‹ La musique, ses lois, son évolutionChapitre 29 sur 91 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Antinomie apparente. — Les éléments mélodiques de l’art musical.

Il arrive fréquemment, au cours d’une conversation, que deux personnes ont, en même temps, la même idée, expressément ou tacitement liée à des termes identiques. — « J’y pensais justement. — C'est précisément ce que j'allais dire! » — $i de telles exclamations se produisent souvent entre personnes amies, c'est que ces personnes appartiennent à un même groupe social, qui, par la communauté de l'éducation, celle des mœurs, du langage et d’un gand nombre d’habitudes, leur impose parfois une même manière de penser et de parler.

Jamais, en musique, ne se produit un phénomène de ce genre. Jamais formule mélodique n’est trouvée simultanément par deux musiciens.

Il arrive quelquefois aussi qu’un groupe assez étendu, une foule, a la même pensée et la traduit par des mots identiques; et point n’est besoin de dire qu'en pareil cas, c’est dans la vie sociale et non dans une vie individuelle qu'il faut chercher une explication.

‘ Jamais, en musique, on ne trouve quelque chose d'analogue.

Nous parlons constamment de chansons populaires, et nous entendons par là des œuvres collectives ; ce n’est qu’une illusion. Mille, ou cent personnes, peuvent, par l'action combinée, bâtir une pyramide, transporter à de grandes distances un énorme quartier de roche, abattre un arbre géant. chasser .et capturer un monstre, fonder une religion, un gouvernement, une littérature : elles sont incapables de créer un air de quatre mesures comme: Au clair de la lune ou Marlborough s'en va-t'-en querre. Pour un tel travail. c’est déjà trop de deux.

Les chansons populaires ne sont que des œuvres devenues anonymes; le peuple, en tant que collectivité, est surtout, au point de vue musical, un agent “de déformation. Rien n’est plus facile que d’en fournir la preuve expérimentale.

Il y a aujourd’hui des chansons qui après avoir été applaudies dans les cafés-concerts de Paris. se sont répandues dans la France, dans l’Europe, dans l’univers. Tout le monde les connaït: combien de personnes pourraient dire qui les a écrites? Dans vingt ans, — si elles ne meurent pas: — elles seront « populaires ». En second lieu elles ne se chantent déjà plus comme au premier jour : en passant sur

tant de lèvres et sur tant d'instruments. elles sé sont modifiées et altérées, tantôt par suppression de notes, tantôt par addition. |

Les chansons anciennes sont dans le même cas. Écoutez un air populaire, dans le village d'une de nos provinces : dix lieues plus loin, vous le retrouverez, mais avec des variantes.

Comme on le voit, cette étude des rapports de la musique et de la vie sociale commence par d’importantes réserves. Il est cependant impossible, a priori, qu'entre l’une et l’autre, il n’y ait pas de liens, surtout si nous nous attachons à étudier les éléments de la ‘pensée musicale, ses modalités, son évolution. En tout cas, s'il y a là un difficile problème, réservonsen l'examen. Pour le moment, observons des faits et classons-les ; nous chercherons ensuite à les concilier.

Si la collectivité ne crée pas, elle peut fournir tous les matériaux nécessaires à la création musicale.

‘Il est à peine besoin de rappeler qu’on entend par « fait sociologique », un fait qui suppose l’existence d’une société et qui exerce une contrainte sur l’activité individuelle. Par exemple, le langage et les signes d'écriture dont je me sers en ce moment pour exprimer ma pensée ne sont pas l’œuvre d'un homme, mais d’un groupe d'hommes, et je ne puis pas ne pas m'en servir. Il y a, dans la collectivité qui m'entoure un principe de force, inaperçu et dissimulé le plus souvent — comme l’eau est peut-être inaperçue du poisson qui vit en elle — mais qui, sous des formes multiples, façonne et entretient mon intelligence, domine ou dirige ma volonté.

Qu'est-ce que la musique doit à la vie sociale ?

Toute musique est une mise en œuvre des maté-.

riaux suivants : 1° intervalles; 2° consonances et dissonances; 3° gammes et modes; 4° mesure; 5° rythme ; 6° mélodie. — Tel est donc le programme que nous devons rapidement parcourir.

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