Berlioz, Voy. musical en Allemagne, t. I, p. 2o
-lis l,A MISIQUE.
(riicui'euses iiispii'atioiis cl de r('ni;ii'(|ual)lfs cITclî^. Il l'aut l)it(ji avouer, il est vrai, (|ii(; plus (iuaconiposiUMir, niènie parmi les plus grands, n'a pas toujours su résister à la tentation d'abuser de ces richesses qui lui étaient offertes : certaines phrases qui voudraient être sonores ne sont que hruvantes; certaines combinaisons d'instruments qui tendraient à être originales ne sont que bizari'es ; ccitaines recherches de véi-ité historique ne sont que froidemenl et ennuyeusement pédantes ; certaines aspirations métaphysiques ne sont qu'inintelligibles. Mais à côté de ces taches qui sont peu de (;hose en résumé, ()U(î d(! pages colorées et grandioses, que d'accents passionnés et péné- Iranls, (jue de chants suaves et rêveurs, que d'harmonies ])ittoresques et profondes (jui font l'effet d'horizons infinis où s'envole l'âme de l'auditeur ravie par une émotion enchanteresse !
MisiQiii MiLir.Mui:. — La musique militaire a toujours existé. — On la trouve chez les Hébreux. — chez les Égyptiens. — chez les Grecs. — Danses guerrières. — Pyrrhique. — Le jeune Sophocle et les trophées de Salamine. — La danse armée à Sparte. — Minerve et la Meniphitique. — Le Péan. — Le Péaii de Salamine dans Eschyle. — 5[usi([ue guerrière chez les Romains. — Danse bellicrcpa inventée par Romulus. — Danse des Saliens instituée par Numa. — Servius Tullius et les deux centuries de musiciens. — Instruments en usage dans les armées grecques : flûte, lyre, trompette. — Dans les armées Spartiates la flûte sert à discipliner le courage. — La flûte employée dans le bataillon sacré des Thébains. — Instruments des Cretois. — des Lydiens. — Trompette chez les peuples grecs. — Variétés de trompettes chez les Romains : tuba, lituus, buccina, cornu, classicum. — iEneatores. — ïubicines. — Lilicines. — Buccinatores. — Cornicines. — Tubilustrium. — Tibicines. — Timbales et tambours confondus souvent sous le nom de tynipamtni, symphonia. — Musique guerrière chez les peuples orientaux et chez les Barbares. — Prédominance des instruments à percussion chez ces derniers : tambours, timbales. — Cyml)ales. — Sistre. — Fouel. — Enclume. — Sonnettes. — Musique militaire au moyen âge. — Bardes. — Bardit. — " Scaldes. — Instruments des bardes. — Cor. — Oliphant. — Musique militaire vocale. — Instruments qui semblent les plus usités à partir du douzième siècle. — Rôle du tandjour très-bien déterminé au seizième siècle. — Trompettes. — Fifres. — Arigot. — Flajol. — Timbales. — Instruments à cordes à l'armée. — La tranchée de Lérida. — Cymbales. — Cornemuse. — Musette. — Hautbois. — Timbales prises à la guerre. — Tambours pour les troupes à cheval. — Corneur dans les compagnies de fusiliers des montagnes. — Louis XIV attache beaucoup d'importance à la musique militaire. — Marche de tambour faite par Lulli pour le duc de Savoie. — Musique militaire en France au dixhuitième siècle. — Musique militaire en Allemagne. — Allemands appelés à l'étranger. — Musique militaire en Russie. — Musique turque et musiciens turcs en Russie et en Allemagne. — Musique militaire en Angleterre. — Musiques militaires de nos jours.
Un des usages les plus fréquents et les plus connus de la niusitjue est celui qu'on en l'ait dans les choses militaires.
-2bi) LA MUSIQUE.
De tout temps, eu tout pays, chez tous les peuples il y a eu une musique destinée soit à animer, soit à diriger, soit à reposer et à récréer les soldats. Cette musique a pu être soit instrumentale, soit vocale, soit un mélange des voix et des instruments ; elle a pu et dû aussi, selon les lieux et les époques, être harmonieuse ou discordante, civilisée ou sauvage, mais il n'en est pas moins vrai que c'était de la musique guerrière, ou quelque chose qui cherchait à en être.
Chez les Hébreux on voit les trompettes employées pour des signaux, et les recherches faites à ce sujet semblent prouver que l'on exécutait avec ces instruments de véritables sonneries. Les Hébreux entonnaient aussi dans certains cas ou faisaient entonner par les lévites des hymnes de guerre avant le combat. Après le combat la victoire était célébrée par des chants qu'accompagnaient la trompette, le kinnor et le nebel.
Chez les Egyptiens il est évident que l'on connaissait et employait la musique d'un caractère triomphal et, par conséquent, militaire. On pourrait citer entre autres preuves le corps considérable de musiciens qui faisait partie du cortège de Ptolèmèe Philadclphe et dont nous avons indiqué la composition dans le chapitre précèdent.
Chez les Grecs, la musique et la danse s'unissaient pour produire un effet guerrier. On connaît la Pyrrhique, dansée par des jeunes gens armés qui exécutaient au son des flûtes toutes les évolutions ou d'attaque ou de défense. On sait qu'après la victoire de Salamine il y eut des danses guerrières et triomphales, et que le jeune Sophocle s'y fit remarquer en dansant autour des trophées et en s'accompagnantsur sa lyre. A Sparte, d'après les lois de Lycurgue, les enfants dansaient avec des armes dés Tàge de sept ans. On faisait remonter l'usage de ces danses jusqu'à Minerve. Cette déesse, selon la fable, après la défaite des Titans, inventa la Memphitique, danse qui s'exécutait avec l'épée, le javelot et le bouclier.
Les chants militaires de Tyrtée furent répétés pendant des siècles, et le polygraphe Athénée rapporte qu'il y
avait des prix institués pour ceux qui les chanteraient avec le plus d'énergie.
Au moment de livrer bataille, les Grecs entonnent le Péan ou hymne de guerre, en l'honneur de Mars, et, après la victoire, ils le chantent en l'hoimeur d'Apollon. Le Péan de la bataille de Salamine a été immortalisé par les beaux vers d'Eschyle. « Bientôt, dit le poëte, le jour aux blancs coursiers répandit sur le monde sa resplendissante lumière. A cet instant, une clameur immense, modulée comme un cantique sacré, s'élève dans les rangs des Grecs ; et l'écho des rochers de l'île répond à ces cris par l'accent de sa voix éclatante. Trompés dans leur espoir, les barbares sont saisis d'effroi; car il n'était point l'annonce de la fuite cet hymne saint que chantaient les Grecs ; pleins d'une audace intrépide, ils se précipitaient au combat. Le son de la trompette enflammait tout ce mouvement. Le signal est donné ; soudain les rames retentissanti^s frappent d'un battement cadencé l'onde salée qui frémit : bientôt leur flotte apparaît tout entière à nos yeux. L'aile droite marchait la première en bel ordre ; le reste de la flotte suivait, et ces mots retentissaient au loin : n Allez, ô fils de la Grèce, (( délivrez la patrie, délivrez vos enfants, vos femmes, et « les temples des dieux de vos pères, et les tombeaux de (( vos aïeux : un seul combat va décider de tous vos biens. )> [Eschyle, les Perses, traduction Pierron).
Si l'on en croit les auteurs, l'usage de la musique militaire et des chants guerriers chez les Romains remonte très-haut. Lorsque Romulus eut vaincu les habitants de Cécina, son armée tout entière, rangée par divisions, le suivit au retour en adressant des liymmes aux dieux et en célébrant la gloire de son chef. Romulus, qui considérait la musique et la danse comme des moyens de civiliser son peuple sauvage sans l'amollir, inventa, dit-on, la danse Bellicrepa, espèce de Pyrrhique. On attribue à Numa la danse guerrière qu'exécutaient les Saliens, ou prêtres de Mars, en marquant le rhythme par le choc des anciles ou boucliers sacrés. Lorsque Servius Tullius divisa le peuple en centuries, deux d'entre elles furent, d'après la tradition.
'.ÔJ LA MLSlQll!:.
(•(iiiiposêes de joiu'urs d'iiistiiiniciils (jui (levaient loui'iiii' des musiciens à l'armée.
Les textes offrent de nombreux détails sur les instruments employés à la guerre par les deux grands peuples de ranti(juité. Chez les Grecs on voit la llùte, la lyre et la ti'ompetle. Toulel'ois la trompette semble avoir été pendant assez longtemps d'un usage restreint, à cause des difficultés qu'elle présentait et de la fatigue qu'elle causait. Dans Homère, il est question de la flûte, de la lyre, de la flûte de Pan ou Syrinx. Chez les Lacédémoniens, c'est la flûte qui est presque exclusivement employée dans les marches et les attaques, parce que, d'après les idées de ce peuple, elle était éminemment propn; à entretenir une émotion généreuse, également éloignée de la crainte et de la longue désordonnée. Certains auteurs disent que la flûte était destinée à corriger ce que le son strident de la trompette pouvait avoir de trop excitant, et, selon Aristote, à « inspirer à la fuis pendant le combat non-seulement une salutaire confiance, mais encore une sérénité qu'aucun autre instrument n'aurait pu faire naître. » Les Lacédémoniens citaient même dans leurs traditions un oracle qui leur avait prédit la victoire toutes les fois qu'ils marcheraient au son des flûtes. Chez les Thébains, les trois cents jeunes guerriers qui formaient le bataillon sacré s'exerçaient et jouaient au son des flûtes. Les Cretois avaient pour leurs troupes différents instruments, parmi lesquels on remarque les flûtes et les lyres. Les Lydiens se rangeaient en bataille au son des flûtes et des syrinx. Alyattes, roi des Lydiens, faisant la guerre aux Milésiens, avait à la tète de son armée un corps de musique assez nombreux, composé en grande partie de joueurs de flûte et de harpe.
La trompette était reconiuie pour exciter le courage. « Personne, dit Virgile, n'était plus habile que Miséne pour éveiller le courage et enflammer les cœurs au son de la trompette. » La trompette était employée comme instrument guerrier, sinon du temps de Troie, du moins du temps d'Homère. Nous en trouvons la preuve dans une
MOYENS. 2r.3
comparaison do l'Iliado. « Do iiu'ine quo le son éclatant Ho la trompette jaillit dos honiicidos phalan,i>"(>s (|iii assiôgont nno villo, do niônio rôsonne la voix éclatante du petit-fils d'Eaquo. »
Chez les Lacédéinoniens la trompette servait à faire des signaux à de grandes distances et, en particulier, dans les manœuvres navales. Leur musique militaire propremont dite se composait de flûtes et de lyres. Dans la retraite dos Dix mille, c'est aussi la trompette qui donne le signal de certains mouvements, par exemple, de plier bagage, de charger les bêtes de somme, de se mettre en route. Elle sert aussi à l'attaque et à l'appel, et la connaissance de ces différentes sonneries est utilisée par ruse dans des attaques de villes.
Dans les armées romaines les trompettes sont plus usitées que dans les armées grecques. 11 y en avait de différentes espèces. La tuba était une trompette à tube droit, et dont le pavillon était sur le prolongement du tube. Le litmis avait un long tube droit comme la tuba, mais le pavillon était recourbé. La buccina était une espèce de trompe ou corne recourbée sur elle-même, en forme de cercle, ou tordue en spirale. L'instrument nommé cornu était une grande trompette rappelant un peu notre cor. Cotte trompette, d'abord faite de corne, fut par la suite fabriquée en bronze. Elle avait une traverse destinée à lui maintenir sa forme et à la. rendre plus commode à porter. La tuba servait à l'infanterie ; le lituus à la cavalerie ; la buccina se joignait, dit-on, à la tuba. Du reste il ne faudrait rien affirmer d'absolu et d'exclusif ni sur la forme ni sur le rôle de ces divers instruments. Les auteurs et les commentateurs ont avancé à propos de cette question des opinions variées et même contradictoires, et il faut se résoudre à laisser dans le doute certains détails.
Ce que l'on sait bien par exemple, c'est que les trompettes jouaient avant et après le combat, pour l'attaque ou la retraite, et pendant le combat pour exciter l'ardeur des troupes ; c'est qu'elles sonnaient le réveil, l'heure des repas; c'est qu'elles transmettaient les ordres et indiquaient
les veilles ou gardes de nuit. De là les expressions si caractéristiques : buccina prima, biiccina secunda, etc., première trompette, seconde trompette, c'est-à-dire première veill(!, seconde veille. Le mot classicum, que l'on trouve dans les auteurs, signifu^ tantôt une sonnerie de troinpette, tantôt la (lompctle clle-mènie.
Les Romains étaient trés-liabiles à saisir les imances de leurs sonneries, et l'on trouve dans Tite-Live une anecdote curieuse à ce sujet. Hannibal, dit cet historien, ayant surpris la ville de Tarente, voulut faire pi-isonnière de guerre la garnison romaine avant (pTelle put se retrancher dans la citadelle. 11 fit doimer par les trompettes de son armée le signal commandant aux. Romains de se rendre sur la place d'alarme, qui en pareil cas était le cirque. Mais les soldats de la garnison romaine, reconnaissant à la qualité des sons et aux articulations du signal que celui-ci n'était point donné par les Romains, n'eurent garde de tomber dans le piège, et se jetèrent en toute bâte dans la citadelle, faisant ainsi échouer les projets d'ilannibal.
On appelait Mneatores en général [qui font sonner l'airain) les musiciens qui sonnaient des trompettes. Les noms particuliers tiibicines (tuba), Uticines {\Huu^), buccinatores (buccina), cornicine& (cornu) étaient en rapport avec la variété de trompettes que chacun avait adoptée. Ces musiciens avaient de grands privilèges et un rang élevé dans la milice, d'après Yégèce ; on les regardait comme une espèce d'officiers ou au moins comme les principaux soldats de la légion.
Les timbales et les tambours sont désignés génériquement dans les auteurs par le mot tympanum, et le plus souvent il est impossible d'en faire la différence. Ces instruments à percussion ne semblent pas avoir été d'un usage aussi fréquent dans la musique militaire que les autres instruments déjà cités. Quelques écrivains en contestent même absolument l'emploi à la guerre. Mais Clément d'Alexandrie assure que les soldats égyptiens avaient des tambours, et les découvertes modernes donnent raison à cette dernière opinion.
Chez les Grecs, les tambours et les timbales semblent avoir surtout servi dans les fêtes, les ort^ies, les bacchanales. Chez les Romains, les tambours ne paraissent guère employés dans les armées qu'à l'époque de la décadence de l'empire, et Isidore de Séville dit qu'on les appelait symphonia.
Chez les peuples orientaux et chez les peuples barbares, l'excitation que produit la musique sur le courage des combattants était universellement utilisée. On voit dans l'histoire de la Chine que plusieurs princes tirent composer de la musique guerrière. Les Perses, au moment d'engager le combat, faisaient retentir des instruments ou bien entonnaient des hymnes d'un caractère belliqueux. Les Calâtes, les anciens Germains, les Thraces avaient des trompettes. 11 faut cependant reconnaître que la plupart de ces peuples avaient une prédisposition marquée pour les instruments à percussion et ne tenaient évidemment pas autant au son qu'aubruit, à la mélodie qu'au rhythme. Les Indiens s'excitaient au combat avec des caisses garnies de clochettes à l'intérieur, des cymbales, des timbales, et même des claquements de fouet. Les Abares, les Huns avaient les mêmes instruments et poussaient de grands cris. Les Éthiopiens ajoutaient des enclumes. Les anciens Germains entre-choquaient leurs boucliers avec leurs armes. Les anciens Espagnols, les Cimbres frappaient leurs boucliers en cadence et produisaient un bruit sauvage, mais rhythmé : d'après Strabon, les Cimbres tendaient des peaux sur la couverture de leurs chariots et frappaient dessus en allant au combat, comme sur des espèces de tambours ou timbales. Les Parthes avaient des tambours de bois creusé, couverts de peaux et garnis de clochettes d'airain à bruit sourd et terrible. Ces instruments étaient souvent en nombre considérable, et dans une rencontre avec les Romains, ceux-ci, paraît-il, s'enfuirent épouvantés de ce vacarme formidable. On a remarqué que les cymbales, dont la sonorité est pourtant si caractéristique et si puissante, n'étaient pas souvent employées dans la musique guerrière chez les anciens, ou
qii'nlors on les associnil ;uix tambours on aux liinhalcs.
I.c sistre, cet instrmiiciit d'airaiii dont les piètres d'Isis
usaient pour le culte (le leur déesse, servait aussi à la
4- guerre. Virgile nous montre filéopAtre, à la hatailh; d'Ac-
tium, animant ses troupes avec le sistre, et dans i'ro[)ercft
nous voyons aussi le sistre opposé à la trompette romaine.
Les clochettes ou sonnettes (tintinnabula) servaient dans les villes, camps et forteresses pour les avertissements pendant les rondes de nuit et les inspections de postes. D'après quelques textes il semblerait aussi que certains peuples comme les anciens Troyens, les Thraces, les Étoliens suspendaient de petites sonnettes ou clochettes à leurs boucliers afin de faire un bruit plus terrible au moment de la mêlée.
On attachait aussi des clochettes aux brides des chevaux de combat ; de là le proverbe grec : c, Ce cheval na pas entendu la clochette » pour dire : il n'est pas aguerri.
Les premiers siècles du moyen âge présentent une grande obscurité au point de vue des arts. Il est toutefois à noter que la musique, malgré la barbarie de Tépoque, semble avoir conservé un rôle important : le rang élevé que les bardes occupaient dans Tordre des druides tendrait à le prouver : ils étaient historiens, poètes et musiciens ; une de leurs attributions principales était de marchera la tête des armées, soit pour exciter le courage, soit pour tempérer la férocité. Ils avaient des chants d'attaque, des chants de retraite, des chants de victoire.
Les Germains s'élançaient au combat en entonnant en chœur le hardit. Les Scaldes des rois Scandinaves, comme les bardes gaulois, chantaient les exploits des chefs.
La harpe, la flûte, le crwth (espèce de violon), le tambour ou tambourin étaient les instruments habituels des bardes. Quand les druides disparaissent devant le christianisme, les bardes subsistent en Angleterre. Leur rôle est tantôt guerrier, tantôt pacificateur.
11 serait fort difficile de donner des détails précis sur l'emploi officiel de tels ou tels instruments à la guerre ou à l'armée, pour les manœuvres et les signaux, pendant
plusieurs siècles. Cepemlaut, comme les armées se composaient surtout de cavalerie, il est permis de supposer qu'où se servait surtout de la trompette, qui est un instrument connnodc et portatif. On connaît le cor de Roland. Le cor est souvent cité dans les vieux romans et les fabliaux. L'oliphant, ou trompe des chevaliers, leur servait à hucher (vieux mot fi'ançais signifiant appeler) leurs clients et à les appeler à larescousse (délivrance, secours).
Les cors ou cornets furent primitivement de simples cornes de buffles creusées. Ceux qui étaient d'ivoire avaient le nom d'oliphant ou, comme on le trouve souvent écrit, olifan {zlifcni en grec, éléphant et ivoire). Les fantassins semblent avoir eu aussi des espèces de trompes ou trompettes.
Les ménestrels, nouveaux bardes des peuples convertis au christianisme, allaient quelquefois dans les camps et même cà la guerre, maisleurplace étaitplutôtdansles fêtes.
S'il est difficile de fixer pour les premiers temps du moyen âge la nature de la musique militaire instrumentale, on sait toutefois que la musique vocale était d'un usage fréquent à l'armée, et que sous les Mérovingiens les soldats chantaient des cliœurs et des hymnes militaires. Sous Charlemagne, qui s'occupa beaucoup de la nmsique, on recueillit les anciens chants des Germains, et l'on composa de nombreuses chansons guerrières. Pendant tout le moyen âge, du reste, des chansons guerrières sont chantées par les soldats. En plusieurs circonstances, dans les croisades par exemple, les chants guerriers sont remplacés par des cantiques ; les évèques et les chapelains servent de ménestrels.
A partir du onzième et surtout du douzième siècle les chroniques font souvent mention d'instruments de musique militau'e employés tant chez les Européens que chez les Orientaux. Parmi les différents noius usités on remarque les suivants : tubes, trompes, trompettes, cors, cornets, buisines, buccines, durons, claronceaux, etc.
Ces instruments servaient dans les châteaux-forts pour domier l'alarme. Ailleurs ils servaient à faire des signaux.
258 LA MUSIQrE.
Dans Froissard on voit très-nettement les trompettes employées par les troupes européennes et en particulier par les troupes françaises et anglaises pour régler leurs mouvements. On constate du reste l'usage presque général de la trompette dans les armées an treizième elan(|uatorzième siècle; c'était également la trompette (|ui léglait les différentes évolutions dans les joutes et les tournois.
Au moyen âge on peut considérer comme instrumejits de guerre les cloches, par exemple celles des beffrois et du carroccio. On met aussi comme dans l'antiquité des sonnettes au cou des chevaux pour les animer.
Les timbales et tambours semblent employés, mais pas aussi fréquennnent que les trompettes; nous en avons donné plus haut une raison plausible. Du reste la forme et le rôle du tambour ne sont pas très-bien déterminés.
Au seizième siècle on trouve des détails très-précis sur le rôle des tambours. « Les troupes italiennes, dit Machiavel, savaient depuis longtemps battre du tambour de; diverses manières, pour en obtenir des signaux différents. Les condottieri furent donc les premiers à se servir du tambour en l'accompagnant de Varigot ou du galoubet. » (Machiavel, Art de la guerre, 11, 12).. Et ailleurs : « L'enseigne doit suivre les signaux qui lui sont fournis par le jeu des tambours, car, lorsque ces derniers savent bien battre la caisse, on peut dire qu'ils règlent le pas de toute l'armée, chacun devant les prendre pour guide de ses allures, afin de conserver le bon ordre et de ne jamais faillir. »
A partir de cette époque il est très-souvent question du rôle militaire du tambour et des trompettes. On conmience aussi à se faire des emprunts. Les fifres et les tabourins suisses, par exemple, sont adoptés par les Français.
Dans ÏOrchésographie de Thoinot-Arbeau (anagramme de Jehan Tabourot), ouvrage didactique, où l'on enseigne, entre autres choses, à jouer de différents instruments, et qui parut en 1589, on trouve mentionnés un certain nombre d'instruments :
« Les instruments servans à la marche guerrière, dit Thoinot-Arbeau, sont les buccines et trompettes, litues et
clorons, cors ot cornets, tibies, fifres, arigots, tambours et autres semblables, mesmement lesdicts tambours ». 11 cite alors le tambour de Perse qui, d'après sa description, est la timbale, et le tambour dont se servent les Français, qui est à peu de chose près le même que celui d'aujourd'hui : seulement il en donne un dessin, et l'on voit qu'il se portait tout à fait sur le côté et non pas sur la cuisse et par devant comme le nôtre. Les dimensions étaient aussi beaucoup plus grandes. Le même auteur insiste sur le rôle du tambour qui sert « à tenir la mesure, suyvant laquelle les soldats doibvent marcher ».
Avec VarUjot ou petite flûte traverse à son aigu, on trouve mentionné le flajol ou flageolet. Quant aux hautbois, ils semblent avoir été surtout réservés aux fêtes villageoises, et la raison singulière qu'en donne Thoinot- Arbeau, c'est « qu'ils étaient extrêmement criards, bruyants et demandaient à être soufflez avec force » .
Les timbales ou tambours de Perse paraissent avoir été employés surtout chez les Allemands; mais comme la France soudoyait des troupes étrangères, il est possible qu'elles gardassent les habitudes de chez elles, et alors on pouvait voir des timbales en France ; mais c'était plutôt une exception qu'une règle. A ce propos, on peut noter comme une curiosité que les troupes étrangères conservaient les batteries et sonneries de leur pays dans le pays où elles étaient engagées. « Peu d'années avant la Révolution française quelques écrivains se prenaient à désirer que les troupes étrangères fussent tenues d'adopter les batteries et sonneries de la nation au service de laquelle elles étaient enrôlées, au lieu de persister à n'employer que celles de leurs pays. »
Les Anglais ont aussi des timbales. La reine Elisabeth, pendant ses repas, a des concerts de musique militaire exécutés par douze trompettes et deux timbales, avec accompagnement de fifres, cornets et tambours. Le roi Henri VllI avait du reste une musique du même geiu'e, mais composée seulement de fifres et de timbales, ce qui la rendait encore plus monotone et plus désagréable.
'2G0 LA MUSIQrE.
On a souvent parlé de l'fMnploi des instruments à cordes dans les armées et particulièrement en France. A preinièi'e vue, il parait étonnant que des violons aient été transformés en instruments belliqueux, mais la chose se réduit à sa juste valeur quand on se rappelle l'iiilluence des mœurs italiennes sur les inœurs françaises au seizième siècle. Le goût du luxe et des arts s'était développé nonseulement à la cour, mais même dans les camps. Les généraux menaient un grand train de maison, et parmi les gens de leur suite se trouvaient le plus souvent un certain nombre de musiciens. On cite plusieurs grands personnages, entre autres le prince de Condé, qui se faisaient suivre d'une bande de violons non-seulement dans leurs voyages d'ambassade, mais encore à l'armée. Toutefois il ne faudrait pas croire que c'était une musique particulièrement guerrière; elle avait surtout pour rôle de récréer le chef pendant les moments de loisir et à l'heure des repas. L'aventure de la tranchée ouverte au siège de Lérida (1647) en plein jour par le régiment de Champagne précédé des vingt-quatre violons du prince de (londé est racontée de différentes façons par différents auteurs de Mémoires ; mais de quelque manière qu'on l'apprécie, elle a avant tout le caractère d'une bravade. On connaît plusieurs autres aventures de siège, où l'on voit des violons, mais les détails mêmes prouvent que les violons n'étaient là qu'accidentellement et non à titre exclusif ou par préférence aux autres instruments.
Au seizième siècle on voit aussi apparaître les cymbales qui restent d'ailleurs longtemps assez rares et ne prennent vraiment d'extension qu'à la fin du dix-huitième siècle. En général, les instruments usités sont empruntés à l'Allemagne. On suppose de plus que les Français ont pris vers le seizième siècle la cornemuse des Anglais et la musette des Pièmontais.
L'adoption du ha\dbois parait avoir précédé de quelques années le régne de Louis XIY. Quant aux timbales, on ne voit pas que la cavalerie française en ait eu avant cette époque. Mais alors elle en prit aux Allemands dans quelques
MOYEî^S. '201
rencontres, et les régiments qui s'en étaient emparés les armes à la main eurent d'abord seuls le droit d'en l'aire usage. Plus tard femploi des timbales devient plus général.
Il y avait des trompettes dans toutes les compagnies de cavalerie. Le ti-ompette était entièrement atlaclié à la personne du capitaine. Dans chaque régiment un trompettemajor servait d'instructeur et de surveillant.
On voit des tambours au dix-septième siècle dans certaines troupes à cheval et en particulier dans les mousquetaires.
En 1689, chaque compagnie des fusiliers des montagnes, créés dans le Roussillon pour combattre les miquelels catalans, a, au lieu de tand)Our, un corneur qui « se servait d'une grosse coquille de limaçon de mer ; de sorte que lorsque ces compagnies, qui étaient au nombre de cent, marchaient ensemble, cela formait ini bruit champêtre étonnant, et cependant martial. » (M. de Guignard, École de Mars, t. I, p. 722).
Louis XIV attacha beaucoup d'importance à la musique militaire. Dans la collection des batteries et marches à l'usage de V armée française, formée en 1705 par Philidor l'ainè, on voit les artistes les plus célèbres parmi les compositeurs qui ont signé les productions de ce recueil. Un y trouve entre autres LuUi lui-même. A ce propos rappelons que pour une simple batterie de tambours de quatre mesures faite par lui pour le duc de Savoie, ce prince, afin de le remerciei*, lui envoya par son ambassadeur son portrait « em'ichi de diamants, valant mille louis ». La marche n'a du reste rien d'extraordinaire, et le présent a dû être un hommage rendu d'une manière générale au talent du célèbre musicien.
Jusque vers le milieu du dix-huitième siècle, la musique des troupes de France consistait généralement dans le tambour et le fifre de l'infanterie, la trompette et les timbales de la cavalerie, et le hautbois des mousquetaires. Du reste les témoignages sont unanimes sur l'infériorité des instruments, des instrumentistes et des compositions, bien que beaucoup de ces dernières dussent être de Lulli. On peut noter toutefois l'apparition de \à petite flûte qui se
glisse dans les régiments à la place du fifre, instrument cri.'u'd, fîiux: ol dépourvu de clef, avantnge que la petite flûte possède.
A propos de la fausseté des instruments militaires des Français, J-J. Rousseau fait une remarque bien cui'ifîuse, c'est (ju'en eiilciidant de si mauvaise musique; les Allemands croyaient avoir devant eux des recrues et non de vieilles troupes, et par suite n'agissaient pas avec assez ae précautions, ce qui fit maintes victimes en différentes rencontres.
D'après le même Rousseau, les musiques allemandes étaient les meilleures de l'Europe et exécutaient des marches d'une vraie valeur musicale. Pour la musique d'harmonie, les Prussiens étaient un peu en arrière des autres Allemands. On cite, par exemple, la musique d'un de leurs régiments composé de deux l)ataillons, qui n'avait en tout que six hautbois et quatre ou six filVes. La France, à ce moment-là, imite beaucoup laPiusse j)0ur tout ce qui concerne le militaire et, par suite, restreint plutôt qu'elle ne développe le nombre des instruments et des instrumentistes.
Cependant quelques instruments nouveaux sont adoptés par certains corps. Dès la guerre de 1741, les hulans du maréchal de Saxe, un régiment de Croates et les gardes-françaises ont une musique à hautbois, à bassons et à cymbales. L'infanterie française emprunte aux Allemands le cor et la clarinette. La grosse-caisse venue d'Orient fait son entrée dans l'orchestre militaire, et le serpent, quoique employé surtout dans les églises, paraît aussi avoir fait partie de la musique de quelques régiments.
En Allemagne le goût pour la musique en général a été très-développé de tout temps, et ce goût trouve à se manifester à propos de la musique militaire en particulier. Dans toutes les cours, on tient à honneur d'avoir et trompettes et timbaliers, qu'on emploie à l'armée. 11 faut cependant noter que, dans les diverses campagnes faites par les Prussiens vers 4795, l'usage des timbales fut aboli pour toute la cavalerie. La supériorité des instrumentistes aile-
mancls est si bien établie qu'au dix-huitième siècle on voit un sonverain étranger, le roi de Poi'tugal, appeler à sa cour vingt trompettes et deux timbaliers allemands.
En Allemagne, les musiques jouent pendant la parade et, le soir, avant la retraite. Les corps de musique sont maigres en général : ils se composent de deux hautbois, deux clarinettes, deux cors et deux bassons. Plus tard on y adjoindra quelquefois une flûte, une ou deux trompettes, un contre-basson ou un serpent. Mais les morceaux sont bien composés et bien joués. Au dire des généraux prussiens eux-mêmes, leurs musiques exercent sur les troupes la plus heureuse influence.
Les Russes doivent aussi aux Allemands les améliorations qui s'introduisent dans leur musique militaire sous Pierre le Grand. Jusqu'alors les Slaves, malgré leur goût naturel pour la musique, étaient restés stationnaires. Les instruments étaient rares et primitifs. Pierre fit venir d'Allemagne pour sa flotte et pour ses armées toutes sortes d'instruments : trompettes, cors, timbales, bassons et hautbois. Un corps de musique est créé dans chaque régiment. A la tète de ce corps est un chef qui, en plus de ces fonctions, fera des élèves parmi les enfants de troupe. Personnellement le czar aimait les concerts d'instruments bruyants, rudes et sonores. Pendant ses repas, il se faisait jouer des morceaux avec des cornets à bouquin et des saquebutes (trombones) : on sait qu'il avait voulu commencer son métier de soldat par être simple tambour. A partir de Pierre, la musique militaire fait en Russie de grands et rapides progrés. Vers le milieu du dix-huitième siècle, on invente la musique dite cors russes (dont nous parlons plus loin) et on la met dans un grand nombre de régiments. On introduit aussi en Russie et dans beaucoup de cours d'Allemagne des instruments turcs, et l'on fait même venir des Turcs pour en jouer, mais cette musique est plus bruyante, ou, si l'on aime mieux, plus bizarre que belle.
En Irlande et en ïicosse la cornemuse est l'instrument guerrier de prédilection. Nous racontons en détail au chapitre xx l'épisode de la bataille de Québec (1759), qui prouve
quel cfi'ot étonnant avait le son do l'instrument national sur les troupes écossaises. Aujourd'hui encore, on trouve la cornemuse dans quelques régiments anglais. Chez les Anglais la trompette a précédé le tamhonr comme; chez les Français. Du reste les Anglais adoptent volontiei's les innovations du deiioi's et conq)létent leur musique militaire assez rapidement.
A partir de la fin du dix-huitiéme siècle la musique militaire prend une inq)orlance de plus en plus grande dans les diflérenls i)ays d'Europe. On a vu dans nos chapitres précédents quelles innovations avaient été apportées, quels progrés avaient été faits dans la fahrication des instruments. Les musiques }nilitaires participent aux innovations introduites dans l'orchestre. De nos jours, certains corps de nuisi(iue d'Autri(;he, d'Allemagne, de Belgique, de France et de Russie sont arrivés à une perfection de jeu remarquahle. Il n'est personne qui nait admiré le lalent, le goût, le fini avec lesquels ces musiques d'élite exécutent non-seulement des marches ou des airs de danse, mais encore des airs variés, des fantaisies, des ouvertures, et même des symphonies des grands maîtres ^
En dehors des Européens ou peuples à hahitudes européennes, il y a bien des musiques guerrières, mais d'une manière générale on peut dire qu'elles sont bruyantes et même cacophoniques. Les voyageurs qui les ont entendues ne parlent que de trompettes tapageuses, de conques mugissantes, de flûtes criardes, de hautbois aigres, de clarinettes discordantes. Les instruments à percussion, tels que tambours, timbales, cymbales et gongs y dominent quand ils ne les composent pas exclusivement. Une pareille instrumentation implique des morceaux à l'avenant. Il peut être curieux d'étudier ce brouhaha à un point de vue ethnographique ; il n'y aurait aucun intérêt à y chercher des documents pour l'histoire de l'art.
• Pour tout ce qui concerne rori^anisation ou la réorganisation administrative des musiques militaires à partir de la fin du dix-huitiême siècle, il faut consulter le savant ouvrage de Kastner : Manuel de musique mililaire.