LA GAMME
La gamme, série des sons compris entre une note ‘et son octave, n’est qu'une systématisation des intervalles dont nous venons de parler ; ce qui est vrai des consonances au point de vue sociologique, l’est aussi pour elle.
La gamme musicale, réduite à si peu de notes alors qu’elle en pourrait contenir un très grand nombre, est une création toute subjective des musiciens et pourtant un fait qu’on a pu qualifier de « naturel » parce qu'il est l’œuvre d'un instinct collectif soumis à des conditions physiologiques communes. Un son constitué comme le la normal (la) par 435 vibra-
tions à la seconde, a pour octave un son qui fait deux fois plus de vibrations dans le même temps, soit 870; les octaves suivantes sont produites par 1.740 vibrations, 3.480, etc... Il y a donc, d’une tonique à son octave, des centaines et bientôt des milliers de sons possibles, régulièrement utilisables. Nous n’en admettons cependant que sept qui, avec la subdivision de certains degrés, donnent en tout douze sons. De ce fait, il y a deux explications.
La première, c'est que l'oreille commune est incapable de discerner des intervalles trop petits. On cite des musiciens très exercés qui pouvaient facilement distinguer et reproduire avec la voix des quarts, des sixièmes de ton, et même davantage. Il n’y a qu’à observer un violoniste virtuose qui accorde son instrument ou qui le rectifie au cours d’une exécution, pour constater que son oreille est sensible à des différences de sons d’une délicatesse extrême. Mais ce sontlà des cas individuels et, précisément pour ce motif, ils n’ont pas donné lieu au système rationnel et logique qu'ils auraient pu produire.
Le système qui a triomphé est certainement très défectueux aux yeux d’un savant, et nous devrions le condamner, si tant de chefs-d'œuvre ne faisaient oublier son vice de constitution; son triomphe est dû à ce que la théorie pure appelle la routine et à ce que le sociologue peut appeler l'influence tyranniqne de la collectivité; il est dû à l’état de l'oreille commune, qui n’est pas celle des virtuoses, mais de gens bornés, incapables de voir clair dans des impressions trop fines, et imposant leur manière de sentir à des artistes qui, en somme, travaillent pour eux.
Les anciens, il est vrai, avaient introduit dans leurs échelles des intervalles beaucoup plus petits que les nôtres ; mais d'une affirmation contenue dans un « Traité », il ne faut pas toujours conclure à l’existence d'un usage réel. Ainsi, le plus musicien des savants Grecs, Aristote, déclarait que le quart de ton placé entre un m1 et un fa (c'est la diésis enharmonique) êtait indéterminable et se dérobant au sens musical ; il avouait que deux diésis, différentes par le rapport numérique, s’équivalent pratiquement pour l'oreille. On sait la peine qu’a eue M. Bourgault- Ducoudray a obtenir, en Orient, l’intonation juste d’intervalles plus petits que notre demi-ton. M. Gevaërt a dit avec raison qu’il ne fallait pas s’en étonner, l'oreille commune n’acceptant que ce qui a été appelé « le diatonique universel ».
La seconde explication, c'est que l’organisation de la gamme n’a pas d'autre principe et d'autre but que le suivant : former avec un son arbitrairement choisi ({onique) et quelques-uns des sons inclus dans son octave, des rapports tels qu’on obtienne ces consonances dont nous avons déjà parlé et que l’intelligence musicale commune considère comme les plus facilement saisissables parce qu’ils sont les plus agréables. Ce principe une fois appliqué à l’espace qui s'étend entre deux limites comme 435 et 870 vibrations, on l’a naturellement appliqué à chaque division de tout le champ sonore utilisable pour l’art, et ainsi s’est formé notre système musical qui, en grande partie, n’est justitiable que par des raisons d’ordre social.
Nous fortifierons cette manière de voir qui ramène
la gamme aux consonances, si nous ajoultons qu’en réalité 1l n’y a, dans la musique, que des intervalles consonants ou non, et que la gamme est une fiction théorique. | La gamme n’a pas plus d'existence que la « racine », dans les mots du langage verbal. Elle n’apparaït nulle part dans les créations les plus anciennes du génie populaire. C’est un système qu’on déduit de l’analyse d'une œuvre, ce n’est pas un fait d'observation qu’on puisse isoler, dans l’examen d’une mélodie queleonque. | | Historiquement, la gamine est d’abord ce que nous appelons aujourd’hui une œuvre de laboratoire ou de cabinet, la création d’un Pythagore ou d’un Ptolémée ; après ces savants, elle reste une chose livresque et pédagogique, un moyen commode d'exposition pour ceux qui veulent enseigner. Mozart, dans la scène du Commandeur de Don Juan, Beethoven au début de son
premier concerto pour piano, écrivent sans doute, .
pour les instruments, des suites mélodiques qu’on peut qualifier de « gammes »; mais. de telles œuvres appartiennent à une époque où les théories d'école faisaient sentir leur influence sur le génie des maitres.
Primitivement, on chante, et rien de plus ; or, il n'y a pas de gammes dans le chant à l’unisson ou à plusieurs parties. Aujourd’hui, l'élève qui « fait des gammes » sur les touches d'ivoire ou bien sur les cordes, se livre à un exercice utile pour l’agilité de ses doigts, mais il est en dehors de la musique réelle.