‹ La musique militaireChapitre 10 sur 13 · DEPUIS · texte numérisé non relu

DEPUIS

Nous avons, dans le chapitre précédent, limitt- aux armées de notre pays une étude forcément sommaire. En conduisant le lecteur hors de France, nous lui eussions montré l'universelle adoption d'usag'es à peine modifiés par la traversée des frontières. La rencontre dos souverains européens à Paris, après la chute de Napoléon, mit en contact direct les meilleures bandes militaires de cluujue nation et lit naître entre elles une

<i'2 LA MUSIQU1-: militaibl:

soudaine émulation. Une longue période de paix s'ouvrait, pendant laquelle ces orchestres devaient se trouver orientés vers un but assez éloigné de leur destination historique. Ne visant plus qu'à des effets décoratifs dans des fêtes de cour ou «les fêtes publiques et appelés à rechercher des succès purement musicaux aupi'ès des foules, ils tendirent à s'accroître en nombre, à perfectionner leur matériel instrumental et à s'approprier un répertoire conforme aux modes régnantes.

Tandis que l'orchestre proprement dit, sym phonique ou dramatique, reposait depuis le xvii- siècle sur la base inébranlable du quatuor à cordes et ne ressentait des modifications de la facture des instruments à vent que les bienfaits, l'orchestre militaire, n'ayant hors de ceux-ci nul point d'appui, souffrait d'un continuel manque de stabilité. Par de patients tâtonnements, la clarinette, la flûte, le basson acquéraient peu à peu de meilleures qualités de son, de plus grandes facilités d'exécution. Les auteurs de ces essais étaient parfois eux-mêmes d'éminents virtuoses qui, avant de se distinguer comme solistes, professeurs ou facteurs, avaient passé par un orchestre militaire. C'est dans la fabrication des instruments de cuivre que devaient être atteints les résultats les plus décisifs. L'honneur d'y avoir donné le branle par l'invention du bugle ou trompette à clefs est réclamé en Allemagne en faveur du Viennois Weidinger, en Angleterre au profit de James Ilalliday- Le nouvel instrument figurait dans la bande des grenadiers de la garde du roi d'Angleterre pendant la campagne de 1815 et fut remarqué à Paris par h:" grand-duc Constantin de Russie qui désira s'en procurer un exemplaire. Le facteur français Asté, dit Halary, chargé d'en fabriquer

LA MUSIQUi: MILITAIKI:; n

une répli(jut', était lui-inrnu' in\eiilt'ur dune liuriille complète d'instriimoiits à bocal, on cuivre, dont un seul membre, l'o^bicléide, a survécu comme remplarant du serpent. Le perfectionnement du cor était cberebé dans l'agencement des tons de recliange, celui de la trompette dans l'emploi des coulisses et des pistons, que le Silésien Bllilimel avait eu le mérite d'inventer, dès 1813, et dont la iai)rication fut exploitée et élargie par Stoelzel, de Breslau. et Wiepreclit, de Berlin. Le compositeur Spontini s'occupa lui-même de faire connaître en France, de 1823 à 1831, les cors, cornets et trompettes àipistons que ses fonctions à la Cour de Prusse lui avaient fait apprécier. C'est par le mécanisme d'un piston que Sax père, à Bruxelles, en 1824, essaya d'obtenir un cor omnitonique; en 1829, Perinet, à Paris, construisit des cornets à trois pistons. A mesure que s'accroissait l'importance numérique des orchestres militaires, les facteurs se voyaient partout incités à produire et à inventer. On était encore dans une phase d'incertitude quant à la composition de ces orchestres et aux proportions à observer entre les groupes sonores. Dans une même armée, le nombre des instrumentistes variait dun régiment à l'autre, selon qu'au noyau régulier de soldats musiciens s'ajoutait un contingent plus ou moins élevé de gagistes. Dans le Royaume-Uni, pendant les années comprises entre 181o et 1830, les bandes comptaient une trentaine d'exécutants. En France, selon Kastner, la composition ordinaire d'une « grande musique d'infanterie » atteignait en 1825 le ciiiffre de 36 musiciens; une circulaire ministérielle du 1" janvier 1827 en lixa le total à 27, dont ali maximum neuf gagistes. Peu de temps après fut réglée favorablement la ([uestion des

94 LA MUSIQUl': MILITAIRE

réengagements ; puis l'on dul envisager celle de l'instruction et, si peu porté qu'il fût. malg'ré ce qu'en ont dit ses partisans, à favoriser la culture de la musique, le gouvernement de Louis-Philippe se laissa convaincre de l'utilité que présenterait la fondation d'un « Gymnase de musique militaire » (183G). Le clarinettiste Frédéric Berr, qui en fut nomiiié directeur, n'eut pas le temps d'y donner sa mesure : il mourut en 1838 et eut pour successeur le compositeur Carafa, que l'on vil un peu plus tard se poser en défenseur fidèle et obstiné des anciennes traditions instrumentales contre les entreprises de Sax.

Nous ne devons pas omettre de mentionner qu'en 1831 la rédaction d'un code nouveau de batteries et sonneries, confiée au chef de musique Melcliior, consacra définitivement l'usage du clairon dans l'infanterie française. Ce travail fut complété en 1845 par une série de sonneries spéciales aux « Chasseurs d'Orléans ».

Pour la première fois en 1827 les Parisiens eurent le spectacle d'un concours enti'e plusieurs bandes militaires. Le maire dune conunune suburbaine, La Yillette, s'était avisé de joindre ce divertissement à ceux de la fête communale et huit corps de musique s'étaient rendus à son invitation ; le concert fut donné sur l'eau ; deux grands bateaux amarrés dans le bassin du canal reçurent les musiciens ; un troisième, plus petit, qui « voguait » d'un bord à l'autre, portait les membres du jury. Un s'émerveilla de voir les « formidables instruments de cuivre » de la cavalerie se tirer sans accroc de l'exécution des « morceaux les plus dii'liciles de Moïse ».

Après la Révolution de juillet, la commémoration

LA MUSIQIIÙ MILITAIUE 9o

annuelle des trois journées fournit périoditiueincnl Toctasion de grands concerts militaires. Pour le jjrt'initT, vu \H'M, le ministre décida (jue toutes les bandes « metli aient en usag'e » les morceaux spécialement composés i'\ dédiés au l'oi par « IM. Preisser, chef de musique au 8 régiment d'infanterie légère », savoir : « Grand morceau militaire; trois pas redoublés; un morceau de repos; un chant national ». Réveillée d'un long sommeil, la Marseillaise reprenait, avec le drapeau tricolore, sa place au grand jour. La cérémonie de iH'.Vd donna lieu à la réunion de 23(1 instruments à vent et de percussion et d'un chœur de 300 voix. Ce chiffre fut dépassé, sous le rapport instrumental, en la même année, à Bruxelles, oi^i l'on rassembla tous les corps de musique de l'armée belge, soit 430 exécutants ; sous la direction de Fétis, cette légion sonore lit entendre, avec la Brabançonne et la Marseillaise, quelques ouvertures, quelques solos et trois « pots-pourris », dont l'un, sur des airs de la Fiancée^ d'Auber, fut joué par 140 instruments de cuivre. On était en roule pour les festivals monstres. A Berlin, Wieprecht ne tarda guère à renchérir et se lit gloire de commander, en présence du tsar Nicolas I", à une armée de 1.000 instrumentistes militaires, formée par la réunion de seize bandes d'infanterie, seize de cavalerie et 200 tambours.

L'ambition de faire grand et plus grand que son voisin, primait toute considéi-ation de répertoire. On puisait à pleines mains dans les opéras en vogue et les programmes se complétaient par les « inspii'ations » des chefs de bande, dont le devoir était, apparemment, d'assurei- le ravitaillement musical en petits cartons notés. Berr, avec cinq cents compositions, n'était pas encore assuré

96 LA iMUSIQUE MILITAIRE

de tenir le « rooorcl » de la production. On ne s'aperçut qu'à la longue de la désolante médiocrité du répertoire et l'on se mit à la déplorer lorsqu'il n'était plus temps d'y remédier. Kastner, en 1848, se perd en considérations sur les qualités qu'on devrait pouvoir y louer et qui ne s'y rencontrent pas, sur la funeste manie qu'ont des musiciens sans talent de composer et d'arranger, sur les remèdes que l'institution d'une censure musicale apporterait à de tels maux.

Une fois cependant, sous la monarchie de juillet, un groupement considérable d'instruments militaires fut mis à la disposition d'un maître de génie pour l'interprétation d'une grande œuvre nouvelle. Il s'agissait de célébrer le dixième anniversaire de la Révolution de 1830 etn y joignant la cérémonie de la translation des restes des victimes dans le monument érigé sur la place de la Bastille. Berlioz reçut du ministre de l'Intérieur, M. de Rémusat, la commande d'une composition vocale et instrumentale à laquelle il donna le titre de Si/mplionie funhbre et triomphale. Le programme qu'il se fixa procédait en droite ligne des grandes cantates de l'époque révolutionnaire dont les circonstances lincitaient à renouveler les traditions :

« Rappeler d'abord les combats des trois journées fameuses, au milieu des accentsde deuil d'une marche à la l'oislerrible et désolée, qu'on exécuterait pendant le trajet du cortège ; faire entendre une sorte d'oraison funèbre ou d'adieu adressé aux morts illustres, au moment de la descente des corps dans le tombeau monumental, et enfin chanter un hymne de gloire, l'apothéose, quand, la pierre scellée, le peuple n'aurait plus devant ses veux que la haute colonne sui'montée [du génie] de la liberté aux ailes étendues et s'élançant vers le ciel, comme l'âme de ceux qui moururent pour elle. »

Les bandes rassemblées pour l'exécution ne compre-

LA MUSIQLi: MlLITAlHi: 99

liaient pas moins de 2Û0 iiislruint'iilislt's : cctlo masse fut im[)uissante à réaliser les ellels (| n'avait rêvés le mnsicien romantique et (jui se perdirent dans le piétinement de la foule et le roulement des tambours de la p:arde nationale, impatiente de défiler avant même la fin de r « apothéose ».

La tendance aux vastes auditions faisait incliner les organisateurs de bandes militaires vers laugnuîntation du nombre des exécutants et vers l'accroissement de la puissance sonore dans chaque type d'instrument. Tantôt par masses et tantôt par inliltrations successives, les cuivres tendaient à se substituer aux bois, non sans dommage pour le coloris orchestral (|ui perdait en variété ce qu'il gagnait en intensité. La réforme était poussée à la fois, en France et en x411emagne, par deux concurrents acharnés, Sax et Wieprecht. Aux yeux des foules comme dans la conduite des pouvoirs publics, ces deux hommes personnifièrent bientôt, du point de vue de l'amour-propre national aussi bien que de celui de la rivalité industrielle, toute la musi(|ue militaire. Le Prussien Wieprecht décrivait sous le nom de ^« pyramide acoustique » l'échafaudage de 2[ parties instrumentales, distribuées en double ou en quadruple, qu'il agençait en trois groupes dits léger, moyen et fort. Le premier groupe laissait une large place aux bois et le troisième à la percussion. La jjlupait des instruments étaient ou l'œuvre de \Vi(;prechl, ou le lemaniement de types antérieurs; par le nom de Oa/f/phon il désignait une sorte de clarinette basse, en cuivre.

Adolphe Sax, plus hardi, ne conservait ni grande flûte ni hautbois et ne laissait subsister le basson (ju'à titre de suppléant de l'ophicléide. Le public fut mis à

BLIOTHECA

laviens»

100 LA MLSIQLE MILITAIRE

môme d'apprécier léteiidue de la réforme, ou de la révolution, qu'il prétendait accomplir, par un gigantesque concert de bienfaisance donné le 24 juillet 1846 à l'hi])podrome de Paris. A cette date, Lriompliant de la résistance des musiciens du Gymnase militaire, groupés autour de Carafa, et de l'opposition des représentants dt' l'ancienne facture instrumentale, Sax venait de faire aboutir entièrement selon ses intérêts les travaux d'une commission instituée par le marécbal Soult, ministre de la guerre, et présidée par le général de Rumigny, pour la réorganisation des corps de musique de l'armée française. Le festival était une sorte de Te Deum qu'il célébrait à sa propre louange. Il y faisait participer les bandes de seize légions de la garde nationale, de dixbuit régiments d'infanterie, de sept régiments de cavalerie et les élèves du Gymnase de musique militaire. Contormément à la récente décision ministérielle, chaque bande d'infanterie comprenait oO instrumentistes, savoir 27 musiciens et 23 « élèves » et chaque bande de cavalerie, 36, soit 22 musiciens et 14 élèves \

Ceux des instruments qui ne portaient pas ostensiblement le nom de Sax étaient au moins ilu « système Sax» et la réforme aboutissait à roI)tenlion pour l'habile facteur d'un monopole de la fabrication et de la fourniture du matériel musical à l'usage de l'armée.

On s'explique aisément le trouble suscité dans les milieux artistiijues et industriels par des changements

1. L\F.A.KTERiE. — 1 pctitc flùte, 1 petite clarinette, 14 grandes clarinettes, 2 clarinettes basses, 2 saxophones, 2 cornets à trois cylindres, 2 trompettes idem, 4 cors idem, 12 saxhorns, 1 trombone à cylindres, 2 trombones à coulisse, 2 ophicléides, 5 instruments de pei'cussion.

CAVALERIE. — 2 trompettes d'harmonie, 4 trompettes à cylindres» 3. trombones à coulisse, 22 saxhorns (de sept tj'pes diirérents).

L\ M USIQri; MILITA mu; 101

■ilont le niotir pouvait paraître trop ouvertemeiil int«*lessé. La réaction qui se produisit dès la ehule <1«' la monarchie de juillet vint jeter une nouvelle perturbation 4ans les orchestres militaires. Toute la famille des saxhorns, avec les saxophones qui venaient de s'y ajouter, et les sax-tubas, furent proscrits en bloc ; les hautbois, les bassons, les cors « ordinaires », silencieux depuis deux ou trois ans, se virent rappelés à l'activité. Mais Ton était encore en plein désarroi lorsque Napoléon III, à peine en possession du pouvoir, annonça l'intention de doter le régiment des Guides de sa garde, nouvellement créé, d'un orchestre « modèle ». Averti à temps, Sax sut profiter de l'occasion et réussit à se faire confier l'organisation de cette bande, dont les débuts solennels, aux Tuileries, eurent lieu le 1^'' janvier i8.")3. Saxhorns, saxophones et instruments anciens conformés à son svstème v reparaissaient, comme de juste, et leur belle sonorité aidée de l'heureux aspect d'une troupe brillamment équipée, ramena la victoire dans le camp du célèbre facteur. Le succès redoubla son activité et sur-le-champ il entreprit la transformation des fanfares <le chasseurs à pied. Une ordonnance de 18.d4 à la préparation de laquelle contribua le général Mellinet fixa l'organisation des musiques régimentaii'es sur le modèle des corps de la garde: enfin, triomphe suprême, le Gymnase de musique militaire, naguère citadelle de ses adversaires, fut supprimé en 18ofi et remplacé par six classes spéciales : solfège, harmonie et composition, cornet à pistons, saxophone, saxhorn et trombone, annexées au Conservatoire et réservées aux soldats musiciens.

On n'a pas h s'occuper ici "les violentes polémiques

102 LA MUSIOUK MILITAIRE

et des interminables procès que Sax engagea ou soutint et qui divisèrent la presse musicale et une partie de l'opinion pendant un long espace de temps. Déjà en 1878 Henri Lavoix pouvait les négliger et dire très just<Mnent : « La lutte soutenue par Sax est terminée: ses instru" ments sont entrés dans le domaine public et il devient facile de se tenir également éloigné et de l'animosité née de la lutte de puissants intérêts en jeu, et de la partialité des amis de Sax, qui n'ont pas toujours été assez adroits pour dissimuler derrière leurs élog'esla réclame, plus nuisible au l'acteur belge que les attaques de ses ennemis les plus acbarnés. »

Les expositions universelles renouvelées péi'iodiquement pendant le xl^*" siècle n'apportèrent pas seulement à l'industrie musicale un stimulant énergique : l'babitude s'y introduisit de concerts et de concours où les orcliestres militaires ne furent pas des derniers à figurer et auxquels le public s'intéressa comme à des expériences pratiques venant réaliser les effets promis par les instruments disposésdans les vitrines. Ceux-ci, dans la fabrication desquels le cuivre et ses alliages prenaient de plus en plus une place prépondérante, affectaient souvent, aux yeux des simples visiteurs ou auditeurs, des formes surprenantes par leurs dimensions ou par la complication des courbes calculées pour rendre maniables des tubes devant atteindre ou dépasser parfois quatre mètres de longueur. Les vocables à désinences pseudo-grecques dont les afïublaient volontiers les facteurs allemands ou autricbiens ajoutaient encore à leur étrangeté. Le plus actif d'entre eux, Cerveny, n'avait-il pas lancé coup sur coup sur le marché musical, le cornon, Vaiphonion ou eupbonium,

LA MUSIQn: MILITAIIU': io3

le phoni/ion, le baro:njfo/i, le fritonikon? Chez nous, après les instruments de Saxe, il n'y eut guère que le saiTussophone, contrebasse de cuivre inventée vers 1863 par Sarrus, chef de iiiusi(|U(' au V-V de ligne, (jui ne se contenta point des désignations usuelles.

L'exposition de 181)7, à Paris, laissa des sou\enirs brillants grâce au Coiu-ours auciuel vinrent prendre part, avec deux orchestres militaires français (ceux des Guides de la Garde impériale et de la Garde de Paris), huit bandes venues d'Autriche, du grand-duché de Bade, de Bavière, de Belgique, d'Espagne, des Pays- Bas, de Prusse et de Russie. Le nombre et la composition de ces corps variaient considérablement de l'un à l'autre, puisque celui du 1"' régiment d'infanterie bavaroise ne comptait que cinquante et un musiciens et celui du 13" régiment d'infanterie autrichienne, soixanteseize ; Wieprecht, qui était venu en personne diriger les instrumentistes prussiens, avait eu soin d'en amener quatre-vingt-dix, en les choisissant, contrairement au règlement, dans deux corps différents. Le morceau imposé était l'ouverture d'Obéron, mais chaque bande, dans la séance de concours et dans le concert d'adieux donné quelques jours plus tard, interpréta plusieurs pièces laissées à son choix et (jui consistèrent toutes, à l'exception de la Marche aux flambeaux de Meyerbeer, jouée par les Autrichiens, en transcriptions de fragments d'opéras et d'œuvres écrites originairement pour l'orchestre symphonique. Un jury aussi impartial qu'international coupa en dix les quatre prix annoncés, afin qu'aucun concurrent ne s'en retournât bredouille : mais cela ne fit point l'affaire de Wieprecht. qui. non content d'une récompense partagée ex œqao avec la

garde de Paris et l'infanterie autrichienne, et de la croix de clievalier de la Légion d'honneur que le gouvernement de iNapoléon III y avait ajoutée pour lui, s'en fut mensongèrement dire et écrire en son pays que le prix avait été divisé sur sa demande, « afin de mettre un peu de haume sur les blessures des Français et des Autrichiens ».

Les épreuves de ce genre, étroitement limitées, minutieusement préparées, sont toutes de surface. Si, en approchant de la fin de ce petit livre, nous voulons essayer de distinguer quelques traits caractéristiques du développement moderne de la musique militaire, ne faudra-t-il pas chercher son plus haut point de perfection de l'autre côté du Rhin, dans ce pays regardé comme la terre nourricière de la symphonie en même temps que comme le royaume absolu d'un monstrueux « militarisme » ? Certes, la musique militaire y est intensément cultivée et savamment organisée. Les batteries et sonneries qui en constituent le langage élémentaire, ont été unifiées dans tout l'Empire d'Allemagne, au détriment des traditions « particularistes; » des petits Etats vassaux ; ainsi qu'au temps de Frédéric II, les fifres, ou petites flûtes, s'associent, dans l'infanterie, aux tambours plats. Les corps de musique sont pourvus d'instruments de fabrication authentiquement allemande, au milieu desquels se dresse et s'agite encore le « chapeau chinois ?>, qu'en 1838 Fétis félicitait déjà nos bandes françaises d'avoir presque toutes abandonné. Les chefs de musique se recrutent dans les conservatoires, et, pour l'Autriche-IIongrie, une école spéciale existe à Prague. Les membres des orchestres ou « chapelles » militaires ont leurs journaux, leurs

LES J OC EUR S DE C O R \ E M f S E DU S l" T H E 11 L A N [) M Kl H L A X D E R S

par G. Scott Dapi'cs V lUu'ilrnlion.)

T lî 0 .M 1' E T T E S RUSSES

LA .MrsIQUli M I Ll TA llli: KiT

aiinuaii't'S, leurs ('(litcurs. A rliii((u»' réiziiiirnl un air d.marche est ofliciellement départi. L'aulorilu surveille et subventionne la publication en recueils de ceux de ces morceaux auxquels se rattachent des souvenirs histori(jues. En dehors de ce fonds obligatoire, les bandes puisent dans un répertoire innombrable d'arrangements, de transcriptions, de danses et de « pots-pourris » tléguisés sous le nom plus élégant de fantaisies. Auprès des professionnels, ({uelques nobles amaleurs daignenl lenricliir de pièces destinées aux corps dont ils sont les protecteurs ou les colonels honoraires ; ainsi le nom de l'impératrice Augusta figure en des catalogues tout comme celui du comte de Redern, jadis « intendantgénéral de la musique du roi de Prusse ». Cédant à des invitations qui sont des ordres, les compositeurs en vue apportent une contribution semi-volontaire : M. Richard Strauss obéit à la commande impériale de trois marches de cavalerie. L'œuvre de Wagner comprend une « marche d'hommage » dédiée en 186i au roi Louis II de Bavière et primitivement disposée pour un orchestre militaire, mais qui, réinstrumentée partie par l'auteur et partie par Joachim Raff, parut à destination de l'orchestre symphonique. Quant aux Fackeltanze, ou danses aux flambeaux, de AJeyerbeer, improprement appelées chez nous « marches », elles devaient, ainsi que celles de Spontini qui les avaient précédées, leur origine à des fêtes de cour.

Des efforts répétés depuis le règne de Frédéric- Guillaume III ont tendu à créer en Prusse des chieurs régimentaires, tout d'abord réservés à l'ornemenl du culte luthérien dans les « églises de garnison » et dont le premier organisateur, le major Kinbeck. était allé

108 LA Musiouii militaikl;

étudier les modèles en Russie. Leur destination aujoui-d'iiui nest plus uniquement religieuse et Ion imprime à leur usage des recueils de chants arrangés sur les marches militaires réputées les « favorites de l'Empel'eur ».

Les ombres très particulières qui existent au tableau sont de loin en loin révélées par les rares écrivains (jui tournent en Allemagne une sérieuse attention vers l'état de la musique aux armées. Le plus averti d'entre eux, le D'' Hermann Eichborn, récemment décédé, qui s'était spécialisé dans l'étude des instruments à vent, voyait les choses fort en noir. A l'en croire, la période brillante des bandes militaii-es allemandes se serait limitée aux années 182U-i8oO, après quoi la prépondérance définitive des cuivres leur a fait perdre la variété du coloris instrumental : et c'est là une constatation unanimement renouvelée, au dehors comme au dedans des contrées germaniques. Mais l'auteur n'y prend qu'un point de départ pour décrire une décadence propre aux bandes de son pays et dont il aperçoit les causes dans la trop courte durée du service, le manque de préparation chez beaucoup d'exécutants et le manque de dispositions chez d'autres, la surcliarge des taches imposées aux musiciens et par-dessus tout l'industrialisme croissant de la profession musicale. Ailleurs, dans une brochure qu'il intitule carrément « Militarisme et musique », le même auteur dévoilant un point de vue « social-démocrate » se trouve d'accord avec un journaliste musical, son compatriote, M. Marsop, pour nous peindre sous le jour le plus fâcheux un coté partout ailleurs inconnu de la question. Nous apprenons que la participation mercantile des orchestres militaires aux fêtes quoti-

LA MLSIQIK Ml l.lT.MIÎi: lO'J

diennes des « lioux do plaisir », jardins, casinos, brasseries, est devenue en Allemagne une concurrenci' néfaste aux intérêts des musiciens civils. « La foule, nous explique-t-on, aime ce qui brille » et trouve plus de piquant à la valse exécutée par des soldats cii uniforme qu'à celle que jouent de pauvres hères en hal)its râpés : et d'autre part ce j>ul)lic n'étant foriu»'* cjue d'amateurs « de deuxième et troisième ordres » à (jui la qualité des œuvres et celle de l'interprétation impoitent peu, rien ne retient les musiques régimentaires sur la pente de la camelote. Est-ce pour les y arrêter que l'aaitorité s'est mise à favoriser la formation dans les troupes d'infanterie, voire dans les corps d'officiers, d'orchestres symphoniques et de quatuors à cordes, donnant « dans plusieurs villes de garnison » des concerts moins méprisables ? La concurrence aux entreprises civiles n'en devenait que plus directe. L' « Association «"énérale des sociétés musicales allemandes » a donc dû s'en préoccuper, lors de son assemblée annuelle de 1*^07: mais une fois posé sur le terrain commercial, le problème ne pouvait ni s'annuler, ni se résoudre en un jour. La « Grande Guerre » l'a trouvé pendant et en a rejeté l'étude, avec bien d'autres, aux àg^es futurs.

Parce que son sol n'a produit presque aucun musicien de renommée universelle et parce que. d'autre part, elle a conservé jusqu'aux heures graves de 191G un système de recrutement qui limitait la puissance numéricpaede son armée, l'Angleterre, aux yeux de l'opinion commune, ne semble guère devoir occuper une place bien considérable dans l'histoire de la musi(|ue militaire moderne : elle y a donné cependant le spectacle moralement admirable d'un peu|)le sachant porter

110 LA iMUSIQUE MILITAIRE

jus({ue dans les détails accessoires la même force de volonté, la même persévérance obstinée (|ui lui font, dans les grandes choses, atteindre chacun des huts cju'il s'est fixés. De Taveu de ses propres écrivains, l'armée anglaise, à l'époque de la guerre de Crimée, se trouvait vis-à-vis celle des Français dans un état d'infériorité notoire, quant aux musiques militaires. Trois ou quatre régiments sur vingt avaient une bande véritable. Lors d'une revue passée à Scutari ces corps se mirent à jouer le God save the que en non seulement en des arrangements inégaux, mais en des tons différents. « Profondément affectés » de cet état « désastreux », deux chefs de musique, John Smith et Schallehn résolurent d'y porter remède et gagnèrent à cette cause le duc de Cambridge, dont l'intervention efficace permit en 1857 d'ouvrir dans une petite localité du Middlesex une école de musique exclusivement militaire ; modeste à ses débuts et semi-officielle, l'institution de Kneller Hall rendit assez de services pour être adoptée par l'Etat en 187o et se voir conférer en 1887, année du jubilé de la reine Victoria, le titre envié d'école royale. La [)ratique des instruments et la théorie musicale y sont enseignées à des élèves dont une bonne partie provient en droite ligne des régiments britanniques, ceux-ci ayant chacun le droit d'y faire entrer annuellement deux jeunes gens âgés d'au moins quinze ans et fils de militaires. Les emplois de chefs de bandes, assimilés au grade de sergent, sont réservés aux élèves de Kneller Hall.

Une des manifestations les plus sensibles et les plus intelligentes de l'attention accordée par le pouvoir et par le public du Royaume-Uni à la musique militaire

Page 1