G. — LE MODE MAJEUR
Nous pourrions en dire autant des modes, c’est-àdire des diverses façons dont on peut établir, dans une gamme, la succession des intervalles de ton et de'demi-ton.
Il faut bien se rendre compte que l’ordre dans lequel la théorie musicale présente les faits est justement l'inverse de l’ordre historique et réel. Aujourd’hui, quand nous étudions la musique, nous commençons par ce qui est comme le premier chapitre obligé de Ja grammaire : nous apprenons d’abord ce que c’est qu'une gamme et un mode; ensuite, nous passons à la mélodie. Mais les artistes, connus ou inconnus, qui ont créé la musique, ignoraient ce processus d'école. Ils faisaient de la mélodie de premier jet, arrivant tout de suite à ce qui est pour nous le couronnement d’une étude assez longue. En chantant, ils n’avaient pas la moindre idée de ce qu'est un mode, pas plus qu'Homère, ses contemporains et ses prédécesseurs, en faisant de la poésie, ne connaissaient les vingtquatre lettres de l’alphabet ou le mécanisme de la conjugaison du verbe.
Plus tard, ont paru les théoriciens, les hommes de laboratoire et de cabinet : ils ont analysé les mélodies populaires, ils ont cherché leur base de construction, la règle de leur « manière. d’être », et, pour résumer leur travail d'observation, ils ont présenté tous les intervalles employés par ces mélodies dans un système que les Grecs appelaient une harmonie et que nous appelons un mode : œuvre toute subjec-
tive, analogue à la formule donnée par le chimiste après l’étude d’un gaz. |
Dans cette voie, les théoriciens sont parfois arrivés à des conclusions sans le moindre rapport avec la réalité. C’est ainsi qu'après avoir divisé la gamme hindoue en vingt-deux srutis, quelques-uns d’entre eux ont compté plus de mille modes dans la musique hindoue !
Cette remarque ne doit jamais être perdue de vue, et, à larigueur, elle nous dispenserait de tout développement. Cependant, pour ne pas avoir l'air de tourner la difficulté, mous considérerons les modes comme une chose réelle. Aussi bien, s’il y a là une illusion de la part des modernes, nous devons expliquer cette illusion elle-même. |
Nous n'avons aujourd’hui que deux modes désignés par un mot abstrait : le mode majeur et le mode mineur. é
Le mode majeur, réalisé sur la note ut, prise comme tonique, avec deux demi-tons, l’un entre le troisième et le quatrième degré, l'autre entre le septième et le huitième,*a une importance prépondérante dans la musique moderne. Formé de trois harmonies parfaites (fa, la, do, — do, mi, sol, — sol, si, ré) et de deux harmonies complémentaires (ré, fa, la, — mi, sol, sig), il a été considéré comme la base de tout système musical, L’historien Ambros le met dans la catégorie des choses que l’on sait d’instinct « et que la Nature enseigne à tous les êtres vivants »; Rameau l'appelle « le premier jet de la Nature ». Certains musiciens disent qu'il n’y a qu’un seul mode, le majeur, puisque les lois de modulation
qu’on en déduit sont les mêmes pour le mode mineur.
En réalité, la gamme modale actuelle, ut-ut, est tard venue dans la musique, et n'existe que depuis le xvi° siècle. Elle était sans doute connue avant cette époque, mais sous une autre forme. Au lieu d’être divisée « harmoniquement », comme aujourd’hui (une quinte, uf-sol, puis une quarte, sol-ut), elle était divisée arithmétiquement (une quarte, ut-fa, puis une quinte, fa-ut), comme était le mode plagal du lydien /a-fa :
finale des deux modes.
Mode authentique lydien. . . . fa, sol- a-si-do-ré-mi-fa. Mode plagal ou hypolydien .-. . . .. do ré mi fa-sol-la-si-do.
Celui qui le premier a donné droit de cité, dans la doctrine musicale, à la gamme :
Do-re-m1-fa-sol-la-si-do,
est un savant humaniste, professeur à Bâle, ami d'Erasme, dont le nom latinisé, tiré du nom de sa ville natale est Glareanus, et qui est l’auteur d’un livre révolutionnaire paru en 1547 (Dodekachordon, ou Les douze modes). |
Comme l'indique le titre de cet ouvrage, l’innovation de Glaréan a consisté à porter à douze le nombre des modes qui n’était primitivement que de huit; parmi les quatre qu'il a ajoutés (deux authentiques, la et ut, avec les deux plagaux) se trouve précisément notre mode majeur d'uf, lequel a fini par absorber une partie des autres.
. Je n’entrerai pas ici dans le détail des raisons sur lesquelles s’appuie Glaréan pour justifier sa réforme. IL me suffit de dire que pour rectifier les idées de ses prédécesseurs, il tire son principal argument de l'usage ; il oppose l’usage à la théorie, et veut simplement que celle-ci, encore en retard, se mette d'accord avec celui-là. | | |
H déclare que ce mode diatonique? d’ut à ut (avee ka division sur sol, et non sur fu) est très répandu et très pratiqué, bien qu’on ne lui ait pas donné de rang officiel parmi les autres; il déclare l’avoir trouvé dans la plupart des pays d'Europe, très en faveur parce qu'il est particulièrement favorable à la danse; « dans les anciens chants liturgiques, il est très rare de trouver une cantilène où il soit employé; mais depuis quatre siècles, les chanteurs de l’Église eux-mêmes ont {ransposé beaucoup de chants dans ce mode, tant ils ont été séduits, j'imagine, par sa douceur et par son charme ». — Il y avait donc là une situation à régulariser, plutôt qu’un fait nouveau à introduire dans la théorie. Désormais, au lieu de déranger un autre mode (comme le lydien, par exemple, en lui imposant un si ») pour lui donner la forme ionienne (ut-ut), on reconnaitra au mode ionien une existence indépendante. |
Je résumerais volontiers la thèse de Glaréan en
4. Je les ai exposées dans la Revue musicale, année 1906, p. 15 et suiv. |
2. Le mot diatonique signifie que les cordes donnant toutes les notes de la gamme cnt leur maximum de tension, et ne peuvent pas être surélevées d'un demi-ton chromatique. C'est ce que nous appelons aujourd'hui une gamme « sans accidents ».
comparant le mode d’ut-ut à un personnage qui était depuis longtemps répandu dans le monde, mais sous ui déguisement, et qui s’en est dépouillé à partir de 1547, pour paraitre désormais à visage découvert, et s'installer chez lui au lieu de vivre chez les autres (transposition).
En somme, ce mode qui a été appelé « mode masculin », ou « mode parfait » et que Rameau proclama « le maître de l’harmonie », est d’origine populaire.