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LES ORIGINES DE NOS DEUX MODES ACTUELS

Nous ne reconnaissons aujourd’hui que deux modes, et nous leur donnons des noms abstraits, n’éveillant plus l’idée d’une réalité vivante: c’est le mode plus (majeur) et le mode moins (mineur). Mais le procédé d'abstraction et de simplification à outrance qui nous

a conduits à cet état de pauvreté et à ce langage si sec de mathématicien, ne doit nous faire oublier ni la richesse ni la nomenclature significative du passé. Ces deux modes sont les points d’aboutissement, par voie de concentration, des huit modes que le Moyen âge avait pratiqués et qu'il tenait des Grecs.

Or, chez les Grecs, les modes avaient des dénomi- . nations ethniques rappelant clairement leur origine : Je dorien, de mi à mi, et son plagal l’hypodorien, de la à la; le phrygien, de ré à ré, et son plagal, l’hypophrygien, de sol à sol; le lydien, d’ut à ut, et son plagal l’hypolydien, de fa à fa; le mixolydien, de si à si, et son plagal, l’hypomyxolidien, de mi à mit.

Comme on le voit par ces étiquettes, les modes avaient été constitués par deux groupes sociaux : les Grecs du Péloponèse, et les peuples d’Asie-Mineure. Si nous examinions la théorie antique aux diverses périodes de son histoire, nous trouverions encore des noms aussi caractéristiques, comme « mode 1onien », « mode éolien ».

A chacun de ces modes était attribué un « ethos » particulier, c'est-à-dire le pouvoir d'exprimer, puis de créer chez l'auditeur, un état affectif spécial; et cet ethos musical, tel qu’on le trouve indiqué chez les écrivains Grecs, principalement dans Platon et dans Aristote, concorde exactement, pour chaque mode, avec celui du peuple dont le mode porte le nom. Les modes de nom asiatique étaient considérés comme lascifs, propres aux festins et aux danses. Les peu-

4. Sans doute, le mécanisme de ces modes n’est pas le même qu’au Moyen âge, mais le mot « plagal » peut être employé ici dans un sens général.

ples habitant la côte occidentale de l’Asie-Mineurc ont passé, aux yeux de l'antiquité tout entière pour des types de mollesse et de séduction brillante. Le mode dorien était regardé comme viril, énergique, propre au ciloyen parfait : on sait en quels termes enthousiastes les moralistes anciens -exaltent les vertus guerrières et civiques des Doriens.

Nous avons donc deux raisons péremptoires d’attribuer aux modes une origine sociologique : Îcurs noms, et leur éthos traditionnel. Suivons leur histoire.

Au Moyen âge, l'Église recueille et adopte à son usage, en faisant certaines confusions dont je n’ai pas à parler ici, les échelles modales des Grecs; mais elle perd le sentiment de leur caractère ethnique, et les désigne simplement par des numéros d'ordre : prolus, deuterus, tritus, tetrardus; peu à peu se perd aussi le sens de leurs différences organiques, et se produit un phénomène dont l’histoire de la langue verbale nous

offre un exemple.

On sait que les habitants de notre pays, ont fini par perdre, dans l’usage des noms, la notion exacte des formes différentes du nominatif, du génitif, du datif, accusatif, ablatif, et que, pour simplifier, ils ont réduit d'assez bonne heure à deux, tous les cas de la déclinaison latine : le cas-sujet, et le cas-régime.

Une évolution analogue s’est faite, quoique un peu plus tard, dans les modes musicaux, et celle est due, comme celle de la grammaire latine, aux déformations inévitables de l’usage, à l'ignorance et à l'esprit de simplification qui pratiquent la loi du moindre effort, en un mot à des raisons d’ordre social. Tous les anciens modes qui avaient une tierce de tonique

formée d’un ton plus un demi-ton (dorien, hypodorien, phrygien, hypophrygien, mixolydien) ont été identifiés et réunis en un seul type qui, — pour des considérations de théorie pure, substituées aux souvenirs ethniques — a été baptisé mode mineur; tous ceux qui avaient une tierce de tonique formée de deux tons entiers ont formé le mode majeur.

Il n’est pas sans intérêt d’ajouter que si cetle transformation s’est achevée à l'époque de Carissimi (xvu* siècle), il est impossible de la rattacher à des dates précises.

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