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CHAPITRE V

La musique et la magie.

Nous sommes arrivés aux constatations suivantes:

1°la musique ne peut pas exprimer directement la passion concrète, commune et consciente, maintenue pour ainsi dire à fleur d’âme par des concepts précis; elle exprime une force beaucoup plus générale et profonde, à demi-consciente, peut-être identique aux sources de la vie, et dont ce que nous appelons « passion » — la passion d'Othello pour Desdémone ou celle de Berlioz pour Henriette Smithson — n’est qu’une modalité ;

2° Elle emploie un système d'images qui constitue un langage tout spécial, inintelligible au littérateur pur, parfaitement clair pour le musicien ; :

3° La fusion de ces deux éléments, dont l’un vient du sentiment, l’autre de l'intelligence et de la technique, s'opère grâce à un acte que nous appelons la pensée musicale, et qui est à la fois le primum movens obscur, puis le résultat brillant de « l’organisation des images ». Cette pensée est ce qu'il y a de plus spécifique dans l’art musical.

Comme fondement solide de cette définition, on peut produire une démonstration dont l’objet semblera paradoxal, mais qui rapproche des faits très dignes d'attention et qui permet de vérifier, dans un domaine positif, des idées qu’on serait tenté, au premier abord, d'abandonner dédaigneusement à une esthétique suspecte de mysticisme. Je me propose de prouver qu'à toutes les époques, la musique a été considérée et cultivée comme œuvre de pensée originale, distincte de la pensée verbale. Pour ne pas discourir sur l’histoire tout entière, je prendrai seulement deux extrêmes, ce qui me permettra d'envelopper, dans la conclusion, ee qui les sépare :

1° Dans le pays le plus musical que nous connaissons, et où poésie, romantisme, composition, métaphysique, sont des provinces aux limites indécises, — en Allemagne, — les philosophes et les'arlistes, bien qu'ils n’emploient pas le mot « pensée musicale », ont donné de la musique une définition qui dépasse mais qui contient a nôtre ;

2° Leur conception de l’art musical, au lieu d’être une vue particulière de l’esprit moderne arrivé aux plus hauts sommets de l’abstraction, s'accorde avec les débuts les plus lointains de l’histoire musicale, avec l’opinion des primitifs.

Rien n’est plus dissemblable qu'un Hegel ou un Schopenhauer, en possession d’une culture raffinée, — et l'homme primitif qui, dans l’angoisse où le met son ignorance, recourt à la magie et à l’incantation. Ils ont cependant, de la puissance expressive du chant, une idée qui est exactement la même. Pour que cette ressemblance apparaisse manifestement, il

h’a manqué aux esthéticiens allemands que de fonder des écoles de sorcellerie dirigées par des musiciens ; il n’a manqué aux primitifs que de savoir faire, dans de beaux livres, la théorie de leurs actes.

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