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OPINION DES ALLEMANDS SUR LA MUSIQUE

Les systèmes que je vais résumer par des citations caractéristiques, ont été quelquefois, même en Allemagne, accusés d’extravagance; ils méritent certainement ce reproche aux yeux de quiconque. sur les grands problèmes, cherche une doctrine capable de subir l’épreuve d’une vérification immédiate et satisfaisant aux règles de la méthode expérimentale. Mais c’est dans un tout autre esprit qu’il faut les examiner. Dans les affirmations d’un Hegel ou d’un Schopenhauer sur la vraie nature de l’art musical, je vois un fait historique et non une matière à discussion; un objet de science, et non une science. Aussi bien, ïl faut lire les grands métaphysiciens un peu comme on entend un quatuor de Beethoven : cé n’est pas aux moyens habituels de la connaissance qu'ils font appel. À vrai dire, tous les Allemands ne sont pas unanimes; entre eux cependant, il y a un air de famille saisissant.

Suivant une remarque de M. Bergson, les penseurs d’un pays et d’un siècle déterminés, même quand'ils ne sont pas de la même école, s'accordent mieux que des penseurs de même école, mais appartenant à des pays et à des âges différents. |

- Au pays de Hændel, de Bach, de Beethoven, on a. considéré le musicien comme ayant une vie artistique

autonome : il est « doué d’un réceptivité spéciale pour le monde spirituel et en état de produire des idées sans sollicitation extérieure ». On lui a appliqué la définition que Novalis donnait de la philosophie : « elle est l’art d'inventer sans donnée aucune, un art d'invention absolue », et encore le mot de Fichte : « le moi est activité pure ».

La culture de cet état produit chez le musicien « la foi aux révélations authentiques de l'esprit : ce n’est ni un voir, ni un entendre, ni un sentir; c’est un composé des trois à la fois, — c'est plus que les trois ‘réunis : une impression de certitude immédiate, une intuition, un aperçu de la vie la plus vraie et la plus intime ». L’insuffisance manifeste de la forme corporelle et terrestre pour exprimer et organiser l’esprit qui habite en elle, « telle est la pensée obscure qui nous fait vivre, qui devient le fondement de toutes nos pensées ». C'est elle qui nous oblige à admettre un monde des Intelligibles et une série infinie d’expressions et d'organisations pour chaque Esprit, dont l’individualité actuelle est chaque fois l’exposant ou la racine (Novalis). Tout événement sensible s’agrandit instantanément pour notre intelligence en l'image d’une vérité éternelle, dès qu'il se réfléchit dans le miroir de la vraie musique.

Quand ce n’est pas en connaisseur du contrepoint et de toutes les espèces de style fugué qu'il écoute la musique de Bach, quand il doit, par conséquent, en deviner la véritable substance artistique, « l’auditeur doit éprouver une impression analogue à celle qu’il éprouverait .en assistant à Ja création du monde par Dieu » (Nietzsche,.

Toute activité qui a le beau pour objet, est un affranchissement ; aussi la musique n’exprime-t-elle pas les sentiments réels : au contraire, elle nous délivre de leur incohérence et de leur oppression; elle nous permet de « soulever la pierre tombale de la vie passionnelle » (Hegel).

L'opéra n’est qu’une fâcheuse alliance de la musique avec une fausse poésie et de grossières ébauches d'art plastique; c’est une invention à l’usage des esprits non-musiciens, qui ne peuvent goûter la musique sans cette « soupe à l’eau » qu’est la poésie érotique d’un livret (Schopenhauer).

La vraie musique, c'est la symphonie. Wagner lui-même — lui qui passe pour un descriptif intense — écrit à Mathilde Wesendonk : « Rien n’attire mes yeux ; les objets, les lieux auxquels s'accroche ou pourrait s'accrocher mon regard, seraient-ce les plus grands chefs-d’œuvre du monde, ne me divertissent pas et me sont indifférents. Je n’ai encore des yeux que pour distinguer le jour et la nuit, le clair et l'obscur. C’est réellement ure mort du monde extérieur pour moi, et de moi pour le monde extérieur. Je ne vois que des images intérieures qui veulent se réaliser uniquement par les sons » (lettre datée de Paris, 21 décembre 1861) ; et ailleurs : « Mes conceptions poétiques se sont toujours produites à une telle distance de l'expérience, que je dois considérer toute la formation morale de mon esprit comme ayant ces conceptions pour cause. Le Hollandais volant, Tannhäuser, Lohengrin, les Nibelungen, Wodan, ont tous existé dans ma tête avant que je les

voie dans l’expérience. Il doit y avoir en nous un Ÿ

sens intérieur qui devient clair et actif, lorsque tous les autres sens, tournés vers l’extérieur, sommeillent ou révent. C'est précisément lorsque je ne vois et n’entends plus rien distinctement, que ce sens est le plus actif et m’apparaît comme producteur de calme; je ne peux pas l’appeler autrement. Ce calme est-il le même que le calme plastique ? je l’ignore; je sais seulement qu'il agit du dedans au dehors et que par lui je me sens au centre du monde » flettres du 19 janvier 1859 et du 1° janvier 1860).

Ce n’est pas sur des paroles que l’on doit écrire de la musique, tâche banale et imférieure ; c’est sur la musique qu’il faudrait, si c'était possible, écrire des paroles!

Etrangère au monde visible, la musique nous rend pénétrable le monde moral. Elle est un univers sans matière, un paradis d'intimité; ses formes sont les formes des choses éternelles, c'est-à-dire des Idées. « Pythagore, en parlant de l'harmonie des sphères. n'a pas dit que le mouvement des corps célestes faisait entendre une musique, mais qu'il était lui-même une musique, ce qui fait dire avec raison à Socrate que celui-là seul est vraiment musicien qui, de la musique sensible, est capable de s’élever à la musique suprasensible et intelligible » (Schelling). Le son musical est l’âme des choses. Le rythme musical est une succession nécessaire (et non fortuite) dont on ne peut pas dire qu’elle est soumise au temps, mais qu’elle contient le temps. Le beau musical est « un divin: perçu dans une forme adaptée à notre condition humaine ».

La musique est faite d’universaux anférieurs à l’ex-

périence (universalia anterem). Quand elle est associée à une action, elle nous en révèle le sens caché, principe profond et originel, en négligeant sa forme extérieure et actuelle. Elle atteint à la force universelle, à la Volonté qui soutient les choses, et s’identifie à elle. |

Le monde n’est qu'une musique réalisée (Schopenhauer). Quand on entend une symphonie, il semble qu’on voie tous les sentiments ramenés à l’état pur, danser pour leur propre plaisir un extraordinaire ballet d’allégresse et d’hallucination (1d.).

De ce que la musique est une imitation des lois éternelles du monde, il résulte que nous ne possédons aucun poète aussi grand que Hændel, Haydn, Mozart, Beethoven, auprès desquels Gœthe lui-même est un païen aveugle. « Dans une sorte de nuit, ces grands compositeurs voient les Idées » (Ferd. Krause).

Comme l’âme du monde est pour nous un mystère, le compositeur parle forcément un langage qui le dépasse : 1l ressemble à une somnambule pénétrée du fluide magnétique, nous renseignant sur des choses dont elle n’a, à l’état de veille, aucune notion. Enfin, de ce que la musique est au cœur des choses el vit de leur essence, il résulile qu'elle a prise sur tous les objets, quels qu’ils soient (Schopenhauer).

Ainsi a été caractérisée la musique au pays de Beethoven, de Bach, de Hændel !

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