LA RENAISSANCE
De sensibles progrès s'accomplissaient peu à peu dans la fabrication des instruments. Patiemment, l'on cherchait à découvrir et à réaliser la meilleure manière de plier ou de recourber un long tube de métal pour le rendre maniable tout en lui procurant une sonorité étendue et pleine. On essayait de le couder à angle droit, de l'enrouler sur lui-même comme un nœud de ruban : c'est sous cette forme que la trompette est flg'urée dans celle des grandes tapisseries de Reims qui représente, sous des costumes et dans un décor architectural du xv" siècle, les soldats de Clovis assiégeant Soissons. Le principe de la boucle fermée devait conduire au cornet de postillon, au cor de chasse, au « cor d'harmonie », des temps modernes;
CAVALIEK SONNANT DU COU (Ancien Jubé de la Cathédrale de Charlrcsj (Trag nient.)
0 1. Il' Il A NT IVOIBE SCULPTE
(Musée de Toulouse.)
IJ A S - U E L I E F I' 0 R T E DE LA C A • TIlÉDftALE d'aux ERRE
If i>rol)U'me do la tfoiïij)elte et du clairon et de leur ai^iandissenient jusqu'à la saquehule et le Irombone se it'solvail à la luèuie époque, par raplalissenu^nl du (t'rcle et 1 allongeinenl du tuhe, rerouilx' sur lui-môme \ ers ses deux extrémités.
A la fois sonore, puissante, martiale, ais(''e à porter à pied ou à cheval, la trompette était devenue l'instrument militaire par excellence. Pendant l'action, elle se tenait près du chef, pour les siiinaux, ou près des étendards. Elle-même s'ornait d'un « pennon » ou d'une banderole de damas ou de satin, brodé, doré, ou peint, « armoié » aux couleurs du prince, enjolivé de houppes, de franges, de cordons tressés d'or et de soie, vrai diminutif d'étendard. A la vue comme à l'ouïe, elle était l'emblème du commandement. Dans les fêtes, les défilés, chaque seig^neur amenait les siennes. On en compta cinquante-quatre dans le cortège de Louis XI faisant son entrée à Paris, après le sacre : mais, par respect pour l'autorité souveraine, celles du roi, seules, sonnaient. Quebjuefois elles étaient d'argent. Toujours on les confiait à des musiciens d'importance, richement vêtus et montés. Les comptes royaux et princiers distinguent les « trompettes de guerre » de ceux qui sont qualifiés « trompettes des ménestrels » et qui remplissent dans les banquets, les bals, avec les autres joueurs d'instruments « tant hauts que bas », des fonctions domestifjues et civiles.
Le tambour était partout en honneur pour les troupes d'infanterie. Une anecdote caractéristique à cet égard est celle, souvent contée, de Ziska, chef des Hussites, ordonnant (jue l'on tendît de sa peau un tambour, parce (|u'il voulait encore après sa mort mettre en fuite
28 LA MUSIQUE MILITAIUI':
les ennemis. Celait sur le rythme du laml)0ur que se réglait le pas d'une armée et chaque enseigne, attentif à son signal, donnait daprès celui-ci Tordre do marche à sa compagnie.
Il ne faut pas chercher, cependant, hi description et encore moins léloge du tamitoui' dans le traité de Virdung. Miisica getidscht, l'une des premicrt's sources de l'histoire des instruments. Au contraire, l'auteur, qui fait imprimer son ouvrage à Bàle en loll, affecte le plus j)rofond mépris pour les engins sonores en usage parmi la soldatesque, et qui ne sont rien qu'ustensiles diaholiques, propres à faire vacarme et à trouhler le sommeil ou la méditation des gens pieux, Yirdung était prêtre à Amherg, en Bavière. C'est à un chanoine et officiai de Langres, Jehan Tahourot, écrivant sous l'anagramme de son nom, Thoinot Arheau, (|u'on doit le petit livre intitulé Orchésogniphie, puhlié pour la première fois en 158S et destiné à enseigner, sous la forme du dialogue, « Ihonneste exercice des danses )>, Le pas simple, le pas de la marche rythmée, étant U\ hase naturelle de tous les pas de la danse, c'est par son étude qu'un tel traité doit inévitahlement commencer. L'auteur ne manque donc point à décrire le pas militaire et les détails précis qu'il donne sur les instruments et les hatteries servant à le régler sont de trop d'intérêt pour n'être pas reproduits ici en grande partie.
« Le tambour duquel usent les François, dit-il, est de bois cave long d'environ deux pieds et demj, estoupé d'un cousté et d'aultre de peaulx de parchemin, arrestées avec deux cercles d'environ deux pieds et demj de diamètre, bandées avec cordeaux affin qu'elles soient plus roides ; et fait un grand bruict, quand lesdites peaulx sont frappées avec deux battons que celuj qui les bat tient en ses mains. »
LA .Ml\S10LI-: .MILITA I H K 'lO
Les ilimc'usioas de la caisse étaieiil donc, on le voit, beaucoup plus considérables {[u'elles ne le sont de nos jours. On portait le tambour soit, conuiie aujourd'liui, ap[»u\é dans sa lonii'ueur sur la jambe j^aucbe de 1 exécutant, soit couché, à la hauteur de la hanche, sous son bras i^auche (jui reposait sur la caisse tout en maniant 1 une des baguettes. C'est dans cette dernière position (jue le représente la petite jçravure de ['Orc/iésographic. Les bas-reliefs du tombeau de François P'' offrent l'image des deux méthodes différentes.
« En la niarclie de gueiTe, continue VOrchcsographie, le François a fait servir le tambour pour tenir la mesure suvvant laquelle les soMats doivent marcher... La mesure et battement du tambour contient huict minimes blanches, desquelles les cinq premières sont battues et frappées, sçavoir les quatre premières chacune d'un coup de baston, seul, et la cinquiesme des deu.\ basions tout ensemble, et les trois autres sont teues et retenues sans être frappées... Pendant le son et battement de ces cinq blanches et trois soupirs le soldat faict une passée, c'est-à-dire il passe et extend ses deux iambes tellement que sur la première notte il pose et assiet son pied gaulche, et durant les trois aulti^es nottes, il lève le pied droict. pour le poser et asseoir sur la cinquiesme notte. et ilurant les trois soupirs qui equipolent à trois nottes, il relevé son pied gaulche pour recommencer une aultre passée comme auparavant : et ainsi consequemment tant que le chemin dure en sorte qu'en deux mil cinq cents battements de tambour le soldat marche la longueur d'une lieue. »
En notation moderne, cette batterie s'exprime ainsi :
(Gauche) , (Droitel
H serait aisé de supposer que le double coup de baguette mar(juant « l'assiette du [)ii'd di-oit » sur le premier temps de chaf[ue mesure paire (la seconde mesure, la quatrième, etc.), produisait l'effet du /la des
30 LA MUSIQUI-: MILITA IRE
Instructions actuellement en usage, qui « se compose (le deux coups de baguette frappés presque simultanément, le premier faible représenté par une petite note et le deuxième fort représenté par une note réelle » ; et si l'on s'arrêtait aux apparences, on serait conduit à penser qu'en somme toute cette marcbe se l'éduisait à une succession de formules analogues à celle ([u'on nomme aujourd'hui « ra de cinq ». Mais il n'en était pas tout à fait ainsi. Tlioinot Arbeau déclare que si « les battemens de tambour sont diversiffiés, ils en sont plus aggreabies », en raison de quoi l'on permet à ceux qui les exécutent d'entremêler des blanches, des noires et des croches « comme il leur vient en phantasie », sous la seule condition que le rythme fondamental de la « passée » n'en soit point altéré, c'est-à-dire qu'en huit temps égaux le premier et le cinquième coïncident avec le pas et que l'accentuation du cinquième se marque par une durée plus longue.
Les Suisses engagés au service du roi de France ou d'autres souverains conservaient leur marche nationale, dans laquelle un soupir se plaçait au quatrième temps, sans d'ailleurs porter atteinte à la symétrie de la mesure :
, Avec la marche, Thoinot Arbeau ne mentionne point \ [d'autre batterie que la charge, dont il ne prononce pas le nom, mais qu'il décrit suffisamment en disant qu'elle Is'exécute « quand les soldats approchent l'ennemy de [près » et consiste en une répétition continue de « deux minimes noires » par mesure, ce rythme uniforme et pressé n'étant mélangé d'aucune autre valeur de notes,
LA M U S I Q U !•: M n J T A 1 K !■: 31
mais bien de nuances (l'intensité oljleniies par des « coups de battons frappez rudement, lesquels ibnt un son comme si c'estoient des coups d'arquebuzes ».
L'introduction du fifre dans l'infanterie francjaise doit être attribuée à l'exemple des contin<^ents étrangers et spécialement aux Suisses, dont les clu'oni((ueurs du règne de François F'" louent l'allure martiale dans les cortèges où ils défilent « en belle ordonnance avec leurs phifres et tabourins ». L'elietde cette association d'instruments parut si heureux que, par un règlement de loio, un fifre et un tambour furent attachés à chaque compagnie.
« Nous appelons te fifre, dit VOrchesorj rapide, une petite flutte traverse à six trouz de laquelte usent les Allemandz et Suvsses et d'aultant qu'elle est percée bien estroictement de la grosseur d'un boulet de pistolet, elle rend un son agu : aulcungs usent en lieu de fifre dudict flajol et fluttot nommé arigot, lequel selon sa petitesse a plus ou moins de trouz, les mieulz faits ont quatre trouz devant et deux derrière et est leur son fort esclattant. »
La musique exécutée par les fifres ne se notait point. « Ceux qui en sonnent jouent à plaisir, et leur suffit de tum])er en cadence avec le son du tambour » : le vieil auteur en donne un long exemple noté, tout entier formé de petits bavardages mélodiques qui s'enroulent autour des divisions rythmiques régulières marquées par le tambour.
Un rôle extra-musical était dévolu aux joueurs d'instruments militaires. Ils étaient en quelque sorte les successeurs des anciens hérauts d'armes et l'office de parlementaire, que les trompettes remplissaient dans les corps de cavalerie, tombait en partage aux joueurs de tambour et de fifre, dans l'infanterie. M. Farmer a cité un curieux document du temps de la reine Mary (loo3-
3i LA MUSIQLl^ MILITAIKK
1558) OÙ sont énuniérées les conditions de leur service et les qualités exigées d'eux :
(c Tous les capitaines doivent avoir des taniboui's et fitVes et des liommes pour s'en servir, qui soient fidèles, discrets et ingénieux, habiles à se servir de leurs instruments et versés dans plusieurs langues, car souvent ils sont envoyés pour parler aux ennemis, sommer leurs forts et leurs villes, racheter et conduire des prisonniers et porter divers autres messages... S'il arrive que ces tambours et fifres tombent entre les mains de l'ennemi, ni présents ni violence ne doivent les porter à révéler les secrets qu ils peuvent connaître. Ils doivent souvent s'exercer à la pratique de leur instrument, enseigner à la compagnie le son de la marche, de l'alarme, de l'approche, de l'assaut, du combat, de la retraite, ou tout autre signal que la nécessité oblige de connaître, ils doivent obéir au commandement du capitaine et de l'enseigne, soit que ceux-ci leur ordonnent d'aller, venir, s'arrêter ou sonner la retraite ou un autre signal... »
D'autres instruments d'un caractère national se localisaient en certaines contrées. On reU've ciiez Clément Marot la mention du tambour des Sti'adiots ou Estradiots, mercenaires d'origine grecque ou albanaise, dont la grosse caisse, dite bedon ou bedondaine, était portée à dos d'iiomme et battue par un second soldat, marchant derrière le premier, le bâton ou la maillocbe en main. Encore sous Louis XIV la con(iue. faite d'un grand coquillage, était tellement populaire chez les montagnards pyrénéens, (|ue l'on en munit un corps de miqueleta recrutés pour la campagne du Roussillon. Mais dv tous les instruments locaux, aucun n'était appelé à des fonctions militaires aussi persistantes que la cornemuse irlandaise, galloise ou écossaise. Sous son appellation }dè bag-pipe elle remplissait déjà au temps de la Renaisl'sance, dans les.régiments écossais, le rôle prépondérant ■qu'on lui a vu tenir glorieusement pendant la grande
JEAN F 0 f C M U E T . ENTRÉE A PARIS DU ROI CHARLES V
(Grandes Chroniques de France. Bibliollièque nalionale.j
LA MUSIQUK MILITAIRE 35
guerre de 191 i- 11)17. D'anciens tlocunienls figurés la représentent en si grande dimension que ses tuyaux o[)posés atteignent la hauteur de l'homme qui enjoué. Elle prend place, en 1547, dans le cortège funèbre de Ilenrv VIII el les fastes militati'es du Rovaume-Uni la mentionnent en maint condjal, soutenant la proverbiale bra\i»ure des « highlandei-s » par ces mélodies d'une saveur si particulière, ces /lihrorhs guerriers liés pour la plupart au souvenir de (|uelque fait d'armes et qui évoquent dans l'àme du soldat, avec le vivifiant parfum de ses montagnes, les traditions ancestrales.
Brantôme, en ses notices sur les grands capitaines, parle souvent de leur goût pour les instruments guerriers et des bandes de ménétriers richement accoutrés qu'ils faisaient marcher et sonner devant eux « par grand' ostentation ». Ainsi en usait, entre autres, Antoine de Navarre, lors(ju'il était lieutenant-général du roi de France, en 1.j61 ; les musiciens « (ju'il faisoit beau voir, à la guerre, sonnans tousjours devant lui », donnaient à ses compagnons d'armes « beaucoup de plaisir en chemin, qui nous soullageoit d'autant », Le train le plus luxueux était celui de César Borgia, chez qui les trompettes et les clairons étaient d'argent « avec de grosses chaisnes d'or » et dont les « tabourineurs » portaient des habits de drap d'or. Ces bandes, dont la fonction n'était plus de régler simplement le pas et de transmettre des signaux, mais d'embellir le déploiement d'une foice armée, rassemblaient des instruments variés. Le chalumeau, connu depuis longtemps en France sous le nom de chalenndle, en Allemagne et en Angleterre sous celui de sclialmei. s'y r-enconti'ait avec le « haulx boys » destiné à le remplacer bientôt, el
30 LA MUSIQL'K MILITAIRE
avec la Ijombarde, la (lùte. la cornemuse et la saquebute, forme provisoire du trombone. Lorsque tous ces instruments, joints aux trompettes, clairons, litres, tambours, timpani (les anciennes nacaires) retentissaient en plein air « le plus mélodieusement qu'il est possible de faire «, et qu'en Italie s'ajoutait parfois encore à leur joveux mélange de sonorités le tintement d'une clocbe -suspendue dans un cliai'. les cbroniqueurs émerveillés ne s'étonnaient plus d'un fracas où « l'on n'eust point ouï Dieu tonner », mais se délectaient à entendre des musiques si admirables « qu'il sembloit que ce fust ung paradis ».
Ce n'est pas se perdre en bypotlièses que de désigner le fonds, alors si ricbe, de la chanson populaire ou polyphonique, comme ayant formé le répertoire de ces petits orchestres militaires. Plus d'un de nos lecteurs se souvient, peut-être, du zèle intransigeant avec lequel un groupe de musicologues allemands s'est naguère attaché à faire triompher des vues nouvelles sur le rôle des instruments dans la musique du xv^ et du \\f siècle, nous proposant douze manières d'exécuter une œuvre de Josquin Deprès, en dehors et à l'exclusion de celle que prescrivent les textes notés. Des interprétations de ce genre n'entrent pas dans l'examen des possibilités de la musique militaire du même temps et nous ne croyons point que les bandes les plus brillantes aient conduit les belles chevauchées au son des pièces contrepointées que l'on publiait en éditions « convenables tant aux instruments qu'à la voix ». Sous des formes plus rudes et plus sommaires, les vieilles chansons de soldats et les chansons artistiques devenues populaires à force d'avoir été traitées par les maîtres de toutes les
i.A -M isiyr i: m i i. i t \ i i«k 37
écoles, relonlissait'ul dans les caiiiits. lieux ([ui [lorlaieiit rarquel)use étaient mis en belle humeur par les chants qui leui' ('hiient familiers et tel seigneur i|ui, la veille, a\ ail savouré dans l'antichainhi'o du roi les rallinements pol\ phoni(|ues d'une pièce de Jannequin ou de (^laudin de Sermisy aimait entendre ses hautbois et ses sa(juebules en répéter les motifs, tandis {|ue les fers des chevaux battaient les routes empierrées et que le soleil mirait ses rayons dans les armures.
Comme les musiciens de cour taillaient des branles dans la chanson de « la Guerre », les joueurs d'instruments aux armées v puisaient des thèmes pour leurs « bastures », et puis([ue -M"- de Limeuii, à l'ai-ticle de la mort, s'en faisait sonner (juehiues bribes par un valet joueur de violon, à plus forte raison le même morceau devait-il être familier dans les milieux militaires. Dès ({u'on le chantait chez le roi, dit un auteur contemporain, il n'y avait personne « qui ne regardast si son espée tenoit au fourreau et qui ne se haussast sur les orteils pour se rendre plus bragard et de la riche taille ». (»n l'avait arrangé pour Torsue. pour le luth, pour la guitare; on en a\ ait jalousé, hors de France, la couleur, l'originalité, le succès, et parce que Jannequin v dépeignait la victoire de nos armes ta Marignan, un musicien flamand du parti des Impériaux s'était donné pour tâche, en l'imitant, d'y répondre par une « bataille de Pavie ». Nous avons essayé ailleurs de distinguer dans l'œuvre de Jannequin quelques dessins empruntés à la musique militaire, réunis et superposés selon les procédés du « ([uolibet » en un tissu vocal d'un éclat descriptif étonnant : cris de guerre, frag-ments de couplets populaires, onomatopées imitant