ajouta des notes, puis des nuances aux noies ajoutées; le nombre des modes augnienla ; on nnagina d'écrire la partie des inslrumenls avec une notation différente de celle de la voix. 11 fallut donc un grand nombre de signes; l'alpbabet tout entier fut épuisé et ne suffit pas. On donna aux lettres des positions variées : on les couclia, on les retourna, on les inclina dans un sens ou dans l'autre, on l(>s rogna, on y ajouta. Cette complication et cette multiplicité de signes créèrent, comme on peut le penser, des difficultés considérables. Il paraît qu'on était obligé de passer déjà plusieurs mois , certains auteurs disent plusieui's années, à étudiei" les signes pour les posséder complètement. On ne s'entend pas du reste sur le nombre de ces signes: dans les livres des érudits modernes on le voit varier de 18G0, ce qui est beaucouj), à 44, ce qui n'est guère. On a donné d'autres nombres : 1620, 990, 90, 140. 11 est visible que la question n'est i)as claire et qu'on n'est pas prés de s'accorder.
Je donne ici, sans autre explication et comme pure curiosité pittoresque, un fragment suivi de la double écbelle des signes employés par les Grecs dans le trope ou mode hypodorien par exemple^ :
,a3 bU l/l«DrlY<V" lQ £ 6)3 R ELU 3h^ =
Fig.. 2(3.
Il n'est pas besoin d'en voir davantage pour remarquer : des lettres grecques dans leur forme et position naturelles ,
1. Empi-unlé à M. Ch. Ém. Ruelle dont le nom fait .nitorit(:' en ces matières.