‹ La musiqueChapitre 24 sur 28 · XI K · texte numérisé non relu

XI K

Cl'iuosités musicales. — Harpe colienne. — Harpe éolieune gigantesque de Gattoni. — Anémocorde. — Le Goliath de Kœmpfer. — L'octobasse de Vuillauine. — La contre-basse monstre du duc de Saxc-Mersebourg. — Le basson gigantesque de Htendel. — Orgue à vapeur. — Musique à coups de canon. — Cor russe. — Orgue de cliats. — Louis XII et le canon de Josquin. — L'air à trois notes de J.-J. Rousseau. — Paroles sacrées et airs profanes de la fin du moyen âge. — La Philomèie séraphique. — Précocité des musiciens.

Comme la littérature, comme la peinture et la sculpture, comme n'importe quelle production de l'esprit en un mot, la nmsique a été et est encore féconde en essais de toutes sortes. Les uns ont été heureux, et la preuve, c'est que la musique a toujours marché de progrès en progrès. Les autres ont été hardis, téméraires, et n'ont pas abouti. D'autres ont été extravagants et n'ont pas acquis d'autre renommée que celle du ridicule. 11 y aurait un gros volume h faire, si l'on voulait seulement réuiiir les curiosités proprement dites ou les bizarreries qui se rencontrent dans l'histoire de l'art musical; mais nous nous contenterons de prendre dans le nombre quelques faits qui montrent à différents points de vue ce besoin perpétuel d'innover dont est travaillée l'imagination humaine.

De tous temps l'oreille de l'honnne a été sensible à la sonorité et au timbre, abstraction faite de toute combinaison musicale. Une des plus intéressante créations de cet instinct est la hari^e éolienne. Cet objet, qu'il faut plutôt considérer connue un appareil musical que comme un instrument, produit des sons harmonieux par le seul effet du vent. 11 se compose d'une boite de résonnance, construite en sapin pour être très-sonore, sur laquelle sont tendues

des cordes. On dispose l'objet dans un courant d'air : aussitôt qu'il fait un peu de vent, les cordes résonnent d'une façon agréable. D'abord c'est l'unisson ; puis, à mesure que le vent augmente, on entend un mélange confus et cliarmant de tous les sons de la gamme, ascendants et descendants. La succession et la combinaison des notes se font sans ordre et sans règle; on y distingue toutefois par instants des accords harmonieux et des crescendo et des decrescendo d'un effet étoimant. On attribue l'invention de la harpe éolienne au père Kircher, savant jésuite allemand du dix-septième siècle. On cite la harpe éolienne gigantesque construite en 1785, à Côme, par l'abbé Gattoni. Il fallut l'établir dans un jardin, à cause de l'énormité des proportions. Les coi'des, au nombre de quinze, étaient de gros fils de fer, longs de cent mètres, enroulés à chaque extrémité sur des cylindres qui servaient à les tendre, disposés dans la direction du nord au sud, et formant avec l'horizon un angle de 120 à 50 degrés. Sous l'inqjulsion du vent, l'instrument, pai'aîl-il, rendait des sons trés-puissants.

En 1789, à Paris, un Allemand, Jean Schnell, utilisa cette propriété qu'ont les cordes de vibrer par l'effet du vent. Seulement, au moyen d'un clavier, il régla la distribution du courant d'air, de manière à obtenir des notes déterminées. L'instrument s'appelait anemocorrfe, du grec anemos, vent, et chordî, corde. Il avait, disent les comptes rendus de l'époque, des sons très-suaves, et produisait d'une façon ■surprenante le crescendo et \e decrescendo. C'était en somme une sorte d'harmonium à cordes. Quant au détail du mécanisme, il n'est pas connu.

Cette recherche de la sonorité a quelquefois poussé les facteurs d'instruments et les musiciens à construire ou à se faire construire des instruments d'une taille au delà de l'ordinaire. Nous avons vu plus haut que plusieurs de ces essais ont réussi, témoin les grosses contre-basses de cuivre de diverses formes et de divers systèmes dues à de savants luthiers français et allemands, témoin la belle clarinette basse employée par Meyerbeer dans les Huguenots. On connaît le Goliath de Kœmpfer, qui se démontait et se remontait

Fis. in. — Oclobasse de Vuillaume.

avpc des vis, lorsque le célèbre contre-bassiste voyageait pour aller donner des concerts.

L'inijiortance et la beauté des notes graves dans l'harmonie a lait faire de nouvelles recherches. Au nuisée iiistrnnuMilal du Conservatoire de nuisique à Paris, on voit une contre-basse gigantesque que le célèbre luthier Yuillaume a imaginée et construite. Cet instrument, haut de quatre mètres, résonne à l'octave grave du violoncelle, d'où son nom octobasse. Il est monté de trois cordes, accordées en quinte et quarte, lit, sol, ut. Comme les doigts ne seraient ni assez longs ni assez torts pour agir sur les cordes, l'instrument est numi d'un mécanisme particulier : au moyen de leviers, des louches d'acier, qui sont de véritables doigts, pressent énergiquement les cordes et font les notes. L'exécutant, dans chaque position du doigt d'acier, a toujours à sa portée trois notes, dont la deuxième est la quinte et la troisième l'octave de la première. Les leviers sont mus par un système de pédales que la main et le pied gauches de l'instrumentiste font basculer derrière le manche. Les sons, paraît-il, sont d'une puissance et d'une beauté remarquables. 11 n'existe plus ({u'une octobasse comme celle-ci : elle est en Paissie.

Le duc Guiyaume Maurice de Saxe-Mersebourg, qui vivait dans la première moitié du dix-huitième siècle, avait une telle passion pour la contre-basse que, dans son château de Mersebourg, une grande salle était toute meublée de ces gros instruments. Une contre-basse monstre trônait au milieu, et pour la jouer il fallait monter sur une échelle. Le duc eût été certainement ravi de connaître l'octobasse de Vuillaume.

N'oublions pas un instrument énorme devenu historique, dont un seul artiste a pu jouer; il est vrai que c'était un instrument à vent. Ilœndel, qui aimait les sonorités puissantes et majestueuses, avait fait fabriquer un hasson-douhle (contra-fagotto) de seize pieds de longueur. Quand l'instrument fut fait, personne n'en put jouer. Un siècle après la naissance de llsendel, il y eut une fête commémorative en son honnenr. A ce moment-là, vivait un nonnué John Asli-

ley, liaulboistt; de la garde royale anglaise, qui repiit le basson gigantesque et réussit à s'en servir.

Le besoin d'obtenir une sonorité intense peut produire Ijarfois de singuliers contre-sens musicaux. Les Aniéiicains des Elals-Uiiis. (jiii nialgi'é leur espi'it posilil' sont souvent si avides du i)izarre et de l'extraordinaire, ont imaginé de l'aire servir la vapeur à jouer des airs à i)ord des bateaux pour désennuyer les passagers. Une série de timbres de métal de différentes tailles formant une échelle dénotes sont mis en vibration j)ar des jets d<> vapeur, (les jets ne s'échappent qu(! quand des leviers ouvrent les orifices de tubes disposés sous les timbres. Les leviefs eux-mêmes sont mus par un cylindre à pointes semblable à celui des orgues de Barberi ou des serinettes. Le tout marche au moyen d'une manivelle. Ou exécute sur celle machine des airs quelconques. Il en est venu une en France qui a couru les fêtes et les foires : on a donc pu appi'écier cette sonorité sauvage qui faisait penser à de véritables mugissements.

Mais le triomphe de la musique bruyante, c'est la nmsique à coups de canon, et, ce qui est bieji étrange, c'est qu'on y soit revenu à plusieurs reprises. En 1788, l'italien Sarti, maître de chapelle à Saint-Pétersbourg, organisa la partie musicale d'une fête célébrée pour la prise d'Okrakow. Il composa un Te Deiim qui fut exécuté par un orchestre énorme de chanteurs et d'instrumentistes. Dans la cour du château étaient des canons de différents calibres, dont les coups tirés en mesure à des intervalles donnés formaient la basse de certains morceaux. Sarti eut des imitateurs. Charles Stamitz, que son talent sur l'alto aurait dû, ce semble, porter à des idées plus mélodieuses, fit exécuter à Nuremberg une grande composition vocale et instrumentale avec acconqiagnenient obligé de coups de canon.

En 1850, au camp de plaisance de Krasnoje-Selo, en Russie, il y eut une grande solennité musicale dont cent vingt coups de canon formèrent l'introduction. Ensuite des masses chorales exécutèrent des chants, pendant lesquels des coups de canon, tirés régulièrement, battaient la mesure.

Une des grandes difficullés de la musique d'orchestre est d'arriver à un ensemble parfait, de manière que tous les instruments semblent n'avoir qu'une pensée et qu'un sentiment. Les Russes sont parvenus à réaliser cet ensemble dans des conditions étranges, et dont on ne pourrail trouver d'exemple chez aucun autre peuple. Vers le luilieu du dix-huitième siècle, le maréchal Kirilowitsch, dit-on,' inventa un genre de musique uniquement composée de cors. Cette musique fut perfectionnée par Maresch, musicien de la Bohème, qui était alors directeur de la musique impériale. Ce système consistait et consiste encore en un nombre considérable de cors ou trompettes, ou plutôt de tubes coniques de métal, donnant chacun une seule note. Chaque exécutant doit donc compter des pauses et des silences aussi longtemps que la note à laquelle il est attaché ne se présente pas dans le morceau. Cette nnisique est connue sous le nom de cors russes. Ces cors sont gradués de manière à fournir toutes les notes nécessaires non-seulement à un morceau mélodique, mais encore à toute espèce d'accompagnement. Un habile orchestre de cors russes arrive à exécuter sans aucune hésitation ni confusion des quatuors, des symphonies, des concertos, des fugues, des traits et même des trilles.

Le goût de cette musique véritablement mécanique se répandit bientôt parmi les grands seigneurs russes, et plusieiu's d'entre eux eurent à leur service des corps de musique ainsi composés. Un grand nombre de régiments en furent également nmnis. On assure qu'il faut, ou du moins qu'il fallait plusieurs années pour former une musique de ce genre. M. Fétis l'a parfaitement jugée lorsqu'il dit : « La vie de l'art, le sentiment ne saurait exister chez des hommes qui se sont réduits à n'être qu'un tube sonore, qu'une note de musique, et qui se sont en quelque sorte isolés en sons abstraits. Je ne puis vous faire entendre aujourd'hui mon orchestre, disait un grand seigneur russ(^ à un éti'anger, parce que mon si bémol de la troisième octave a reçu la bastonnade. C'est qu'en effet tel musicien d'un pareil orcliestre n'est plus un honnne sensible aux charmes d(^ la

musique ; ce u'ost plus que la matière d'un sou de celte musique, c'est un ut ou un si bémol. )>

La musique, comme nous l'avons dit, a êtt'pai-fois l'occasion d'inventions excentriques et même l'idiculcs. Une des plus célèbivs est celh; de Vorgue des chats, dont le; père Menesti'ier, savant jésuite du dix-scpliènie siècle, jious a laissé la description dans son livre sur les Représentations en musique. Lors du voyajc^e que l'iiilippe 11, loi d'Espagne, fit à Bi'uxelles, en 1549, pour visiter son pèi'e Charles- Quint, il y eut des rèjouissiuices de toute espèce, et entre autres un cortège tenant à la fois d'une mascarade et d'une procession. L(^ plus curieux de ce cortège était un chariot portant un orgue. Seulement l'organiste était un ours, et les tuyaux étaient remplacés par des boîtes longues et étroites dont chacune renfermait un ehat. Lesqueues dépassaient et étaient j-elièes aux toiiehes du clavier par une ficelle, de sorte qu'il suffisait de presser les touches pour tirer les queues correspondantes, et faire sortir des boites, par conséquent, des miaulements de colère ou de douleur selon le caractère du chat ainsi offensé. Un chroniqueur, Juan Christoval Cal vête, prétend même que les chats étaient rangés selon leur voix, de manière à produire les notes de la gamme. Nous ne pouvons guère contrôler aujourd'hui cette assertion qui pourrait bien n'être là que pour enjoliver l'histoire, mais ce qui est au moins aussi surprenant que ce fait, s'il était vrai, c'est que le souvenir de ce concert resta comme celui d'une musique fort digne d'être connue et qu'on le renouvela par la suite, à deux reprises, à Saint-Germain en 1753, et à Prague en 1773.

Certaines compositions musicales offrent des particularités amusantes ou intéressantes. Recueillons quelques anecdotes.

« Louis Xll, qui aimait beaucoup une chanson populaire, demanda un jour à Josquin d'en faire un morceau à plusieurs voix où il pût (le roi) chanter sa partie. La proposition était embarrassante, parce que Louis Xll n'était pas musicien et n'avait qu'une voix faible et fausse ; cependant le compositeur triompha des difficultés en faisant

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(lu tlièinc un (-anou à riuiisson pour deux eiilauls de? cliœiu'; à la partie du roi qu'il appela vox régis, il ue mit qu'une seule note qui se répétait pendant tout le morceau, et il garda pour lui la basse. La roi s'amusait beaucoup de l'adresse de sou musicien qui avait trouvé le moyen de le faire clianter juste. » (F.-J. Fétis.)

En l'ait de toui's de force, mais du genre agréable, je reconnnande à quiconque aura étudié la musique pendant un quart d'heure l'air de J.-J. Rousseau sur les paroles : Que le jour me dure... On parlait devant lui, dit-on, de la difficulté de composer de la musique avec très-peu de notes. H s'engagea à faire un morceau véritable avec le moins de notes possible, et il écrivit pour les paroles citées un air charmant de mélodie, de simplicité et de tendresse. Or l'air n'a que trois notes en tout diversement combinées. Il en a été fait de nos jours un accompagnement délicieux de finesse, de grâce et de légèreté par Alkan. Air et accompagnement méritent bien dans leur genre de prendre place parmi les merveilles de la mu&ique.

L'air de J.-J. Rousseau, résultat d'une gageure, montre ce qu'une heureuse inspiration peut tirer d'éléments même défavorables. La musique pourtant ne s'accommoderait pas toujours de pareilles conditions; elle est faite pour suivre des règles, sévères si l'on veut, mais non pas pour se livrer à des exercices qui rentrent dans les charades et les logogriphes. Ce fut pourtant le talent auquel aspirèrent de trèssavants nmsiciens de la fin du moyen âge. Dans la seconde moitié du quinzième siècle et la première du seizième, les bizarreries de la scolastique avaient été transportées dans l'art musical. La science liarmonique qui prenait son essor était devenue fort compliquée. On usait avec passion, mais sans goût, de procédés mécaniques, qui étaient utiles aux progrès de l'art en tant qu'études et exercices, mais qui après tout n'étaient que des accessoires. Or on en avait fait l'objet principal. Ainsi la mélodie était considérée comme si peu de chose qu'on ne cherchait même pas en général à inventer des chants; on prenait des airs populaires pour servir de thèmes aux motets et aux messes. On en arriva

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iiKMiio à |ii'('ii(li'('. dos airs de (-liaiisoiis grivoises, sur Ics- (jiii'ls on ajiistail. les paroles des textes sacrés. Un pareil al)us avait lait pi'endre au paj>e Maicel, en 1555, la résolution do no conserver que le |)lain-cliant dans l'Église. On sait comment l'alestrina le fit renoncer à son projet, en composant la messe connue depuis sous le nom de messe du pape Marcel.

Il no faudrait pas croire pourtant (juo le mauvais goût disparut do la musique l'oligiouso. Bon nombre d'ouvrages postérieurs à Palestiina prouvent que rinconvenance régnait toujours ; soulomont l'affectation et la mièvrerie s'y étaient jointes. Il suffira do citer un volume de chants sacrés de 1652, intitulé la Phllomèle scrapJiiqiie : ce titre prétentieux sert d'éli({uolfe à une collection de cantiques tous composés sur des airs mondains.

Parmi les curiosités de la nmsique, une des plus étonnantes peut-être est la précocité de la plupart des musiciens. Passons rapidement en revue presque tous ceux qui se sont fait un nom du seizième siècle à nos jours ; nous verrons leur vocation se révéler dès l'enfance, et souvent dans des proportions merveilleuses.

a Roland de Lassus ou de Lattre (Orlando Lasso), né à Mons en 1520, mort en 1594, s'était rendu si célèbre, avant l'âge de douze ans, par la beauté do sa voix, à l'église de Saint-Nicolas do Mons, qu'il fut plusieurs fois exposé à être enlevé par Ferdinand de Gonzaguo, vice-roi de Sicile. Ce violent amateur de musique parvint à décider les parents du jeune chanteur à le laisser venir en Italie.

LuUi, né à Florence en 1655, mort en 1687, tout enfant jouait de la guitare d'une manière remarquable, et il n'était encore que l'un des marmitons de Mlle do Montpensioi", lorsqu'il composa plusieurs agréables mélodies, entre autres, dit-on, l'air Au clair de la lune. Mais cet air paraît dater de plus loin. II entra très-jeune dans la « grande bande dos violons du roi ».

Michel Pàchard de Lalando, né à Paris on 1657, mort en 1726, remarqué d'abord par sa voix lorsqu'il était enfant de chœur à l'église de Saint-Germain l'Auxorrois, apprit sans

mailiT, avant l'àijj'c de qiiiiiz(^ ans, à jouer du violon, du clavecin, de la basse de viole, et de plusieurs aulnes insti'innents. Un de ses beaux-frères orfranisa dr. [)elits concerts où sa réputation grandit rapidement.

Campra, né à Ai.K en Provence, en 1G60, mort en 1744, était, avant l'âge de vingt ans, maître de chapelle de la cathédrale de Toulon.

Rameau, né à Dijon en 1685, mort en 4764, à l'âge de sept ans pouvait jouer toutes les partitions, à première vue, sur le clavecin.

Hœndel, né à Halle, en Saxe, en 1685, mort en 1759, étant encore tout petit enfant, avait, à la dérobée, appris seul, la nuit, à jouer de l'épinette. A huit ans, dans une chambre du palais du duc de Saxe-Weissenfels, où son père l'avait conduit, il lui arriva, ne croyant pas être écouté, de trahir son talent en jouant sur un clavecin. Le duc voulut qu'on lui enseignât la musique. A dix ans, Haendel composait des motets pour l'église principale de Halle.

Jean-Sébastien Bach, né à Eisenach en 1683, mort en 1750, jouait sur le clavecin, dès son enfance, les compositions des plus grands maitres. Poiu- parvenir à posséder ces compositions dont son beau-frère voulait lui faire ajourner l'étude, il*eopia, à la seule lumière de la lune, pendant près de six mois, un cahier 'qui en contenait plusieurs.

Marcello, né à Venise en 1686, mort en 1759, était passionné pour la nuisique jusqu'à inquiéter son père, qui l'emmena à la campagne et le priva de tout instrument et de toute composition musicale. Mais le jeune homme, dans cette solitude, composa une messe en musique dont les beautés triomphèrent de la résistance paternelle.

Pergolése, né à Resi, dans les États-Romains, en 1710, mort en 1756, jouait sur le violon, à treize ans, des morceaux qu'il avait composés lui-même sans maître, et où se trouvaient des difficultés qui étonnèrent les professeurs napolitains du Conservatoire dei Poveri di Gesu Cristo. On le fit entrer à cette école savante. A vingt et un ans, il avait composé la belle partition du drame sacré: San Guglielrno d'Aquito.na.

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Picciiii, lié à Ikiri, dans le royaume de Naples, en 17!28, mort eu 1800, révéla sou talent, connue Bach, en jouant sur un clavecin dans le palais de l'évèquc d(; JJari. L'évô(|ue était dans une pièce voisine. Surpi-is d'un talent si j)récoce, il voulut (]ue reniant lût envoyé, non au séminaire, comme ses parents en avaient eu l'intention, mais au Conservatoire, et à quatorze ans Piccini enli'a à l'école musicale de San Onolrio.

Haydn, né en 175'2, à Rohrau (Aulriclie), mort en 1809, fils d'un charron et d'une cuisinière, laissa pressentir sa vocation dés l'âge de cinq ans. A treize ans, il écrivit une messe. On lui en montra les défauts. 11 aclieta le Parfait maître de chapelle de Mattheson, et étudia seul les règles de la composition.

Grétry, né à Liège, en 1741, mort en 181"», commença de même à écrire, étant enlant, nn motet el une fugue avant d'avoir étudié l'harmonie. Une messi; qu'il composa et qui fut exécutée dans la cathédrale lui valut une hourse au collège liégeois de Rome.

démenti, né à Rome en 1752, moi't en 18ô2, solfiait dès l'âge de six ans. A neuf ans, il suhit l'éitreuve d'un concours pour une place d'organiste et \\n\mpvii\ sur ses concurrents. '^^^

Winter, né à Manheim (!n 1754, mort en 1825, était, à onze ans, violoniste dans la chapelle du prince palatin.

Mozart, né à Salzbourgen 1756, mort en 1791, dés l'âge de trois ans cherchait des accords sur le clavecin ; à quatre ans, il exécutait déjà des morceaux difficiles avec goût et composait des menuets. A six ans, il était applaudi à Munich et à Vienne.

Chérubini, né en Toscane en 1760, mort en 1842, étudia l'harmonie et l'accompagnement à neuf ans. H écrivit, à treize ans, une messe et un intermède pour un théâtre de société.

Dusseck, né en 1761, à Czaslau en Bohème, mort en 1812, jouait du piano à cinq ans et accompagnait sur l'orgue à neuf ans.

Lesuenr, né prés d'Abbevillo en 1765, mort en 1857,

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obtint, à scizo ans, la mailrise de la cathédrale de Séez.

Méhul, fils d'un cuisinier, né à Givet eu 1765, uiort en 1817, élait. à dix ans, l'organiste très-adniii'é de l'église des Récollets de Givet.

Kreutzer, né à Versailles en 1766, mort en 1851, était déjà musicien à cinq ans. Un concerto qu'il composa à treize ans eut un éclatant succès.

Berton, né à Paris en 1767, mort en 1844, était, à l'âge de ({uinze ans, violon au Grand-Opéra.

Délia Maria, né à Marseille en 1768, mort en 1800, jouait, trés-jeune encore, de la mandoline et du violoncelle, et, à dix-huit ans, débuta par un grand opéra joué dans sa ville natale.

Beethoven, né à Bonn en 1770, mort en 1827, était habile virtuose sur le violon, à huit ans; il déchiffrait à douze ans, avec une perfection étonnante, le Clavecin bien tempéré de Jean-Sébastien Bach. A treize ans, il composa trois quatuors. A dix-sept ans, il joua un thème hérissé de difficultés, devant Mozart qui dit à ses amis : « Faites attention à ce jeune homme, vous en entendrez parler un jour. »

Paer, né à Parme en 1771, mort en 1859, composa, à seize ans, laLocanda de vagahondi, et à dix-sept ans i Pretendanti hurlati, opéras bouffes, qui le rendirent célèbre dans toute l'Italie.

Catel, né à Laigle en 1775, mort en 1850, était, avant l'âge de quatorze ans, accompagnateur et professeur à l'Ecole royale de chant et de déclamation de Paris.

Ilummel, né à Presbourg en 1778, mort en 1857, était, dès sept ans, habile virtuose sur le piano. Mozart remarqua son talent et lui donna des leçons. A neuf ans, il joua publiquement dans un concert à Dresde, et sa réputation s'étendit dans toute l'Allemagne.

Paganini, né à Gènes en 1784, mort en 1840, était bon violoniste à six ans, etti huit ans il composait une sonate.

Fétis, né à Mous eiFl|84, était, à neuf ans, organiste du chapitre noble de SainW?^|^idru.

Spohr, né à Bruns\vicl<^i 1784, u%^\ en 1859, à l'âge

de douze ans, exécuta un concerto de violon de sa composition à la cour. Il élail allaché à la chapelle ducale à quatorze ans.

liérold, né à Paris en 1791, mort en 1833, dés l'âge de six ans composait de petites pièces pour le clavecin.

Rossini, né à Pesaro en 1792, était, encore presque enfant, un accompagnateur habile {maestro al cembalo). Il composait à seize ans une cantate : Pianto d'armonia per la morte d'Orfeo.

Meyerbeer, né à Berlin en 1794, mort en 1864, à l'âge de quatre ans reproduisait sur le piano, eu s'accompagnant de la main gauche, les airs que jouaient les orgues des rues. A cinq ans il se faisait entendre dans un concert public, et à neuf, la Gazette musicale de Leipzig le citait comme l'un des meilleurs pianistes de lierlin.

Schubert, né à Vienne en 1797, mort en 1828, entra à onze ans, avec un grand succès, au Conservatoire de Yienne.

Mendelssohn-Bartholdy, né à Hambourg en 1809, mort en 1847, à l'âge de huit ans déchiffrait à première vue toute espèce de musique, et écrivait correctement un morceau d'harmonie sur une basse donnée.

Listz, né en 1811, à Rœding en Hongrie, était à peine âgé de neuf ans, lorsqu'il exécuta en public, à Œdenbourg, un concerto qui conunença sa réputation'. »

i. Ces faits sont empiuntés au livre : les Musicie/is célèbres, depuis le seizième sièclf jusqu'à nos jours, par Félix Clément. Paiis, 18fi8.

Effets moraux de la musique. — Émotion musicale. — Variété de l'émotion musicale. — Causes de cette variété : différence des organismes ; éducation musicale. — Elfets merveilleux de la musique d'après les légendes liindoues, les ragas magiques. — Importance de la musique comme moyen d'action morale d'après les Cliinois : la musique est nécessaire pour gouverner. — Identité d'opinion à ce sujet des peuples orientaux et des peuples grecs. — Le chanteur Démodocos, gardien des mœurs. — Orphée, Amphion ; légendes symboliques ; histoires variées ; passions excitées ou calmées, mœurs adoucies par la musique : Terpandre, Tyrtée, la Marseillaise, Antigénide, Timothée, Damon de Milet, Empédocle, Pythagore, les Arcadiens, les cornemuses de la bataille de Québec, Stradella, Erik. — Musique faisant faire un mariage. — Musique amenant une réconciliation de famille. — Tristesse et désespoir causés par des œuvres musicales dont le caractère n'est ni le désespoir ni la tristesse. — L'émotion musicale ne s'affaiblit pas par la répétition chez les vrais artistes. — Joies et émotions d'un compositeur chef d'orchestre.

La réalité des effets de la musique est une chose incontestable. Si loin que l'on remonte dans le passé, on trouve à ce sujet des témoignages nombreux, et la puissance de l'art musical a même dans certains cas été si grande ou si inattendue qu'elle a donné naissance à des légendes et à des fables dont les détails sont du domaine de la poésie, mais dont le fond est d'une vérité indubitable. Il y a bien eu des protestations contre ce prétendu pouvoir; mais elles étaient le plus souvent l'œuvre de sceptiques spirituels, amis du paradoxe, et à qui d'ailleurs les expressions exagérées de quelques entliousiastes causaient du mécontentement et de l'impatience. Il y a eu aussi de tout temps des gens absolument dépourvus de la faculté de percevoir des sensations musicales; à ceux-là il n'y a rien à dire ; leur opinion est non aveime et a juste la valeur qu'aurait

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celle d'un aveugle à propos de peinture. Il faut dire que le nombre de ces rties incomplets est relativement peu considérable, et que la très-grande miijoi-itt' des lionnnes ont reçu de la nature le goût de la nuisique et la lacullé d'être émus par les sons musicaux.

Ici, pour être exact, il faut faire une remarque importante, c'est que l'émotion musicale n'est pas la même pour tous. Elle n'a pas la même intensité cbez tous les auditeurs d'un même morceau ; ce morceau peut plaire aux uns et déplaire aux autres ; il nous laisse indifférents aujourd'hui, il nous remuera profondément demain. Les formes, les nuances d'émotion sont donc très-variables et il est intéressant de rerbercber les causes de cette variété.

L'effet produit par la musique ne pouvant avoir lieu qu'au moyen du son, et le son n'agissant sur notre âme qu'au moyen d'un organe de relation qui est l'oreille, comme les organismes sont fort différents les uns des autres, il est bien évident que les sensations seront aussi fort différentes. N'entend-on pas dire tous les jours : telle personne est nerveuse, telle autre Jie l'est pas? Et n'est-ce pas une règle élémentaire de savoir-vivre, sinon de bonté, qu'en mainte et mainte circonstance de la vie il faut à l'égard des personnes nerveuses prendre des précautions particulières'? Il n'est donc pas étonnant que ces personnes-là subissent l'action musicale avec une vivacité d'impression que ne connaissent pas celles dont le tempérament est plus calme.

Mais ce serait réduire en somme à bien peu de chose les effets de la musique que d'y voir un pur ébranlement nerveux; car encore faut-il bien avouer que bon nombre d'êtres physiologiquement très-irritables sont assez peu sensibles au charme d'une belle symphonie ou d'un beau morceau d'opéra. Il y a plus et il y a mieux en fait de dispositions musicales. Le goût de la musique, quoique inné, a besoin d'être complété par l'éducation, par l'étude, par l'habitude d'entendre de belles choses. Les gens heureusement doués arrivent vite à l'état de sensibilité intelligente nécessaire pour jouir pleinement et en connais-

sauce de cause du plaisii- (jU(^ donne la musique ; mais parmi ceux dont la nature est plus pauvre à cet égard, du moment que leurs oreilles n'ont pas un vice absolu de conformation, il en est encore beaucoup qui peuvent, malgré quelques imperfections natives, arriver par l'étude e( l'exercice à une sensibilité musicale fort satisfaisante. Il est bien entendu que nous ne parlons pas ici de la faculté de produire de la musique, mais simplement de celle de la sentir.

Quoi qu'il en soit, de tout temps on a cru à l'influence de la musique, de tout tenqjs on en a parlé ; les poètes se sont emparés de ce sujet et l'ont présenté aux peuples paré de toutes les couleurs les plus éclatantes. Qu'on lise, par exemple, les vieilles légendes de l'Inde et de la Chine; on y trouvera le récit d'effets musicaux plus étranges encore que ceux des fables grecques, et malgré l'invraisemblance et le fantastique de ces histoires, nous en rapporterons néanmoins quelques-unes, parce qu'elles sont le témoignage d'un état d'esprit particulier et de croyances intéressantes; parce que, par leurs exagérations mêmes, elles prouvent la haute idée que ces peuples se faisaient et de la poésie et de la musique qui eu rehausse la beauté et en multiplie la puissance.

Le dieu Mahedo et sa femme Parbutea avaient composé des ragas (mélodies) merveilleux. Par un beau jour, un ciel pur, un brillant soleil, 3Iia-tusine, grand musicien et célèbre chanteur, fait entendre un de ces ragas destiné à la nuit, et à mesure que la mélodie magique se répand dans les airs, le soleil pâlit; il finit par disparaître, et les ténèbres de la nuit recouvrent la terre aussi loin que s'étendent les accents du chanteur.

Un autre raga avait la propriété de consumer le musicien qui le chantait. Vn empereur indien, poussé par une curiosité cruelle, ordonna à un de ses musiciens de chanter cetie mélodie, étant plongé jusqu'au cou dans une rivière. L'infortuné obéit, mais dès les premières notes de son air des flammes jaillirent de son corps et le réduisirent en cendres.

2S2 LA MUSIQCK.

Comme contre-parlic du 7'aga du leu, il y avait le raga qui avait le pouvoir de faire tomber la pluie : uue jeune lille qui exerçait un jour sa voix sur ce chaut attira des nuages de tous les j)()iats du ciel, et les plantations de riz du Bengale l'urenl arrosées par une eau douce et fécondante.

Les Chinois avaient aussi des traditions fabuleuses du même gem-e relatives aux effets de la musique. Mais, pour revenir dans un monde plus réel, nous voyons que leurs législateurs honoi-aient la puissance de cet art, au point d'en faire un élément de gouvernement. « La connaissance des tons et des sons est intimement unie à la science du gouvernement )), dit un de leurs écrivains. Et ailleurs: (' La bonne et la mauvaise musique ont une certaine relation à l'ordre et au désordi-e qui régnent dans l'État. Les trois premières dynasties régnèrent pendant une longue suite d'années ; elles firent beaucoup de bien au peuple, et le peuple exprima son contentement par la musique. »

On retrouve le même ordre d'idées non-seulement dans l'histoire des autres pays de l'Asie orientale, mais encore dans celle de l'Egypte et de la Grèce, et l'on pense naturellement à Platon qui employait les mêmes expressions que les législateurs chinois, lorsqu'il déclarait que la musique était nécessaire à quiconque voulait gouverner l'État.

Il n'y a du reste qu'une voix dans l'antiquité classique pour vanter l'influence que la musique exerce sur les mœurs. Homère, aussi grand moraliste que grand poète, place un musicien auprès de la reine Clytemnestre pendant l'absence d'Agaïuemnon pour la défendre contre la pensée du mal. « Pendant qu'au siège d'ilion, dit Nestor, nous livrions de nombreux combats, Egisthe, tranquille, dans un lieu retiré d'Argos, nourricière des chevaux, cherchait par ses paroles à séduire l'épouse d'Agamemnon. Elle se refusa d'abord à cette honteuse action, la divine Clytemnestre; car elle avait une âme vertueuse, et il y avait auprès d'elle un chanteur, à qui, en partant pour Troie, Agamemnon avait bien recommandé de garder son épouse. Il

EI'FETS. '2S5

Ilonièro on ce passage met par avance en action les pensées de Platon qui dira : « La musique, ce modèle parfait d'élégance et de précision, n'a pas été accordée aux hommes par les dieux inunortels, dans la vue seulement de réjouir et de chatouiller agréahlenient leurs sens, mais encore ponr calmer le trouble de leur âme et les mouvements tunuiltneux qu'éprouve nécessairement un corps rempli d'imperfections. »

La légende d'Orphée, qui apprivoisait les tigres et les lions par les doux sons de sa lyre et le charme de sa voix, ji'est qu'une ])oétique image de l'effet civilisateur de la musique sur les peuples sauvages de son tenqjs. Quant à l'aventure d'Amphion qui bâtissait d'une façon si étrange les murs de Thèbes, dont les pierres venaient se placer d'elles-mêmes les unes sur les autres au son de sa lyre, ce n'est qu'une belle métaphore exprimant d'une façon hardie et pittoresque la puissance de la musique sur les hommes qui subissent de dures fatigues ou se livrent même aux plus rudes travaux. Que de fois n'avons-nous pas vu, après une longue marche, des soldats épuisés et traînant le pied relever fièrement la tête et reprendre un pas cadencé et vigoureux, dés que leur musique, à l'entrée d'une ville, commençait à jouer un air bien rhythmé! Et dans les ports, ou à bord des vaisseaux, quand il y a quelque grosse besogne à faire, quelque câble à tirer, quelque lourde charpente à soulever, n'entend-on pas les marins ou les ouvriers accompagner leurs mouvements de chants mesurés qui régularisent et condensent leurs efforts? C'est toujours l'histoire d'Amphion.

A chaque instant les histoires abondent au sujet des effets que la musique prtiduit soit dans un sens, soit dans un autre. Si Terpandre par ses mélodies apaise une sédition et calme les espi-its courroucés et prêts à se porter à tous les excès, Tyrtée, le maître d'école boiteux, envoyé comme général par les Athéniens aux Lacédémoniens, enllamme les courages et inspire le mépris de la mort par ses chants lyriques et ses marches guerrières, dont les merveilleux effets font penser immédiatement à ceux de

-28i LA MUSIQUE.

la Marseillaise pcndaiil In Hrvoliilion. Los deux ^M*ands flûtistes Antigéiiide ot Timotlu'e excitaient l'ardeur belliqueuse d'Alexandre jusqu'au délire par des mélodies véhémentes, et faisaient rentrer le calme dans son âme en changeant de mode. Damon de Mi lot produisait les mêmes effets avec sa tinte, excitant ou apaisant à sa volonté par un simple <-hangement d'air dos jeunes gens pris do vin. Empodocle, selon la tradition, avait prévenu un meurtre par les sons de sa lyre. Pythagore, voyant un jeune homme transporté de fureur et prêt à tuer une personne par qui il se ci'oyait gravement offensé, pi-ia un musicien de jouer un air sur ini modo pacitique, et le furieux, calmé, oublia SOS idées do vengeance. Polybe, historien grave et rélléchi, attribue à la culture de la nmsique la douceur des mœurs des Arcadiens, et, en opposant cette douceur à la cruauté d'autres jx'uplos, ne manque pas de faire remarquer que si ces derniers sont sauvages, c'est qu'ils ne sont pas musiciens.

Plusieurs de ces histoires ont été contestées, il est vrai, mais les temps modernes ne fournissent-ils pas quelques faits analogues, dont le conti'ôle est facile à exercer et dont l'authenticité par conséquent peut-être prouvée ? j^

D'après les plus anciennes traditions, la cornemuse est représentée comme l'instrument national des Écossais, et certains airs guerriers joués sur cet instrument ont plus d'une fois opéré des effets semblables à ceux dont parlent les anciens. Citons-en un exemple qui ne date que du siècle dernier.

A la bataille de Québec, en 17G0, les troupes britanniques se retiraient en désordre. Le général fit des observations assez sévères à un officier au sujet de la mauvaise conduite et de la triste tenue de son corps: « Monsieur, répondit celui-ci avec animation, vous avez commis une grande faute en défendant aux cornemuses de jouer ; rien n'anime davantage les Higlanders à l'heure du combat ; à présent même elles seraient utiles. — Qu'ils jouentdonc tant qu'il leur plaira, repartit le général, si cela pont faire revenir les soldats. » Les musiciens j'oçurent

l'ordi'c (le l'aii'i" oulciidi'c l'air i^'iici'i'iei' (|ii(' li's lli,t;laii(l('i's pit-réiaiciil. L'ail' était à peine cuniiuencé que les sukiats iioii-seiileiiieut s'an-ètèreiit, mais nièiiie reviiirent à leur poste.

Oui ne connaît l'aventure de Stradella, compositeur de musique et chanteur admirable du dix-septième siècle? Il avait gravement ofi'ensè une noble famille de Venise, qui chercha à se venger de lui par un des procédés habituels de cette époque et de ce pays. Deux assassins furent chargés de le suivre et d'épier une bonne occasion pour le tuer. Stradella vint jusqu'à Rome toujours suivi de ses deux assassins. Ces derniers devaient le frapper lorsqu'il sortirait de l'église de Saint-Jean de Latran, où l'on exécutait son oratorio de S. Giov. Battisla. Pour ne pas le perdre de vue, ils s'étaient mêlés à la foule qui assistait à la cérémonie, et suivaient tous les mouvements de l'artiste. Lorsque sa voix s'éleva, ils écoutèrent d'abord machinalement, puis, peu à peu, la beauté de ce chant large, énm, pénétrant les charma, les remua, les attendrit, à tel point que leur âme en fut toute bouleversée, et qu'ils ne purent jamais se décider à frapper celui qui leur avait causé une impression aussi enchanteresse. On dit même qu'ils l'attendirent à la porte par où il devait sortir, qu'ils le suivirent jusque dans un endroit écarté, et, là, qu'ils l'accostèrent pour lui avouer leur criminel dessein et l'avertir de se mettre en sûreté. Changez les noms, les dates et le pays, vous aurez l'aventure de Pythagore et d'Empédocle ; mettez des images et construisez une poétique allégorie, vous aurez la légende d'Orphée.

L'histoire d'Alexandre transporté de fureur lorsqu'il entendait Timothée a pour pendant celle de cet Erik, roi de Danemark, que certains chants rendaient furieux, au point qu'il ne se possédait plus et tuait alors ses meilleurs domestiques. Rousseau fait judicieusement et spirituellement observer à ce propos que ces malheureux devaient être beaucoup moins que leur maître et souverain sensi- ))les aux excitations de la musique ; autrement, il aurait pu courir la plus grande moitié du danger.

'■im LA MUSIQUE.

Diiiis un iiioiido d'idées moins violciilcs, il s'est passé plus (ruiic fois des faits (pii ne sont jjeul-èln; pas les moins intéressants au j)oint de vue des impressions proiluilrs par la musi(pie, et surtout au point de vue des résultats que des personnes délicates et intelligentes pourraient en tirer. Ainsi Grétry dans ses mémoires parle d'un mariage fait parla musique, et d'une réconciliation opérée entr(> parents, également par la musique ; et, comme il se lait le garant de la vérité de ces deux aventures, nous pouvons les rapporter ici en toute confiance, en lui laissant son style.

« A la première représentation de Lucile (1709), le quatuor : Où peut-on élre mieux quau sein de sa famille, lit couler les larmes des spectateui's, sur|n'is d'être énms par de nouveaux, ressorts dans le pays de la galanterie.

« Ce morceau de musique a servi, depuis qu'il est connu, pour consacrer les fêtes de famille. Un jeune honmie, dont je devrais savoir le nom, étant à la première représentation de cette pièce, aperçut le duc d'Oi'léans essuyant ses yeux pendant le quatuor : il se présente le lendemain avec confiance au prince, qui ne le connaissait pas : « Monseigneur, dit-il en se jetant à ses genoux, j'ai vu pleurer votre Altesse, hier, au quatuor de Lucile. J'aime éperdument une demoiselle qui appartient à un gentilhomme d(! votre maison ; il refuse de nous unir parce que ma l'oitune ne répond pas à la sienne, et j'implore votre protection. » Le prince lui promit de s'instruire de l'état des choses, et le mariage fut fait peu de temps après. Je demande si à cette noce on chanta le quatuor?

(( Je me trouvai moi-même quelque temps après chez un homme qui s'était opposé infructueusement au mariage de son frère; la jeune épouse, belle comme Vénus, se présente chez le frère de son mari; elle y est reçue trèspoliments c'est-à-dire froidement: cependant, comme j'aperçus que les caresses de la dame jetaient du trouble dans le cœur de son beau-frère; je les engageai à s'a[)procherdu piano; je cliantailc quatuor avec effusion de cœur, et j'eus le plaisir de voir, après quelques mesures, le frère

ot la sœur s'onlivlacoi' do leurs bras eu répaiulaiil des Lûmes si douces, celles de la récouciliaf.ion. »

La iuusi(iue produit aussi quelquefois de cerlaius eflels de langueur, de découragement, de tristesse et de désespoir, effets bizarres en ce qu'ils ont pour cause l'audition d'œuvres, non pas vagues, mélancoliques ou lugubres, mais énei'giques, animées et même joyeuses. Berlioz parle d'un jeune nuisicien provençal qui, « sous l'empire des sentiments passionnés qu'avait fait naître en lui la Vestale de Spontini, ne put supporter l'idée de rentrer dans notre monde prosaïque ; il prévint par lettres ses amis de son dessein, et après avoir encore entendu le cbef-d'œuvre, objet de son admiration passionnée, pensant qu'il avait atteint le maximum de la somme de bonbeur réservée à l'honnne sur la terre, un soir, à la porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle. »

J'ai connu personnellement un amateur de musique qui ne pouvait entendre les cbœurs des fenunes de Sémiramis sans éprouver une tristesse profonde. Cette nuisi(iue, expression de la plus douce espérance, de la joie la plus tendre, du bonbeur le plus confiant ; cet hymne de fête et d'amour, tout pénétré de parfums et de soleil, le plongeait dans une sombre mélancolie. Il ne prenait pas les choses aussi fort au tragique que le jeune provençal, inais pendant quelques jours il avait pour tout ce qui l'entourait une sorte de dégoût, qui allait, il est vrai, en diminuant et finissait par disparaître, pour revenir cepen^ dant lorsque le personnage en question retournait entendre l'œuvre de Rossini : car il faut ajouter que la véritable souffrance qu'il éprouvait ne l'empêchait pas de s'exposer de nouveau à souffrir.

Ces effets^ malgré leur étrangeté apparente, sont assez faciles à expliquer, psychologiquement parlant, et rentrent dans la classe de la mélancolie des Français, du Sehnsucht des Allemands et du Spleen des Anglais. Une certaine tendance à la rêverie, un dédain inopportun de l'action, de grandes prétentions à être une créature distinguée et incomprise, des besoins ou plutôt des désirs

ti88 L.V MUSIQIE.

au-dessus des facultés cl des ressources, qu('l<|ues cliaf^rins exagéi'és par l'iiiiiigiiialiun, (|uel(jues déceptions MioUenient suj)portées, eu voilà plus qu'il ne l'aul pour que rébranlenieiit nerveux causé par la musique, quelle (pi'elle soit, achève de mettre eu désordre un espj'it déjà mal équilibré et qui n'attendait qu'une secousse pour être entièrement bouleversé. Heureusement que ces cas-là sont assez rares, sans quoi il faudrait, en reprenant l'opinion du philoso{)lie antique, baimir de tout pays où il y aurait des hypocondriaques la musique et les musiciens. Or la musique a certainement fait plus de bien que de mal à la grande majorité des gens affectés d'humeur noire, et il ne faut pas la condanmer à cause de (juelques fâcheuses exceptions.

Du moment que les impressions inusicales se trajismettent à l'esprit par l'intermédiaire des organes et de l'appareil nerveux, il semble, d'après les lois de la physiologie que la répétilion fréquente de ces impressions devrait en émousser l'effet, et cela, surtout chez les artistes, compositeurs ou exécutants qui, par la nécessité même de leurs occupations, pourraient arriver plus vite que d'autres à la satiété et à l'affaiblissement de la sensibilité. 11 n'en est rien, on peut le dire, et c'est fort heureux, car l'art nmsical demande de longues études, un exercice assidu, une attention perpétuelle aux moindres détails ; et l'artiste a besoin d'être soutenu dans ce travail pénible, assujettissant et souvent même ingrat, par des jouissances qui le dominent, par un renouvellement continuel de nobles sensations, dont la grandeur et la puissance lui fassent oublier le travail mécanique auquel il est obligé de se soumettre pour dompter son instrument et en faire l'interprète éloquent et convaincu des inspirations de son âme.

Ces joies peuvent arriver à l'enthousiasme le plus exalté, lorsque l'artiste fait exécuter son œuvre, et l'on ne saurait mieux faire à cet égard que d'invoquer le témoignage d'un honmie qui était à la fois grand compositeur et crand chef d'orchestre.

« Le public arrivo, l'heure sonue, dit Berlioz ; exténué, ahiiué de fati<:]cues de corps et d'esprit, le compositeur se présente au pupilre-chef, se soutenant à peine, incertain, éteint, dégoûté, jusqu'au moment où les applaudissements de l'auditoire, la verve des exécutants, l'amour qu'il a pour son œuvre le transforment tout à coup en machine électrique, d'où s'élancent, invisibles, mais réelles, de foudroyantes irradiations. Et la compensation connnence. Ah! c'est alors, j'en conviens, que l'auteur, dirigeant l'exécution de son œuvre, vit d'une vie aux virtuoses inconnue ! Avec quelle joie furieuse il s'abandonne au bonheur de jouer de l'orchestre ! Comme il presse, comme il embrasse, comme il étreint cet immense et fougueux instrument! L'attention nmltiple lui revient: il a l'œil partout; il indique d'un regard les entrées vocales et instrumentales ; en haut, en bas, à droite, à gauche; il jette avec son bras droit de terribles accords qui semblent éclater au loin connne d'harmonieux projectiles ; puis il arrête, dans les points d'orgue, tout ce mouvement qu'il a conmiuniqué ; il enchaîne toutes les attentions ; il suspend tous les bras, tous les souffles, écoute un instant le silence..., et redonne plus ardente carrière au tourbillon qu'il a dompté.

Luctantes ventos tempestatesque sonoras Imperio premit, ac vinclis et carcere frenat.

Et dans les grands adagio, est-il heureux de se bercer mollement sur son beau lac d'harmonie, prêtant l'oreille aux cent voix enlacées qui chantent ses hymnes d'amour, ou semblent confier ses plaintes du présent, ses regrets du passé, à la solitude et à la nuit! Alors souvent, mais seulement alors, l'auteur-chef oublie complètement le public; il s'écoute, il se juge ; et si l'émotion lui arrive, par-tagée par les artistes qui l'entourent, il ne tient plus compte des impressions de l'auditoire, trop éloigné de lui. Si son cœur a frissonné au contact de la poétique mélodie, s'il a senti ses yeux, s'il a vu les yeux de ses interprètes se voiler de larmes furtives, le but est atteint, le ciel de l'art lui est ouvert, qu'importe la terre!... u

LA MUSIQUE. r 19

Ml'î^IQl'E EMPI.OYIÎE DANS I.F. TRAITESIKM DF. I, 'ALIÉNATION UENTAI.K. — E\[IV-

rit'iicfis isolées. — Expériences faites dans des hôpitaux. — Obsession musicale.

La rniisiquo a sur los sentiinciils ot los id(''('s de riioiiimo dans l'état do santé uuo influence incoiitestahle. Cette vérité, reconnue de tout temps a de tout temps aussi conséquemment inspiré le désir d'appliquer cette influence au traitement des maladies mentales. La théorie était d'ailleurs lojriqiie : puisque les cond)inaisons de sons, disait-on, aj(issent si puissamment sur l'esprit sain et bien portant, c'est que l'esprit, d'une manière générale, a une aptitude naturelle et particulière à entrer en relation avec les sons ; il V a action, ébranlement, et cet ébranlement devra se reproduire, à un degré ou à un autre, même dans l'esprit malade et privé d'équilibre : les secousses ne seront peutêtre plus raisonnables; peul-êtro produiront-elles des résultats bizarres, opposés à ceux qu'elles produisent d'habitude, mais en tout cas ce seront des résultats, et rien ne dit qu'il n'y aura pas moyen d'en tirer parti et de provoquer une réaction salutaire.

En tout cas la pratique a souvent donné raison à la théorie, assez souvent même pour que l'on ait construit sur un certain nombre de faits bien avérés des systèmes qui ont toutes les apparences de la raison et dont l'application a parfois rendu de grands services.

Le grand médecin Celse, qui vivait au siècle d'Auguste, entre autres moyens d'agir sur l'esprit des aliénés, conseille la symphonie (nom d'un instrument peu déterminé, mais ?ans doute sonore), le son des cymbales et autres instru-

El TETS. 2115

monts bruyants. Cœlius Aurelianus, égalomont niédocin, pai'lo des bons effets que peut produire l'excilation de la nnisique lors(|n'on en fait une judicieuse application. Les mémoires, b^s traités sur le même sujet abondent dans les temps plus récents, et de nos jours ils ont une bibliograpbie considérable. Aujourd'bui il est avéré que les médecins aliénistes les plus sérieux essayent dans certains cas de la musique conmie moyen thérapeutique et en retirent de bons effets.

Prenons donc chez les anciens et chez les modernes des exemples intéressants; ils ne manquent certes pas; il n'y a qu'à clioisir.

« L'Esprit de l'Éternel, est-il dit dans la Bible, se retira de Saùl, et un mauvais esprit envoyé par l'Éternel le troublait.

« Et les serviteurs de Saûl lui dirent : Voici maintenant, un mauvais esprit envoyé de Dieu te trouble.

« Que le Roi notre Seigneur dise à ses serviteurs qui sont devant toi, qu'ils cherchent un homme qui sache jouer de la harpe; et, quand le mauvais esprit, envoyé de Dieu, sera sur toi, il en jouera, et tu en seras soulagé.

(( Saùl donc dit à ses serviteurs : Je vous prie, trouvezmoi un homme qui sache bien jouer des instruments, et amenez-le-moi.

« Et l'un de ses serviteurs répondit et dit : Voici, j'ai vu un fils d'isaï Bethléhémite, qui sait jouer des instruments, et qui est fort, vaillant et guerrier, qui parle bien, bel homme, et l'Éternel est avec lui.

« Alors Saùl envoya des messagers à Isaï, pour lui dire : Envoie-moi David, ton fils, qui est avec les brebis.

« Et Isaï prit un âne chargé de pain, et un baril de vin, et un chevreau de lait, et il les envoya à Saùl par David, son fils.

({ Et David vint vers Saûl, et se présenta devant lui; et Saùl l'aima fort, et il en fit son écuyer.

« Et Saùl envoya dire à Isaï : Je te prie que David demeure à mon service, car il a trouvé grâce devant moi.

a Quand donc le mauvais esprit, envoyé de Dieu, était

294 LA MUSIQLE.

sur Saùl, David pi'cnait sa liîiipc, cl il en jouait; ot Saûl en était soulagé ot s'on trouvail hicii, parce (pie le mauvais esprit se retirait de lui. »

C'est ainsi que dans les temps modernes, i'Iiilippe V, roi d'Kspagne, ne pouvait être distrait de ses accès d'hypocondrie que par les accents enchanteurs du célèbre Carlo Broschi, dit Farinelli, le meilleur élève de l'illustre l'orpora. On sait que ce prince était tombé dans une mélancolie qui lui faisait négliger non-seulement les devoirs de son gouvernement, mais le soin même de sa personne. Farinelli venait d'arriver à Madrid; la i-eine voulut essayer sur son époux l'effet de lanmsi(|ue, et la voix de ce chanteur merveilleux agit sur l'esprit du roi avec une telle puissance qu'il parut sortir tout à coup d'un long rêve, qu'il se laissa raser et habiller, et (ju'il consentit à aller au conseil de ses ministres, ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.

L'aventure de la princesse Belmonte est du même genre. Elle est peut-être moins connue, mais elle semble tout aussi authentique. La princesse venait de perdre son mari, et cette mort l'avait plongée dans un désespoir, qui était devenu de la stupeur. Depuis un mois elle ne pouvait ni parler ni pleurer. Cette inertie physique et morale allait s'aggravant tous les jours, et l'affaiblissement de la raison amenait peu à peu l'anéantissement de la vie. On portait tous les soirs la malade dans ses jardins qui étaient célèbres par leur beauté; mais elle restait indifférente à tout et ne semblait même pas comprendre où elle se trouvait. Raff, le plus grand chanteur de l'Allemagne, qui passait à Naples, voulut visiter ces jardins. Une des femmes de la princesse pria le grand artiste de chanter prés du bosquet où elle se trouvait étendue. Raff y consentit et chanta un air simple, mais expressif et touchant. La mélodie, les paroles, la voix de l'artiste, tout se réunit pour remuer profondément l'âme de la princesse. Les larmes lui jaillirent des yeux; elle pleura plusieurs jours et fut sauvée.

Jacques Bonnet édita au commencement du dix-huitième siècle l'Histoire de la musique et de ses effets, dont les maté-

El' F ET s. 293

ri;uix avaient ôlé i'ass('inl)l('s par son IVère Piorrc, IJonnet, médecin de la duchesse de IJourgogiie, et par leur oncle, l'abbé Boui'delot. 11 y raconte, entre autres, qu'étant à la Haye, en 1688, un de ses amis, qui était écuyer du prince d'Orange, lui fit entendre dans la chambre du prince un petit concert composé seulement de trois excellents nuisiciens. 11 lui dit que c'était \,\ potion cordiale dont son maître se servait pour dissiper la mélancolie ou pour se soulager, quand il était malade.

Un médecin du même pays guérit un cas de folie par le bal et la musi([ue. Nous laisserons Grétry raconter et garantir l'aventure.

« Je sais qu'un médecin hollandais, dit-il dans ses essais sur la nmsique, guérit radicalement un fou par le régime

que je vais dire Le jeune homme qu'on lui mit entre

les mains était sain de corps ; le médecin crut que c'était par des études foi'cées qu'il avait perdu la raison, car il écrivait sans cesse ; et pour le voir calme en apparence, ses parents étaient obligés de lui fournir autant de papier qu'il en j)Ouvait barbouiller. « Invitez vos amis, dit le médecin ; donnez dès demain un bal ; que la musique soit formidable; outre les violons, les flûtes, les basses, que le cor, latronqjette, le tambour exécutent les contre-danses ; ayez de bon vin vieux, je veux qu'il en boive et qu'il s'enivre -, ne l'invitons point à se rendre dans la salle du bal ; je veux que ce soit le bruit, la gaieté qui l'y attirent : s'il s'y rend, alors ne faisons pas attention à lui, mais que les plus jolies fennnes l'invitent à boire jusqu'à ce qu'il soit ivre-mort. Après ce premier essai, je vous dirai s'il faut continuer le même régime. » Tout fut exécuté selon l'ordonnance. Le jeune homme écrivant dans sa chaïubre en présence d'une personne qui l'observait n'entendit pas d'abord le fracas du bal ; bientôt il quitta sa plume, et fut ])lusieurs fois écouter à sa porte ; il prit enfin son parti et se rendit au bal. Alors, sans le regarder la gaieté redoubla (il n'y eut que sa mère qui sans doute pleurait dans un coin); les plus jolies femmes, celles qu'on savait qu'il jjréférait, vim-ent en souriant lui offrir le nectar qui trou-

290 LA MUSIQUK.

hla pour la preiiiièi'c l'ois la l'aisoii du palriardio >'oé : il on but beaucoup et s'ondonnit dans un fauteuil. Le médecin voulut qu'on le laissât dans la salle du bal tout le temps de sa durée, c'est-à-dire jusqu'au lendemain malin. « C'est à présent, dit-il, qiu; l'impression (jui a aliéné sa raison commence à se détruire par une autre impression tout opposée; que la musique soit toujours forte et animée ; réjouissez-vous de bon cœur, j'espère que vous le guérirez. Tout le temps où vous le voyez assoupi, tranquille, et surtout détourné de sa manie d'écrire; chaque minute où nous pouvons l'absorber, l'éloigner de ce qui l'occupe ti'op, est un baume pour son imagination. Dès que votre bal aura fini, s'il dortencore, je resterai près de lui ; je veux être présent à son réveil. » En effet, il dormit tout le reste de la nuit et du bal ; en s'éveillant il était seul avec le médecin, et le jeune homme avait toute sa raison, parce qu'il avait cessé pendant quelques heures de songer à ses écritures. — Où suis-je? dit-il. Que m'est-il arrivé? — On a dansé toute la nuit chez votre père, lui dit le médecin, et vous vous êtes bien amusé. — Ah ! — Comment vous portez-vous? — J'ai mal à la tête. — J'ai vu que telles et telles dames vous engageaient à boire un peu trop souvent. — Ah! c'est cela; je vais retourner à ma chambre. — Allons-y ensemble. — Ah! voilà mes papiers, il faut que j'écrive. — Écrivez, je vais prendre un livre. 11 écrivit quelques lignes, regarda le médecin, qui feignit de ne pas prendre garde à lui ; alors il déchira plusieurs de ses papiers, fut se mettre au lit, et s'endormit de nouveau. Le médecin passa chez les parents du jeune homme, a La fatigue, dit-il, l'assaut que j'ai livrée sa pauvre tète, « ne lui laissent plus l'envie ni la faculté d'écrire ; il est allé <i se coucher, et il dormira longtemps. Vous savez ma « recette, recommencez votre bal dés ce soir, après quoi « nous laisserons un jour ou deux d'intervalle avant de « lui en donner d'autres. » Le Hollandais qui m'a conté ce fait m'a assuré que le jeune homme guérit radicalement au bout de quinze jours. »

Los mémoires de l'Académie des sciences de Paris four •

Kl'I'ETS. 297

nissoiitdcs cxoinples de guérisons romarquables : faisonsleur quelques emprunts :

« Un musicien illustre, grand compositeur, fut attaqué d'une fièvre qui, ayant toujours augmenté, devint continue avec des redoul)lements. Le septième jour, il tomba dans un délire très-violent et presque sans aucun intervalle, accompagné de cris, de larmes, de terreur et d'une insomnie perpétuelle. Le troisième jour de son délire, il demanda à entendre un petit concert dans sa chambre ; son médecin n'y consentit qu'avec beaucoup de peine. On lui chanta les cantates de Bernier. Dés les premiers accords qu'il entendit, son visage prit un air serein, ses yeux furent tranquilles, les convulsions cessèrent absolument; il versa des larmes de plaisir, et fut sans fièvre durant tout le concert; mais, dés qu'on l'eut fini, il retomba dans son premier état. On ne manqua pas de continuer l'usage d'un remède dont le succès avait été si imprévu et si heureux. La fièvre et le délire était toujours suspendus pendant le concert ; et la musique était devenue si nécessaire au malade que la nuit il faisait chanter la personne qui était auprès de lui. Enfin dix jours de musique le guérirent entièrement sans autre secours qu'une saignée du pied qui fut la seconde pendant sa maladie'. »

« Un maître à danser d'Alais, en Languedoc, s'étant, pendant le carnaval de 1708, excessivement fatigué par les exercices de sa profession, fut attaqué d'une fièvre violente. Le quatrième ou le cinquième jour, il tomba dans une léthargie dont il fut longtemps à revenir. Ce ne fut que pour entrer dans un délire furieux et muet, pendant lequel il faisait des efforts continuels pour sauter hors de son lit, menaçait de la tète et du visage ceux qui l'en empêchaient. Il refusait obstinément, et toujours sans parler, tous les remèdes qu'on lui présentait. Le maire de la ville, qui le vit dans cet état, soupçonna que peut-être la musique pourrait un peu remettre cette imagination déréglée ; il en fit la proposition au médecin. Celui-ci ne désapprouva pas

1. Cité pnr le docteur H. Chomet, dans son livre: Effets et influence de la musique sur la muté cl la maladie.

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l'idéo; mais il ('l'ai.ifiiait le lidiciih^ de rcxôcutioii ((iii aurait étô cncorf» iiiliiiiiiiciil plu* t;rati(l si le iiialade i'ûl mort dans l'application du remède. Un ami du maître à danser, ({ue rien n'assujettissait à tant de ménagements, et (|ui savait jouer du violon, prit celui du malade |>our jouer les airs (pii lui élaient les plus familiers. On le crut plus i'ou que celui (|u'()n gaidait dans hî lit, et l'onconniiençait à le charger d'injures, lois(|ue le malade se leva sur son séant connue un homme agréahlement surpris, et tentait avec ses bras de hatti'e la mesure. Mais comme on les lui retenait avec Ibrce, il ne pouvait mar<|uer que de la tète le plaisir (ju'il ressentait. Peu à peu cependant, ceuxmèmes (jui lui tenaicMit les liras se relâchèrent de la violence avec laquelle ils le sei'i-aient et cédèrent aux mouvements du malade qui bientôt recouvra la raison. Enfin, au bout d'un quart d'heure, il s'assoupit profondément et eut pendant ce sommeil une crise qui le tira d'alTaire ^ )i

Donnons mainlenant quelques exenqjles de la musi((ue employée systémati(juement comme moyen curatif dans des réunions d'aliénés. Voici ce qu'on lit dans un rapport des plus intéressants fait au conseil général des hôpitaux par M. Ulysse Trélat.

« Dans la maison des fous d'Aversa, prés de Xaples, les aliénés vivent autant que possible en commun, se promènent sous des ombrages, sur des gazons, au milieu des fleurs. Les grilles des jardins, les barreaux des fenêtres, artistement travaillés et peints, représentent des joncs, des herbages, des roses, des œillets, des lis. Ceux qu'ils renferment sont des êtres craintifs, souffrants, sombres, malheureux, irritables : leurs tristes regards ne doivent rencontrer que des objets riants. Des sons- flatteurs et doux frappent seuls leur oreille pour les distraire de leur mélancolie ou calmer leur emportement.

« L'hôpital entier n'est composé que de musiciens : chaque nouveau venu choisit un instrument. Ils vont au réfectoire en musique, au bruit des fanfares; c'est à ce

]. Effe.'s cl influence de la in:is (j:ic stii la santé cl sur la maladie.

EFFETS. '2m»

prix qu'on diuo, et chaque ponsionuairo est syiii])lioiiiste afin d'être convive.

« Ce que je dis là, je l'ai vu. Je visitais la maison d'Aversa eu 1825. Dans une petite chambre bien meublée, et dont la vue donnait sur la campagne, se trouvait sur un lit de repos un jeune honmie avec la camisole do, force.

« C'est notre premier violon, me dit le docteur à l'oreille ; malheureusement il vient d'être saisi d'un accès qui finit à peine : vous he pourrez l'entendre. » Nous continuâmes notre visite qui finit au salon de musique. Une jeune femme et deux hommes d'un âge mûr s'y trouvaient, ce Voici d'autres artistes, dit le docteur ; quel dommage que Geronino ne puisse venir! Essayons pourtant ! » On l'alla chercher.

« Il vint; ses jambes pliaient sous lui. Sa vue paraissait trouble, incertaine. Il se plaça cependant derrière la femme qui tenait le piano, et le quatuor commença. — Vains efforts ! — Les mains du pauvre Paganini tremblaient, l'archet ne pouvait rencontrer les cordes. Nous désespérions de l'entendre, quand le solo de violon commença. Le regard de l'artiste alors devint plus sûr, sou bras plus docile ; l'œil lut la note, l'instrument rendit le son, et l'exécution fut juste, sinon parfaite. — « C'est bien, Geronino, dit le docteur, je suis content. — Oh ! tant mieux; ramenez-moi; je me sens mieux, mais j'aurais besoin de repos. »

Plus loin, l'auteur raconte ce qui se fait à la Salpètriére :

« Dans un des coins de cet asile végétait une pauvre fdle rachitique, cul-de-jatte, aveugle, imbécile. Privée de la clarté et de la raison..., privée de mouvement, elle semblait tombée au dernier échelon d'une nature abâtardie. L'attentif docteur (M. Trélat) conçoit la bienfaisante pensée de la faii'e porter aux leçons de nuisique. On chante, elle écoute, elle tressaille ; une inconcevable expression anime tout à coup ses traits si longtemps innnobiles; les chants cessent. 0 surprise! D'une voix pure, d'une mémoire fidèle, elle redit les [jaroles et le cliant. On s'étonne, on

nOO LA MISIOUE.

rcnlourc. lUontôl ollo apprend avec méthode ; Ijionlôt c'est elle (pii aide et l'oi'iiie ses (•onipaf,''nes. (a'I être iiiiséralile, • pii n'iMiteiidait que bien rarement encore des mots de jiitié, reçoit des éloges; elle ne j)eut en cacher sa joie, et cette joie, d'une nature si naïve, éclate en rires inextinguibles.

« Vous venez d'assister en quelque sorte aux merveilles de la création, le souvenii- va vous offrir pour ainsi dire d'autres prodiges. Une jeune insensée était depuis cinq ans à la Salpêtrière, plus incurable qu'aucune de celles qu'on y trouve. On lui parle, pas de réponses. On la touche, insensible. Elle vit seule au sein de cette foule agitée, ne comprenant pas plus ses peines qu'elle n'aurait compris ses plaisirs et ses joies, paraissant vivre encore, mais sans penser ni sentir. Chantez, lui avait-on dit, et le pauvre être n'avait pas compris; il avait gardé le silence. On chanta devant elle, et ce fut autre chose. A son tour alors elle clianta; mais c'étaient des fins de phrases dont rien n'indiquait le commencement; c'était comme une musique qui n'avait jamais été écrite, comme des harmonies errantes dans l'air et saisies au passage, comme des sons vagues, interrompus, mais touchants, que le timbre argentin de la voix la plus fraîche répétait à de longs intervalles. On ne pouvait l'entendre sans être ému. ce Mlle Vincent, dit M. Trélat, avait donc encore un lien moral avec ses semblables. Ce lien moral une fois retrouvé, nous en fera-t-il ressaisir d'autres ? »

Dreyfus, élève de Wilhelm, donnait des leçons de musique à la Salpêtrière. On sait qu'à Bicètre la musique était également employée dans le traitement de l'aliénation mentale, de l'hypocondrie et de la monomanie ; et l'on peut citer une curieuse expérience faite à ce propos par le docteur Leuret, directeur du service de santé de cette maison.

Il y avait en i840 dans son service un ancien musicien que des craintes exagérées avaient plongé dans l'accablement le plus profond. A la suite d'une plaisanterie de quelques-uns de ses amis, il devint triste et taciturne; il

EKFLiTs. r.ni

so crut dôshouoiv, poursuivi par la jtolicc; liiculôt il ne vil partout, (pio i^cudarnies ci sor^'-outs do ville, et pour leur érlia])per il se jeta daus h- canal de l'Ourcq. Ou l'en retira heureusement, et le lendemain on le conduisit à Bicêtre.

Pendant trois mois il resta plonj^é dans une profonde apathie. On le voyait assis des heures entières sur une chaise, le corps en avant, ganlant un calme stupide. 11 vivait ou plutôt végétait sans tristesse, mais sans réllexion. La contrainte était nécessaire pour le faire lever, marcher, manger. Enfin, un jour, le docteur Leuret se procure un violon et lui propose d'en jouer. Il refuse. On le conduit à la salle de bains où se trouvait un autre malade qui reçoit la douche devant lui. On lui laisse alors le choix de la douche ou du violon. Après de longues hésitations, il se décide pour le violon. Il joue de son propre mouvement le premier couplet de la Marseillaise. Puis il s'arrête ; puis il joue les autres couplets, sans trop se faire prier cette fois. Cette concession obtenue était déjà beau- (îoup; mais cela ne suffit pas. On la conduit dans une salle particulière où se trouvaient réunis quelques autres malades. Il se présente des chanteurs. On le charge de les accompagner sur son violon. Il le fait pendant plus d'une heure. Les jours suivants il continue, quoique d'assez mauvaise grâce d'abord; mais bientôt sa figure s'anime, son jeu de- vient plus actif, ses manières sont plus libres. Il consent volontiers à servir de guide à quelquesuns de ses camarades que le docteur Leuret voulait faire chanter en chœur. Enfin, deux mois après avoir pris un violon de si mauvaise grâce , il sort complètement rétabli et sans avoir subi aucun traitement physique.

La musique passe à l'état régulier dans l'hospice. Elle est même imposée aux malades dans certaines conditions. On fait d'abord des cours réguliers, puis on organise de grandes réunions musicales soit dans une vaste salle, soit dans un jardin où l'on était assis commodément, à l'ombre de grands arbres; et l'on y adjoint même des aveugles qni accompagnent le chant.

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