ORIGINES DE LA TIERCE
- Selon une hypothèse très séduisante de M. Hugo Riémann (Aistoire de.la théorie musicale), c’est vers
les peuples du Nord qu'il faudrait tourner maintenant les yeux.
Un écrivain du xu° siècle, Gérald de Barri, décrivant le pays de Galles, parle des habitudes musicales des Anglais, bien antérieures au moment où il écrit, et nous donne de curieux renseignements. Il dit d’abord que les Anglais ne chantent pas à l’unisson, mais à plusieurs parties, « si bien qu'il y a autant de voix et de sons différents que de têtes de chanteurs ». Puis il ajoute ces déclarations importantes : « Les Anglais qui habitent ce pays (région du Nord de la Bretagne, au delà de l’Humbrie), ne sont pas arrivés à cette spécialité par l'art — lisez: la science — mais en suivant des usages très anciens qui, avec le temps, sont devenus une seconde nature ». La polyphonie leur est « instinctive » et « les .enfants eux-mêmes, ce qui est merveilleux, la pratiquent ».
Un écrivain anglais qui enseignait à Oxford au x‘ siècle et dont les ouvrages.sont antérieurs à 1275, nous informe, d'autre part, que de son temps. en Angleterre, l'emploi de la tierce était considéré comme ancien et que les gens de son pays faisaient passer la pratique avant la théorie. Lui-même déclare négligeable la petite différence que le calcul permet de constater entre certains intervalles. Enfin Walter Odington est le premier qui parle de l’accord parfait (avec redoublement de la tonique à l’octave) : 64, 81 (pour 80), 96, 128 — 4, 5,.6, 8 — do, mi, sol, do.
De ces deux groupes de renseignements rappro. chons la très belle et célèbre composition polyphonique anglaise du xin° siècle, Summer is icumen in;
ce madrigal charmant ne peut plus être, comme il le fut jusqu'ici, un sujet d’étonnement, une œuvre inexplicable et isolée: il doit en effét son harmonie excellente, malgré quelques suites de quintes, préeisément à l’usage des tierces et des sixtes.
De ces groupes de faits, il semble résulter que la notion rectifiée et l'usage de la tierce, sans laquelle le système musical nous paraîtrait aujourd’hui incompréhensible, seraient venus du Nord pour compléter et faire aboutir la tradition antique, trop longtemps frappée d’impuissance. Ainsi, il y aurait deux sources d’où serait sortie l'harmonie moderne : l’une méridionale et grecque ; l’autre septentrionale (Gérald de Barri déclare en effet que c’est probablement des Danois et de la Scandinavie que viennent les habitudes musicales des Anglais). La première a donné lieu à un courant qu'on pourrait appeler celui de la musique oratoire, empruntant ses intervalles essentiels aux inflexions du langage parlé, et,.par surcroît, chargé de spéculations pythagoriciennes ; la seconde serait le libre développement d’un instinct naturel et général chez les peuples étrangers à la théorie scientifique. : L’une nous aurait imposé longtemps l’usage exclusif de l’octave, de la quinte et de la quarte ; à l’autre, nous devrions la tierce.
. De la rencontre de ces deux courants dans les Institutions de Zarlino, en 1558, serait sorti notre système musical. |