Noie du livre de M. Deldevcz, Curiosités musicales
j»('ll(' à oxliriiiilr rocoiirbée. Ce qu'on sftil cncoro, c'est que; faiilôt le tenue dont ils se servent désigne le son, tantôt l'ait allusion à la forme, tantôt indique le pays d'où l'espèce de l'instrument est originaire. Il est bien difficile aujourd'hui, pour ne pas dire impossible, de préciser toutes CCS iRiances. Voici les noms que l'on renconire le plus souvent en latin : tuba, lilniis, claro, clarasins, clario, taurea, cornix, saljjinx, cornu, huccina, an/ia, œgypliaca, dassica, licinia, haduhha, tubesta. Dans les auteurs français du moyen âge on trouve les termes trompe, corne, cor, corne/ qui
Fig. Go. — Tronipetles antiques joii;int pendant une cérémonie religieuse militaire. ■
se comprennent d'eux-mêmes. Buislne. fort usité aussi, vient du latin biiccina. Le moi oliphant, employé souvent dans les romans et poëmes de chevalerie, est une corruption d'e'/eplumt [cléphas en grec signifie e7e'p/(awf et ivoire) ou de l'allemand elfen, ivoire : il désignait un cor fait d'une défense d'éléphant ou en forme de trompe d'éléphant; l'oliphant de Roland à lioncevaux est devenu légendaire.
MOYENS. liô
Los li'oiii|M'll('s oui loiijoui's servi aux iiiriuos usages. Quelle (|iie soil, l'époque, il y a des Iroiupelles dans les coinbals, dans les manœuvres militaires, dans les cérémonies et, l'êtes soit religieuses, soit civiles. La trompette joue primitivement dans les villes le rôle que la cloche joua plus lard : elle annonce aux bourgeois le commencement et la fin du marché, l'ouverture et la fermeture des portes et le couvre-feu. On se sert de cors ou de tronq)ettes pour corner leau, le vin, le pain des seigneurs quand ils sont à table. On sait que la reine Elisabeth pendant ses repas se faisait jouer de la musique par un orchestre qui devait certainement avoir un caractère guerrier puisqu'il y avait entre autres doiae trompettes. On a cherché à donner à plus d'un instrument des dimensions colossales; la trompette entre autres a été l'objet de tentatives de ce genre :^ au moyen âge, paraît-il, on fabriqua des trompettes qui étaient si longues et si grosses que, pour en jouer, il fallait les appuyer sur un sup[)ort.
Le clairon est une sorte de trompette essentiellement militaire, dont le son aigu et perçant peut s'entendre de fort loin et même au milieu de bruits considérables. Le litinis des anciens Romains, au dire des érudits, était un véritable clairon. Cet instrument se retrouve à peu prés à toutes les époques. 11 n'avait que peu de notes et se bornait à exécuter des sonneries de signaux ou des airs d'un dessin mélodique trés-restreint. Il y a une vingtaine d'années, l'habile facteur Sax imagina de construire des appareils à cylindre, qui peuvent se mettre à la place de la petite pièce d'embouchure. Ces appareils sont conformés de manière à constituer une famille de clairons chromatiques de diverses hauteurs, et l'on a de cette façon des instruments dont il suffit de changer l'embouchure pour qu'ils servent soit à donner des signaux, soit à jouer des fanfares.
Dans l'inslrumenl appelé trombone (fig. OG), la colonne d'air est modifiéi; par le jeu d'une coulisse (juc l'exécutant rapetisse ou allonge de la main droite pendant qu'il souffle. Les notes sont toutes en sons ouverts et se suivent diato-
Fig. GO. — Trombone à coulisse.
nifiucMioiil. On peut s'arrêter sur une note et, par la pression des lèvres, comme dajis le cor et la trompette, faire sortir certaines harmoniques de cette note. Il y a diffêi-cnles espèces de tinmhoiios qui coi-respondent àdiiïérenls degrés d'acuité ou de gravité. Les plus usités sont les trombones alto, ténor et basse.
Le liomhone est, selon l'expressioii de Berlioz, le chef des instruments épiques. 11 a une sonorité particulière, d'une énergie vibrante et solennelle, merveilleuse dans les cha'urs guerriers et religieux et dans les marches trionqdiales. Le trombone est noble, grand, grave. Mais son calme imposant et magistral peut devenir une fureur puissante ; sa voix qui soutient et scande majestueusement les hymnes hiératiques peut se déchahier et éclater en clameurs orgiaques.
Les œuvres des maîtres renferment de magnifiques parties de trombone. On connaît le cri formidable des trois trombones répondant à l'unisson comme la voix courroucée des dieux des enfers à l'invocation d'Alceste, dans l'opéra de Gluck. Le i..ême Gluck, dans son deuxième acte d'Iphigéiiie en Tauride, lance une foudroyante gamme mineure de trond)ones sur laquelle est dessiné le chœur des Furies.
ïï
Mozart, dans son admirable mosso de Requiem, fait inlerpr(''lor par trois trombones \o tuba mirurn spargens sonum. Un sait qnel caractère grandiose» donnent les notes du trombone au cliœur des prêtres d'Isis du même compositeur. Beetlioven, Weber et Spontini ont tiré du trombone des effets étonnants de puissance et de couleur. Dans son Requiem, Berlioz a été jusqu'à employer huit trombones ténors.
Le trombone est un instrument assez ancien. On a des manuscrits du neuvième siècle où se trouvent représentés des cors recourbés à tuyaux mobiles qui sont de véritables trombones. On voit cet instrument désigné au moyen âge et même au seizième siècle sous le nom de Saquebute (fig. 67) ou Snmhute. 11 était de ceux que l'on fit étudier à Gargantua, si l'on en croit Rabelais : « Au regard des instruments de musique, il apprint jouer du luth, de l'espinette, de la harpe, de la tinte d'Alleman et à neuf trous, de la viole et delà Saquehoute. » Les saquebutes du seizième siècle sont de différents calibres, et l'on enjoué à plusieurs parties : il est fait mention, dans les auteurs, du premier dessus, du deuxième dessus, du bourdon et de la basse.
Le trombone est originaire d'Alle-
magne. Il a toujours porté et porte encore en ce pays le nom de Pomune, qui s'applique également à la
trompette, et particulièrement à celle des anciens dans les historiens et les archéologues, et à celle des anges dans les passages de théologiens et de poètes relatifs au jugement dernier. Cette communauté d'appellation indique assez la sonorité puissante du trombone. Quant aux mots trompe, trompette et trombone, ils dérivent tous du terme italien tromba qui signifie trompette en général.
g- 67. — Saquebute d'après des manuscrits du moyen
liO
Fig. 68. — Ophicléide.
On modifie encore les vil)ralions de la colonne d'air dans les instruments à bocal, connne dans la flûte et la clarinolle, au moyeu de trous convenableiuent placés, que l'on ouvre ou que l'on bouche à l'aide de clefs dont les leviers sont de formes et de l()i|f;ueurs commodes pour les (Idij^ts de l'exécutant.
\.'o))lncléide (fig. C8) peut être pris cojimie le type de cette variété d'instruments.
L'ophicléide , dont le nom signifie serpent à clefs (du grec ophis, serpent, et klêls, clef), est un instrument -assez moderne qui n'est guère coiuui ou usité en France que depuis le commencement de ce siècle. 11 est d'origine lianovrienne, comme d'ailleurs un certain nombre d'instruments en cuivre et à clefs. Il a pris dans la musique militaire et à l'église la place du serpent. C'est un instrument grave, mais il en existe de différentes hauteurs, et l'on a aujourd'hui Yophicléide-ténor, ïophicléide-alto, Vophicléide-hasse. Dans ce dernier on a imaginé de remplacer les clefs par un système de pistons, ce qui rend l'exécution plus facile. L'ophicléide doit se jouer lentement et est
fait pour soiitonir des masses d'instruments de cuivre; sa sonorité et son jeu ne se prêtent pas à ces traits de vitesse que font entendre certains artistes et qui n'ont rien d'agréal)le pour l'oreille. On a voulu quelquefois jouer sur ropliicléido des airs faits pour le violon ou la flûte : ce sont là des tours de force de mauvais goût et des contre-sens musicaux.
Le basson russe, instrument de bois avec pavillon de cuivre, est percé de six trous ouverts et de quatre autres (rous bouchés avec des clefs. Il se rattache donc à l'ophicléide à certains égards. Comme lui il a remplacé le serpent.
Quoique ce dernier instrument ait à peu près complètement disparu et soit pour ainsi dire devenu une curiosité archéologique, comme il en est souvent parlé d'une façon ou d'une autre, nous en dirons quelques mots.
Le serpent (fig. 69) est un instrument à bocal et dont les notes sont faites au moyen de trous que bouchent et débouchent les doigts.
H est construit en bois mince et a la forme d'un tube rond tortillé en S comme un serpent, ce qui le rend moins long. La couleur noire qu'on lui voit dans les tableaux ou dessins vient de ce qu'il était recouvert d'un cuir fmou d'une peau de chagrin. Il va en grossissant toujours de diamètre de l'embouchure à l'autre extrémité.
Le serpent fut inventé vers la fin du seizième siècle par Edme Guillaume, chanoine d'Auxerre, pour soutenir et renforcer la voix des chantres. On s'en servit aussi longtemps pour fournir des notes basses dans la musique militaire. Il fut dés l'origine et resta toujours un instrument très-imparfait: rude, faux, inégal. Les clefs qu'on y ajouta ne l'améliorèrent qu'à moitié. Ce n'est plus guère aujourd'hui qu'un objet à mettre dans les collections et un souvenir du passé.
Fig. C9. — Serpent.
1i8 LA MUSIQUE.
Jl existe ciicoie un procédé qui a pris une immense extension de nos jours, c'est celui qui préside à la fabrication des instrinnents dits à pistons. Le but d'ailleurs est toujours le même, Jiiodifier la colonne d'air qui vibre dans le tube sonore.
Les pistons sont de pelils tubes qui s'emboîtent exactement et glissent dans d'autres tubes fixes qui communiquent avec le tuyau contourné de l'instrument. Ces tubes mobiles sont percés latéralement d'ouvertures qui correspondent à des appendices destinés à accroître la longueur de la colomie vibrante. A la partie supérieure du tube mobile est une tige munie d'un bouton que le doigt peut presser commodément, et au-dessous de la partie inférieure est un ressort qui cède facilement sous le doigt, mais qui remonte le tube mobib; à sa j)lace primitive quand le doigt ne presse plus. On conqjrend maintenant que les ouvertures du tube mobile, suivant (ju'il s'abaisse ou se lève, se placent en face de celles des appendices où se trouvent à la hauteur de la partie pleine de ces mêmes appendices. On ouvre donc ou l'on bouche la communication avec 1, ou 2, ou 5 pistons diversement combinés, et les changements apportés aux vibrations de la colonne d'air changent les notes. On ol)tient aussi des modifications dans le ton en modifiant la longueur des appendices et celle de la partie du tuyau où se trouve l'embouchure.
Le système des pistons a été appliqué à tous les instruments en cuivre. On a aujourd'bui des cors, des cornets, des trompettes et des trombones à pistons. Ce mécanisme donne une grande égalité aux sons et une grande facilité au jeu, mais il faut bien avouer que dans certains cas le timbre de l'instrument primitif est altéré et dénaturé, et que c'est une grande faute pour un chef d'orchestre que de faire exécuter par des instruments modernes des parties de symphonies écrites par les maîtres pour les anciens instruments du même nom. L'ignorance des exécutants peut trouver cela plus commode, la paresse du chef d'orchestre peut s'en contenter, mais le caractère d'une œuvre est absolument faussé par une pareille négligence.
Il serait trop long d'étudier chacun des instruments qui do nos jours sont nuniis de |)istons, ou do cyliiidrcîs, )nêcanisnios reposant sur le niênic principe. D'ailleurs, si les formes et les dimensions changent, la théorie physique de leur construction est toujours la même, et l'on ne pourrait guère que se répéter dans les descriptions qu'on en ferait. Contentons-nous donc de dire qu'à celte classe appartiennent, en outre dos instruments que nous avons nommés plus haut, les bugles à pistons et à cylindres, les bombardons, les bass-tubas et les différentes familles d'instruments dus au savant facteur Sax, tels que les saxhorns, les saxotrombas, les saxtubas. La plupart de ces instruments sont entièrement nouveaux et ont entre autres avantages de fort belles qualités de son, une grande facilité de jeu, et l'unité de doigté, ce qui fait que, quand on sait jouer de l'un, on sait jouer de tous les autres, (juel que soit leur degré d'acuité ou de gravité. 11 y a là inie simplification précieuse, attendu que toute simplification en matière de procédés mécaniques est une conquête de la science pour le progrés.
In-strithents a ve\t (suite). — Orgue. — Mccauisme : tuyaux ; tuyaux à bouche, tuyaux à auclie ; tuyaux ouverts, tuyaux bouches. — Jeux : jeux de t'ouds, jeux de uuitation. — Souorité particulière des jeux de fonds. — Jeux d'anches libres. — Soufflerie : soufflets, porte-vent, gosier. — Sommier, gravures, laye. — Registres. — Clavier. — Abrégés. -~ Levier pneumatique. — Perfection des orgues françaises modernes.
De tous les instruments de musique moderne, le plus beau sans contredit, et le plus grandiose comme effet, le plus varié dans ses moyens et ses ressources, en même temps que le plus curieux dans son mécanisme, c'est l'orgue, tel que l'ont fait ces grands facteurs de nos jours qui joignent à la science du physicien et du mathématicien le goût et la sensibilité de l'artiste.
L'orgue est un instrument à vent, ou plutôt une réunion d'instruments à vent, qui, par la variété de leurs timbres, par l'étendue de leur échelle musicale, allant des basses les plus graves et les plus profondes jusqu'aux notes les plus aiguës, constituent un orchestre complet.
L'orgue se compose de deux parties principales :
1° Celle qui produit le son d'après les lois immuables de l'acoustique : c'est la partie résonnante et musicale. Elle comprend les tuyaux.
2° Celle qui n'est qu'une affaire de pur mécanisme, et qui, par conséquent, peut admettre des modifications nombreuses. Cette partie renferme cependant des éléments essentiels et toujours les mêmes en principe, malgré des différences d'ajustement et de position selon les orgues. Ces éléments sont la soufflerie, les sommiers, les registres, les claviers.
Tuyaux. — Quand on regarde dans une église ce qu'on appelle vulgairement l'orgue ou les orgues, c'est-à-dire cette espèce de construction d'un caractère généralement ornemental placée soit au-dessus de la grande porte d'entrée, soit sur un des côtés de la nef, on y remarque deux parties : l'une en bois, ordinairement sculptée et décorée ou d'ogives, ou de rinceaux, ou de colonnes, ou de statues, ou d'objets symboli((ues : c'est le buffet d'orgues, à proprement parler; l'autie, composée de longs cylindi'es d'un métal blanc, se terminant en cône à leur partie inférieure : ce sont les tuyaux, ou du moins, ce sont, parmi les tuyaux, ceux qui, par leur foi'me ou leur grandeur, peuvent se prêter à une disposition arcbitecturale et décorative; car dans un orgue le nondire total des tuyaux est bien plus considérable que celui qu'on voit. Nous laisserons de côté le buffet qui est à proprement parler du domaine de l'art pittoresque et de là fantaisie, et nous nous occuperons immédiatement des tuyaux.
11 y a deux espèces de tuyaux dans les orgues :
1" Les tuyaux dits à bouche, dans lesquels le son est produit par la colonne d'air qui vihre dans le tuyau.
2° Les tuyaux dits à anche dans lesquels le son est produit par les battements ou oscillations d'une lame vibrante.
Les tuyaux à bouche sonl, les uns en bois, les autres en métal, et ce métal est tantôt de l'étain seul, tantôt un alliage de plomb et d'étain appelé étoffe. Mais qu'ils soient de métal ou de bois, leur principe est toujours le même*.
Nous avons au chapitre viii donné le dessin des tuyaux à bouche, et exposé sommairement la manière dont le son se produisait dans cette sorte de tuyaux. Nous n'y reviendrons pas, et nous nous contenterons d'ajouter que l'on appelle aussi embouchure de flûte cette bouche à biseau, parce que, expérimentalement, le son de la flûte est produit par le même système.
1. Si le lecteur était désireux d'avoir un plus grand nombre de détails sur Torgue, son mécanisme et son histoire, je me permettrais de le renvoyer aux articles développés que j'ai donnés touchant cette matière au Magasin pittoresque (année 1872).
Miisicalomont, on comprend qu'il soit besoin de modifier le timbre des tuyaux, pour arriver à la variété dans les sons. On y parvient (et dans beaucoup de cas c'est un fait dépure e xpérience) en terminant la partie du tuyau qui est au-dessus de la boucbe par un pavillon, soit évasé, soit conique, mais en sens contraire, soit formé de deux cônes soudés par la partie large, etc. 11 y a la forme cylindrique, trés-fréquente, que Ton connaît déjà. Quai^t aux tuyaux en bois, ils sont généralement carrés, cà côtés parallèles ; et, s'ils sont évasés, cet évasement est formé par une pyramide à base carrée, ce qui est d'une construction plus facile.
Les tuyaux ont, dans certains cas, l'extrémité supérieure complètement libre ; on les appelle alors tuyaux ouverts. Le son en est rond, plein et ferme. Ils sont dits tuyaux bouchés, lorsque cette extrémité supérieure est fermée par un fond liermétiquement ajusté sur le contour du tuyau. Dans ce cas le son est plus sourd, et à longueur égale le tuyau fermé résonne une octave plus bas que le tuyau ouvert. Les tuyaux en bois se ferment par un tampon de bois garni de cuir, et ceux de métal par une calotte de métal.
11 y a des tuyaux dits tuyaux à cheminée, dont la calotte ou le tampon est traversé par un tnl)e i)lus étroit que leur corps. Le son de ces tuyaux tient le milieu entre celui des tuyaux bouchés et celui des tuyaux ouverts.
Les tuyaux à anche sont ou à anche battante ou à anclie libre. Nous avons donné plus haut, dans le chapitre ix, ce qu'il est indispensable de savoir, touchant ces deux espèces d'anches, au point de vue du mécanisme théorique.
Avec ces tuyaux d'espèces variées on forme des séries que l'on nomme jeux, qui diffèrent les uns des autres par le timbre, l'intensité, et dans certains cas par la tonalité.
La terminologie des facteurs d'orgues est immense, rien qu'au point de vue des noms des tuyaux et des jeux. Nous renvoyons donc aux ouvrages spéciaux ceux des lecteurs qui seraient curieux de particularités dont la place
n'osf pas dans un article destiné simploniont, comme celui-ci, à vulgariser les points principaux de la question. Mais il est certains mots que l'on est exposé à rencontrer fréquemment, pour peu qu'on s'intéresse à la lec ture des ouvi'ages de critique ou d'histoire arlisti(jue, et sur lesquels il lie sera pas inutile de donner quelques explications.
Les jeux à bouche se divisent en jeux de fonds et en jeux de mutation.
Les jeux de fonds, autrement dits jeux d'octave, sont accordés à l'oclave les uns des autres, et les jeux de mutation forment avec les jeux de fonds des intervalles autres que l'octave, la tierce ou la quinte par exemple.
Les jeux de mutation sont de plus simples ou composés : simples, lorsqu'on touchant une note du clavier on fait entendre une note autre que celle qu'on a abaissée, mais une seule; composés, lorsque à chaque note du clavier correspond une i-éunion de plusieurs tuyaux accordés en octave, tierce oiquinte par exemple, et parlant tous en même temps, mais donnant une note unique.
On donne aux jeux des dénominations particulières tirées de telle ou telle circonstance de leur taille, de leur structure, de leur timbre, etc. Mais une des plus simples et des plus précises est celle qui provient de la longueur du tuyau le plus grave de la série. Ainsi on dit un trentedeux pieds, un seize-pieds, un huit-pieds pour désigner des jeux dont les tuyaux les plus graves ont respectivement 52, 16, 8 pieds de longueur. Ces chiffres servent également dans la pratique à désigner la force et la qualité de l'orgue : on dit, par exemple, un orgue de trente-devjc pieds, pour indiquer un orgue dont le plus grand tuyau a 52 pieds.
La réunion de tous les jeux à bouche de 52, de 16, de 8 et de 4 pieds, ouverts et fermés, s'appelle les fonds de Vorgue; de là, l'expression jouer les fonds. Les bourdons ou jeux bouchés, de même intonation, quoique associés aux jeux ouverts, ne font pas double emploi, à cause de la différence du timbre. Les jeux de fonds ont une sonorité par-
ticiilière ((uo l'on ne saurait l'eprodiiirc avec aucun instrument d'orchestre, et qui donne spécialement à l'orgue ce que l'on pourrait appeler son caractère religieux.
Parmi les jeux à bouche, les principaux jeux de fonds et de mutation, soit sim[)les, soit composés, sont le prestant, la doublette, la grosse tierce, la tierce, le nasard, le sesquialtre, la mixture ou fourniture, la cymbale, le cornet.
Les jeux d'anche sont ceux dont la sonorité est la plus éclatante. Les principaux sont : la bombarde, la contrebombarde, la trompette, le clairon, le hautbois, le basson, la clarinette, (jui ne tient pas toujours comme imitation ce ([ue son nom promet, le cromorne (de l'allemand Krummhorn, corne tordue, courbe), qui imite un ancien instrument du même nom et qui a un son particulièrement vibrant, pathétique, distingué et grave, la voix humaine, qui a la prétention et quelquefois la chance d'imiter la voix naturelle de l'honuue.
Nous avions parlé aussi de jeux d'anches libres. L'euphonie [eu bien, phônï voix, étymologie grecque) et le cor anglais, tous deux assez nouvellement introduits dans les orgues et remarquables pai- la douceur et la beauté de leur timbre, peuvent être cités comme les représentants de cette nouvelle famille.
La liste des jeux que nous venons de donner est certainement très-incomplète ; mais, telle qu'elle est, elle peut déjà montrer de quelle variété de timbres et de quelle grande échelle de notes dispose l'organiste.
La foule des tuyaux de l'orgue (orgue de Harlem, 5000 tuyaux; orgue de Saint-Sulpice, œuvre de notre grand facteur Cavaillé-Coll, 7000 tuyaux) est loin d'être visible tout entière. Ce n'en est même que la plus petite partie que l'on voit devant le buffet. Les jeux qui garnissent ainsi la façade de l'orgue ont un nom tiré de leur situation : on les appelle jeux de montre.
Soufflerie. — Les tuyaux parlent au moyen de vent, et ce vent leur est fourni par des soufflets.. Pendant longtemps la soufflerie, comme nous le verrons dans l'historique de l'instrument, est restée dans un état de gros-
sièreté et d'imperfection barbares, mais aujourd'bui, grâce à nos savants facteurs, cette partie du mécanisme de l'orjnv^ n fnit (riininensf^s pvncrrè'; qni donrvit ;'i l'ov-
Fig. 7i. — Jeux d'orgues.
1, preslant. — 2, gros nasard. — 3, nasard. — 4, cornet. — 5, flûte. — G, trompette. - 7, voix liumaine. — 8, bombarde. — 9, fourniture.
ganiste des facilités et des ressources précieuses pour l'attaque des notes et la pureté du jeu.
Les soufflets des orgues doivent donner un vent vif,
ferme et sans saccades. On obtient ce résultai par la construction même du soufflet, par un système de poids et par une disposition de soupapes qui forcent l'air aspiré et comprimé à aller aux tuyaux par un conduit spécial appelé porte-vent. Dans ce porte-vent se trouve un mécanisme à soupape nommé gosier, qui empêche l'air déjà entré et comprimé dans le porte-vent d'être repompé par le soufflet, lorsqu'on relève sa table supérieure.
Sommier. — Le sommier se compose d'une grande caisse ABC (fig. 7!2) divisée intérieurement par des barres
Fig. 7-2.
de bois en canaux allongés, qu'on appelle gravures. La (fig. 73) donne une vue d'une de ces gravures prise dans le sens de sa longueur.
A la partie inférieure du sommier se trouve un long compartiment ABD (fig. 72), nommé laye ou laie, sorte de réservoir ou connnunication avec le ou les porte-vent. Cette laye (voir la fig. 75 qui la représente en coupe transversale avec une gravure) renferme des soupapes (dont on voit une en S) qui s'appliquent très-exactement contre le canal des gravures par de forts ressorts et le ferment. Lorsqu'elles sont ouvertes, ces soupapes livrent le passage au vent comprimé de la laye dans les gravures correspondantes. Les gravures sont recouvertes d'un double
pkinchor qu'on ap|)('llo la table du sommier ol qui est collé et cloué sur les barres dos gravures, de manière que le vent de l'une ne puisse en aucune façon pénétrer dans l'autre. Ce (Inul)Io plaiiciier est percé de trous rangés en lignes régulières, où les tuyaux sont implantés et maintenus par dilTéi'ents procédés selon leur taille et leur forme.
Entre les deux planchers, perpendiculairenuMit aux gravures et parallèlement aux rangées de trous, sont ajustées très-solidement des bandes de bois très-lisses et distantes l'une de l'autre, de manièi-e à laisseï- de longs intervalles ou coulisses rectangulaii'es. Dans ces coulisses se meuvent
Fis.
Coupe transversale du sommier. — Lave et soupape.
des règles en bois qui glissent en les remplissant trèsexactement. Ces règles cïi, c'R', c"R" (fig. 72i se nomment registres, et sont percées de trous qui correspondent à ceux du double plancher. On conçoit que, selon la position du registre tiré ou poussé, tantôt il laisse le libre passage du vent de la lave dans les tuyaux, tantôt il intercepte ce même vent. Les figures 72 et 7 5 montrent des registres tirés et ouverts. Dans la figure 75 en particulier, on voit trois rangées de tuyaux ouvertes au vent, et une fermée. Ce double mouvement, d'ouvrir ou de fermer les régis-
lirs est du irslc l'xécuté à volonté par l'organisto, selon (lu'il a besoin de tel ou tel jeu. Il lui suffit pour ouvrir les regisli-es de tirer des boutons placés à droite ou à gauche ou en haut du clavier, mais toujours à sa portée. Un mécanisme ap|)roprié de tirants, de bras et d'axes transmet le mouvement et fait glisser les barres des re- Sfistres dans les deux sens. La figure 74 montre les bou-
Fig. li. — Claviers du grand orgue de Notre-Dame de Paris.
tons des tirants des registres ou des registres, comme on dit plus simplement, disposés en cinq étages à droite et à gauche des claviers.
Quand les tuyaux sont trop gros pour être placés sur le sommier au-dessus des trous du registre correspondant, on les place à part sur un support, ûù des tubes de plomb, écartés dans la mesure nécessaire et partant du sonnnier, leur apportent le vent des gravures, tout en l'estant soumis au registre dont ils dépendent.
Le clavier de l'orgue se compose de touches disposées chromatiquement comme celles d'un piano. Un orgue a ordinairement plusieurs claviers placés en gradins. Le
KiO LA MUSIQUE.
nombro de ces claviers va quelquefois jusqu'à cin({. Il «st tirs-i-nre qu'il n'y ou ail qu'un. Quand l'organislo al)aisseune louche, elle tourne autour d'un axe, fait Ifvicr et lire une vergette. Cette vergctte tire à son tour un petit levier implanté sur un rouleau qu'il fait tourner. Ce rouleau en tournant met en mouvement un autre petit levier qui tire une autre vergette. Cette dernière vergette (on peut en voir le bout en d, fig, 75) ouvre la soupape S au moyen d'un fd de fer entouré d'une l)oursette de peau très-flexible à l'endroit où il traverse la planche inférieure de la laye L. La boursetle n'empêche le fil de fer ni de monter ni de descendre, mais elle s'o[){)Ose à ce que le vent de la laye sorte par le trou par où passe le til. On comprend maintenant qu'une fois la soupape baissée, le vent de la laye pénètn; dans la gravure et fasse parler un, deux, trois, etc., tuyaux de cette gravure, selon qu'on a tiré au préalable un, deux, trois, etc., registres.
On appelle abrégé ce système de vergettes et de rouleaux garnis de leviers, parce qu'il abrège la longueur du sommier et la réduit en quelque sorte à celle du clavier. Le mot paraîtra juste, quand on saura qu'un clavier, par l'habile disposition des abrégés, peut faire manœuvrer d'aplomb les soupapes d'un sommier qui a, dans certains cas, jusqu'à douze fois sa longueur.
Il y a aussi un clavier de pédales. Ce clavier est sous les pieds de l'organiste : il se compose de grosses touches de bois assez longues et assez écartées pour que de la pointe et du talon du pied il puisse abaisser sans confusion celles des notes dont il a besoin. Ce clavier correspond aux notes les plus graves.
Les claviers ont différents noms et remplissent différents rôles. Ils jouent isolément, si l'on veut, mais ils peuvent aussi s'accoupler à volonté plusieurs et même tous ensemble, et l'organiste obtientalors de son instrument toute la force et toute la majesté de sons que comporte une pareille multiplicité de jeux.
Une très-remarquable invention, qui a supprimé d'un coup des obstacles jusqu'alors insurmontables pour l'orga-
nisle, c'ost le levier pneumatique de Barkor, appliqué par M. Cavaillo-Coll, le pn'iiiicr, à la construction des orgues et perfectionné par lui. Voici les raisons cpii ont l'ait chercher ce mécanisme, et la niauiéi'e dont il fonctiomie:
Les soupapes qui bouchent l'entrée des gravures, et qui sont mues par les touches des claviers, présentent de la résistance à cause de la pression de l'air comprimé dans la lave. Cette résistance doit être naturellement d'autant plus grande que les jeux sont plus nondjreux et que par consé- (juent la soufflerie est plus puissante. S'il y a accouple^ ment des claviers la résistance peut aller jusqu'à la gêne. 11 en résulte que, dans un orgue de très-grandes dimensions, certains traits rapides seraient non-seulement difficiles, mais même impossibles à exécuter. Or cette difficulté dépendant de la nature même de l'instrument (puisqu'il faut des soupapes et qu'il faut aussi du vent, et dans certains cas du vent très-fort) semble a priori inévitable el insurmontable. L'application intelligente d'une loi de physique féconde permet d'en triompher et de rendre l'instrument aussi maniable qu'un piano. On sait que la machine à vapeur fonctionne en vertu du principe de la détente des gaz, c'est-à-dire que la force expansive ou détente de la vapeur d'eau est utilisée pour mouvoir un piston dans un cylindre. M. Barker eut l'idée d'employer la détente de l'air comprimé, au lieu de vapeur d'eau, comme moteur, et construisit un appareil à la fois trèssimple, très-puissant et d'un effet instantané.
Un vent d'une certaine intensité, emprunté à la soufflerie ou à une soufflerie spéciale, arrive dans une laye qui communique avec une gravure par une soupape de trèspetite dimension et, par conséquent, n'offrant qu'une résistance insignifiante, la résistance étant proportionnée à la surface de la soupape. La gravure en question est fermée en-dessus par un soufflet communiquant avec elle par sa table inférieure qui est immobile. Le soufflet est de petite taille; néanmoins la surface de sa table supérieure, qui est mobile, est calculée de manière qu'en se combinant avec la force élastique de l'air qui s'introduira dans le
\{]-l LA MUSIQUE.
s()iilfl(>t, elle ait iino puissance (l'ascension convenable. A la queue de la table supérieure est fixée une vergelte reliée à la soupape du souuuier proprement dite. Si niainteuaiit on abiiisse une toucbe du clavier, au lieu d'avoii'à vaincre la résistance de cette soupape qui bouche la gravure où sont les tuyaux, et qui, par les raisons que nous avons dites, exige un effort suffisant pour gêner l'organiste, on n'agit que sur la loiife petite soupa|ie de la laye adjointe qui ne demande, elle, aucun effoi't. Le vent se précipite par la gravure dans le petit soufflet, et la table supérieure se lève, entraînant la vergette qui ouvre la grande soupape de la laye du sommier. La petite soupape est reliée à une autre soupape qui ferme une ouvervure assez large située à la partie supérieure de la gravure du levier pneumalique. Ces deux soupapes sont ajustées de telle façon que, quand celle de la petite laye s'ouvre par l'abaissement de la touche du clavier, celle de la gravure se ferme, et par conséquent le vent est forcé de se précipiter dans le petit soufflet et de le soulever. Que l'organiste cesse d'aj)puyer sui' la touche, la soupape d'en bas se ferme, celle d'en haut s'ouvre, le vent contenu dans le soufflet et dans la gravure du levier pneumatique s'échappe, la queue du soufflet tombe et la soupape de la orande lave du sommier se ferme. Grâce au fini et à la précision du travail de nos facteurs, ce mouvement, en apparence assez compliqué, s'exécute avec une facilité et luie justesse merveilleuses.
On a appliqué du reste le même principe au maniement des registres, qui, par la nécessité où ils sont de s'ajuster très-exactement à leurs coulisses, offrent naturellement une certaine résistance et par suite une fatigue inutile à l'organiste.
Telles sont les parties constitutives et essentielles de l'orgue moderne, surtout de l'orgue comme le comprennent et le construisent nos grands facteurs français, les premiers artistes et savants du monde en ce genre, soit dit sans aucune vanité nationale. Pour n'en citer qu'un. Mi Cavaillé-Coll n'a-t-il pas conquis les suffrages unanimes
MOYENS. • Uu,
même dos ôl rangers, et les grands organistes des différents pays de TEiirope, qui sont venus cliez nous pour connaître et juger ses grandes orgues de récente construction, n'ont-ils pas été obligés de les admirer et d'avouer qu'elles étaient bien supérieures même à celles que dans leurs pays on s'était habitué jusqu'alors à considérer comme la perfection? Quand on disait autrefois l'orgue de Harlem ou de Fribourg, il fallait s'incliner; aujourd'hui, on dit, dans le monde entier, l'orgue de Saint-Sulpice ou de Notre-Dame de Paris.
Instrimfxts a vent (suite et fin). — Orfrii*"- — Hisloirc : dilficiiKos que présente l'histoire de l'orgue. — Les monuments sont d'un dessin vague et les textes sont peu précis. — Sens varié des mots ^/lyavov et orgcinum. — On ne peut fixer la date de l'origine de l'orgue; on peut at'tirnicr l'ependant que cette origine est très-ancienne. — Textes mal compris de la Bible, de Pindare, de Nonnus. — Marche logique du développement et du perfectionnement de l'orgue, la llûte étant le point de départ. — L'orgue n'est qu'une gigantesque flûte de l'an. — Comment s'est foi-méeprohaiilementla partie résonnante. — Comment s'est foi'niée la souf/lcric. — Les monuments et les textes antiques indiquent d'une manière manifeste les parties essentielles de l'orgue. — Deux espèces d'orgues dans l'antiquité : orgue pneumatique proprement dit et orgue hydraulique. — Ktésibios. — Vitruve. — Le P. Kircher. — Perrault. — Cornélius Severus. — Athénée. — Claudien. — Publilius Optatianus Porphyrius. — Orgue hydraulique à vapeur de Julius PoUux, de William Sornmerset. — L'hydraule était un instrument ti'ès-répandu et très-employé. — Témoignages d'auteurs nombreux .— L'hydraule est en usage j usqu'à la fin du douzième siècle.— L'orgue pneumatique subsiste toujours néanmoins. — Bas-reliefs de l'obélisque de Théodose.— Orgue au moyen âge.— Orgues portatives de différentes tailles. — Serinette. — Orgue de Barberi.
L'origine de l'orgue semble devoir être très-ancienne, sans que l'on puisse cependant déterminer une date précise à ce sujet. L'histoire de ses progrès et sa structure pendant toute l'antiquité et une bonne partie du moyen âo-e ont été fort étudiées et ont donné lieu à de nombreux travaux, qui ne font guère qu'aboutir à des hypothèses, les unes ingénieuses, les autres absurdes. Ce n'est pas que les renseignements fasseut défaut, mais ils ne sont o-uère faits pour apporter la lumière dans cette question. Les textes techniques sont très-obscurs, les textes poétiques sont vagues et peuvent même, le plus souvent, être accusés d'emphase et de banalité : les poètes, parlant de
choses qu'ils connaissaient peu ou point, s'on tirent par des expressions ronflantes et des comparaisons sonores, mais peu instructives. Quant aux monnmcnis (statues, bas-reliefs, médailles, pierre gravées, dessins et peintures de manuscrits) ils donnent en général assez bien les lignes extérieures, la silhouette de l'objet, pour ainsi parler; mais le détail, le jeu, le mécanisme de l'instrument, tout cela est absent. Il y a une espèce de type convenu, tracé à grandes lignes, cjue l'on retrouve dans une foule d'endroits et pendant des siècles; mais ce qui est trés-suffisant j)our le pittoresque et le décoratif devient très-insuffisant quand il s'agit d'une étude anatomiqne, pour ainsi dire, de 1 orgue. On a, par exemple, des représentations d'orgue du seizième siècle (vitraux de la cathédrale de Sens) qui n'en disent pas beaucoup plus que des médailles ou des pierres gravées des premiers siècles de l'ère chrétienne, et cependant l'orgue avait dû faire d'immenses progrès.
Il faut donc être très-prudent en cette matière, ne pas se laisser duper par les documents quels qu'ils soient, en étudier les mots de prés, en restreindre plutôt le sens d'après les règles d'une sage critique; et comme après tout les choses de ce monde ont leur logique, que certains faits en appellent certains autres, et qu'il y a des développements et des progrès nécessaires dans les œuvres do l'esprit humain, on pourra, avec du bon sens, remplir plus d'une lacune et refaire plus d'un trait confus ou effacé. Là où l'obscurité sera complète, la véritable science consistera à avouer qu'on ne sait pas,
La première difficulté qui se présente dans l'histoire de l'orgue, c'est le nom même de cet instrument, orgue en français, organum en latin, opyxwj {organon) en grec. Le mot orgue désigne aujourd'hui pour nous quelque chose de net et de défini; mais la signification du mot orgamim ou organon dans l'antiquité était infiniment plus large. Tout instrument, tout outil qui servait à exécuter quelque chose, portait ce nom. On l'appliquait même par extension aux ressorts ou mobiles d'un acte, de la volonté, etc. Les glossaires grecs et latins en font foi.
106 LA MUSIQIE.
Voii à peu le sens du mot se restreiguil. exclus! vemenl à tous les instruments de musique ; et le sens se resserrant encore avec le temps, on appliqua ce terme seulement à certains instruments, ceux à venf, juscpi'à ce qu'il fiiu'l par désigner d une manière spéciale l'inslrument à vent par excellence, l'orgue proprem(Mit dit '.
Quant à l'origine même de l'orgue, il faut, connue nous l'avons dit, se contenter de la regarder connue très-ancienne, sans vouloir être trop affirmalit' au siijc't de la date précise. On a invoque la Bible, el l'on est remonté jusqu'à la Genèse, où il est dit que « Ju])al l'ut le ]>ère (ou le maître) de ceux qui jouent de la cithare et de V orgue ». Mais les commentateurs et le sens cominun se trouvent d'accord pour admettre que cithara et organum sont ici des mots génériques et désignent, le premier, tous les instruments à cordes, le second, tous les instruments à vent. Le mot hébreu que le traducteur latin rend par organum -est abiiba dans le texte chaldéen ; or nous savons que les ambuhaiarum collegia cités par les auteurs latins étaient des corporations de joueuses de flûte venant de Syrie, et il est très-évident que le radical ambub du mot latin est identique au mot chaldéen ou syriaque aèw&a; donc il ne peut s'agir ici que des instruments à vent d'une structure simple et restreinte, tels que la flûte, le flageolet, le fifre, etc.
Du reste, le mot or^/awMm se trouve à plusieurs reprises dans la Bible, dans le livre de Job, par exemple; mais ce serait abuser étrangement du sens des mots que de vouloir tirer de la ressemblance des sons la preuve de la ressemblance des choses désignées par ces sons. En somme, comme nous l'avons dit et comme les textes le prouvent, ce terme organum est très-flottant, varie de sens selon les siècles, et n'a de signification vraiment arrêtée qu'à une époque relativement moderne.
1. Voir (Magasin pittoresque, 187-2) des passages de saint Augustin, de saint Jérôme et d'Isidore de Séville qui montrent cet acheminement du terme organum vers im sens de plus en plus restreint.
On a voulu citoi' aussi Pindare, qui aurait, dil-on, altribué riiivonlion do l'orgue à Minerve; mais ceux qui ont mis en avant l'autorité du vieux poëte lyriiiue ont |)r()uvé ou qu'ils ne savaient pas le grec ou qu'ils ne se faisaient pas scrupule de falsifier sinon les mots, du moins le sens, pour les b(!Soins de leur cause. Voici le texte dans toute la sincère simplicité du mot à mot; il s'agit d'un nome ou air de flûte inventé par Minerve en l'honneur de Persée, son favori, (|ui venait de vaincre la gorgone Méduse :
« Mais lorsqu'elle eut délivré de ces travaux (dangers) le héros cher (à elle), la \ierge (Minerve) composa un air de flûtes aux sons de toutes sortes, afin d'imiter avec l'insti'ument le gémissement qui retentit au loin échappé des mâchoires rapides d'Euryala (nom d'une des Gorgones). La déesse trouva (l'air). Mais l'ayant trouvé pour que les hommes mortels le possédassent, elle l'appela le nome des nombreuses têtes, nome glorieux, rappelant les luttes qui attirent les peuples, lorsqu'il s'élance à travers l'airain mince et en même temps à travers les roseaux, qui poussent auprès de la ville, aux beaux chœurs, des Grâces (Orchoméne de l]éotie, sur le Céphise, non loin du lac Copaïs, où poussaient des roseaux vantés pour la fabrication des flûtes et des anches). »
Il n'y a rien dans ce texte qui de prés ou de loin fasse songer à l'orgue. On a tortui'é le sens des mots : on a vu dans air de flûtes une flûte d'une espèce particulière ; on a dit V instrument aux nombreuses tètes, au lieu de le nome des nombreuses têtes; on a prétendu que l'airain mince et les roseaux désignaient l'assemblage des différentes parties de l'orgue. Tout cela est inexact : on sait parfaitement aujourd'hui que les anciens avaient des airs spéciaux pour certaines fêtes, c'est ce que veulent dire les mots melos (air, terme général) et nomos (air, nome, terme technique) qui n'ont rapport qu'à l'air lui-même et non à l'instrument, l/cxpression nome des nombreuses tètes est évidemment une manière poétique de dire que ce nome rappelait la victoire renqjortèe sur la Gorgone dont les cheveux étaient autant de tètes, puisque c'étaient des ser-
penls. Quant à rinslruniont, on sait aussi (jue la llûle des anciens était fréquemment composée de pièces de matières différentes, parmi lesquelles le roseau et le cuivre, le laiton ou l'iiirain, jouaient un rôle imijortanl.
Nonnus, poêle grec d'Egypte, (pii vécut au cinquième siècle de l'ère chi'étienne, c'est-à-dire bien des siècles après Pindare, dans son poëme en l'honneur de Bacchus, parle de cet instrument, et dit « fjuil se composait de plusieurs flûtes sonores assemblées avec ordre ». Des conmientateuis trop savants ont vu là un orgue, tandis qu'il faudrait peut-être y voir tout au plus une llùte de Pan. 11 y a encore un ou deux textes de sens plus que contestables, qui, à propos de la question de l'antiquité de l'orgue, ont prouvé seulement qu'avec de la bonne volonté et peu d'exactitude on arrivait tiés-bien à voir ce qui n'était pas. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'orgue ou ce qui en tenait lieu a dû être connu d'assez bonne heure, sans qu'on puisse donner au juste une date ; et h; simple bon sens fait trouver la marche logique que suivit le premier principe de cet instrument pour se développer dans un sens spécial et devenir plutôt un orgue qu'autre chose, au moyen de perfectionnements particuliers suggérés et nécessités par sa nature même.
La flûte simple, chalumeau, fifre ou sifflet est évidemment le point de départ. Du jour où l'on réunit plusieurs chalumeaux ensemble, on eut la partie résonnante de l'instrument, l'orgue n'étant après tout qu'une gigantesque llùte de Pan à soufflerie perfectionnée. D'abord on joua de ces tuyaux reunis, à l'aide de la bouche. Puis l'idée vint naturellement de ménager les poumons en emmagasinant de l'air dans un réservoir flexible, d'où on le ferait sortir par une pression quelconque, pour le pousser dans les tuyaux. Seulement une difficulté se présenta.
Une outre de peau ou de cuir formait un réservoir commode et par sa capacité et par sa compressibilité. Mais l'orifice du réservoir ne pouvant pas se promener au-dessus ou au-dessous des trous de flûte avec la précision et l'à-propos de la bouche, on employa un seul tuyau. Et comme l'on
savait déjà ({u'iiii plus long tuyau a un son plus gravo et un plus court un sou plus aigu, ou allongea et l'on raccourcit à volonté l'uuicpie tuyau par des trous (jue le tiitonnenient et, par suite, l'expérience parvini'ent à (lis{)oser sur l'instrument et à boucher et déboucher avec les doigts d'une façon convenable. Le tuyau à trous, l'outre ajustée au bec du tuyau et pressée avec le bi'as, formèrent la cornemuse et la musette, instruments qui furent et sont encore connus de beaucoup de peuples.
Le principe était trouvé ; le mécanisme de distribution du vent, qui n'est guère qu'une affaire de main d'ouvrier habile, ne dut pas tarder à être cherché et, par conséquent, trouvé lui aussi.
En effet, non-seulement les descriptions en prose ou en vers des anciens, mais encore les représentations que l'on trouve sur les monuments de cette même antiquité offrent des détails dont la collection peut nous servir à reconstituer le mécanisme de l'orgue dans ses parties essentielles. Les tuyaux, la soufflerie, le sommier, le clavier sont manifestement indiqués soit sur les monuments, soit dans les textes. Le mécanisme qui débouche et rebouche les tuyaux n'est guère décrit qu'au point de vue de son résultat, mais comme ^. „..
., . ^ big. K). — Orgue antique
il ne pouvait pas ne pas être, il (Monument du musée d'Arles).
faut reconnaître qu'il a nécessairement existé.
Les figures 75, 76, 77 représentent des orgues antiques. Nous en donnons même un (fig. 78) relativement plus moderne, puisque la médaille en question est regardée comme une œuvre du Bas-Empire, au douzième siècle. On voit que le dessin général esta peu de chose prés le même dans toutes, et en admettant que les monuments plus récents, tels que celui du douzième siècle, ne fussent que la reproduction d'un type consacré, comme il arrive sou-