‹ La musique, ses lois, son évolutionChapitre 40 sur 91 · TRAVAIL ET MESURE MUSICALE · texte numérisé non relu

TRAVAIL ET MESURE MUSICALE

On a donné à la mesure, telle qu’elle vient d’être définie (succession régulière de temps forts et de temps faibles) les origines les plus diverses. Platon y voit une réminiscence de l’Absolu, un acte de l’artiste obéissant, comme Dieu lorsqu'il crée le monde, à la loi des nombres. Spencer la considère comme un des « principes premiers » sur lesquels repose la constitution des choses et au delà desquels on ne peut pas remonter; on y à vu une imitation de mouvements du pendule, des battements du pouls, de la marche normale, etc.

Un professeur d'économie politique à l’Université de Leipzig, Karl Bücher, a étudié récemment le travail

social, et, contrairement au dessin primitif de son étude, il s’est trouvé amené à dégager de l’observation des faits sociaux, une théorie fort curieuse de la mesure. Les seules critiques à lui adresser, c’est qu’il a confondu la mesure et le rythme; c’est ensuite qu’en trouvant les origines de la première, il a cru tenir, du même coup, les origines de la musique ellemême, au lieu de se borner à ce que les Anglais appellent une'« contribution »1.

Ces réserves failes, et toute confusion élant écartée là même où le mot « rythme » serait pris dans un sens usuel, non conforme à celui de la technique musicale, voici le résumé d’une thèse excellente fondée sur des faits bien observés.

a) Aristote avait déjà formulé un principe. c’est que le rythme (entendez: {a mesure) est naturel à l’homme; à ce principe il faut en ajouter un autre, c’est que le sauvage a une tendance beaucoup plus grande que l’homme civilisé aux mouvements quise répètent régulièrement, pour deux raisons: la première c est qu'il est nu ou à peu près, affranchi de ce qui. chez l’homme civilisé, gêne, paralyse quelquefois l’activité. La seconde raison, c’est que le sauvage n’est pas cultivé; or,ona remarqué que les effets physiologiques du rythme sont en raison inverse de la culture intellectuelle, parce que les effets de la musique, sur un sujet qui n’est pas un intellectuel, ne rencontrent aucune résistance; (c’est pour cela qu'aujourd'hui les physiologistes qui font dans leur laboratoire des travaux sur l'art musical, aiment à opérer Sur des illétrés).

4. Ajoutons qu'avant Bücher, la théorie qui va être résumée, avait été esquissée par Wallaschek (Primilive musik, Londres, 1893). .

b) Voilà un premier fait : d’une façon générale, le sauvage a une inclination particulière à la mesure. Il ne faut donc pas s'étonner que vers la fin du xvin° siècle, en parlant des nègres de l'Afrique, un voyageur, Meiners, ait écrit ceci:

« La marche, la danse, le jeu. le chant, le travail, « tout se fait chez eux en mesure. Les nègres les plus « stupides observent la mesure beaucoup mieux que « nos soldats et beaucoup mieux que nos musiciens « eux-mêmes après un long exercice réfléchi ».

c) Mais les nécessités de la vie, — d’abord de la vie individuelle, ensuite de la vie sociale, — vont favoriser et faire aboutir, plus encore que le climat..un penchant instintif. Il faut d’abord écarter un préjugé. On a dit que le sauvage aimait particulièrement l’oisiveté; et depuis Tacite, on répète assez souvent que « sauvagerie et paresse sont synonymes ». On s’est même appuyé sur ce fait pour expliquer le brigandage, l’esclavage, la vente des fiancées, l'habitude d'imposer aux femmes des travaux pénibles et des charges excessives. C’est là une vue superficielle ; elle est même contradictoire ; s’il y a parmi les primitifs des hommes qui vivent de pillage, cela suppose qu'il y en a d’autres qui aiment les richesses et qui, parconséquent, se donnent un certain mal pour les réunir. De même pour l'esclavage : on dit qu'il a joué un rôle utile dans l'éducation de l’humanité; mais l’eselave qui apprend à faire un travail suppose un maitre qui l’initie à ce travail; si le maître veut placer l’esclave dans un certain état d'esprit, il est obligé d’avoir été lui-même dans ce mème état d’es- , prit. Il y a là une sorte de cercle vicieux.

Dans les sociétés eivilisées, 1l peut y avoir, il y a, en effet. des oisifs. Dans les sociétés non civilisées, tout le monde, hommes et femmes, est obligé de travailler plus ou moins; seulement le travail se fait dans des conditions spéciales. Il est particulier à deux points de vue. |

D'abord, absence d'outils; en second lieu, absence

de technique.

= Pour construire une hutte, fabriquer un canot, une arme de pêche ou de chasse, pour assurer et préparer la subsistance, façonner quelque poterie grossière et quelque semblant de vêtements, — sans parler des objets de parure et d'élégance qui constituent son esthétique propre, car le sauvage est élégant à sa manière ! — l’homme primitif est obligé de suppléer par les mouvements du corps, par ceux des mains, des bras et des jambes, à l'absence d'instruments appropriés. |

Il ignore la technique : il la rachète par la patience et l'endurance. Dans certaines tribus, les trävaux exéeutés par les femmes sont tellement longs et fatigants, qu'ils expliquent peut-être l’usage de la polygamie. « Au Tanganika, dit Stanley, on met plus de trois mais à creuser un arbre pour en faire un canot ». En Guinée, certains naturels portent suspendus au cou des cy= lindres en pierre blanche dont la polissure et la façon (percement de petits trous) demandent, faute d’outils en métal, les soins de deux générations. Les travaux du tissage sont extrêmement longs aussi; on en a comparé les progrès à la croissance d’une plante.

Un: travail quelconque, quand il est exécuté dans des conditions aussi défavorables, est fait de recom-

mencements perpétuels, de reprises sans fin, de routine ; il exige enfin la répétition de mouvements identiques.

d), Poussé par l'instinct, par l'habitude, par la préoccupation d'éviter des pertes de temps, par le souci d'éviter des efforts inutiles et aussi d’alléger le plus possible une tâche aussi ingrate, le travailleur un peu exercé exécute des mouvements égaux dans des durécs égales. L'idée du but à atteindre, qui d’abord

dirige le travail, et l’idée de l'appropriation de certains .

moyens à ce but, s’effacent de son esprit; ces idées deviennent inutiles : peu à peu, l'homme arrive à remplacer l'énergie de la volonté consciente par une énergie d’automate.

e) Dès lors, la périodicité: des mouvements s’introduit dans le travail. Cette périodicité a été constatée mainte et mainte fois. Déjà Pline l'Ancien, dans son Histoire Naturelle (18-54), avait constaté que semer le blé est une opération qui se fait en mesure. Dans un ouvrage paru en 1889 (je prends deux exemples aux extrêmes pour abréger) à propos de l'Exposition Universelle et intitulé : les Colonies Françaises, je lis qu’à Madagascar les femmes qui préparent la terre pour semer le riz.« ressemblent à des danseuses qui exécutent un ballet », tant le rythme de toute leur démarche est net et marqué.

. Tels sont les premiers pas de la théorie.

f) Quelle est maintenant l'unité qui va servir à mesurer ce travail continu, passé à l’état de fonction mécanique ?

Elle. est déterminée par le geste même du travailleur, par la nature de l’effort musculaire qu’il répète

sans cesse : et comme. cet effort musculaire est caractérisé par une tension suivie d'un repos, un groupe de valeurs se trouve créé qui:a ses équivalents dans ce que les versificateurs appellent un pied, composé d'un thesis et d’une arsis, et ce que les musiciens

appellent une mesure composée d’un temps fort et

d’un temps faible. |

Le nombre et l'organisation de ces valeurs différent selon le genre du travail exécuté: l'iambe, composé d’une brève et d’une longue, le trochée, composé d’une longue et d’une brève, sont le rythme des pieds humains foulant le sol. Le spondée est le rythme des mains frappées régulièrement en mesure. Le dactÿle et l’anapeste sont des mesures (moins anciennes} de travaïl au marteau, l'artisan faisant toujours précéder ou suivre de deux petits coups le coup principal frappé sur l’enclume. Les forgerons ont là-dessus une locution significative : ils appellent cela faire clianter

le marteau. Les diverses formes de la mesure ionique

(à 6 temps) peuvent être observées dans:les rues de nos villes, où l'instrument qui sert. à enfoncer et à égaliser les pierres est toujours -manié. en mesure.

.9) Voici d’autres constatations importantes qui marquent un nouveau progrès de la théorie... :

Ce phénomène capital de la création d’une mesure ne se produit pas seulement dans le travail individuel et isolé où le travailleur peut faire, en somme; des pauses de paresse selon sa fantaisie, sans qu'il en résulte des inconvénients graves ; il devient une nécessité lorsque le travail-est fait en commun, et eri particulier.lorsqu il s’agit:de travaux où tous les mouve-

ments sont solidaires les ‘uns des autres. Par la mesure, ‘des activités diverses:concourent au même but; sans lui, elles se. contrarieraient, :au lieu de s’entr'aider. |

Voici des hommes qui étant assis, ramenit ensemble . sur une pirogue. Ils sont obligés, sous peine d’accidents graves et variés, de soumettre leurs mouvements à une mesure régulière. .

Dans le même cas sont les hommes que fait voir un monument ‘égyptien (qui ‘est, je crois, au Britsh Museum) et qui transportent sur le sol-un énorme bloc de matière. Dans le même cas sont ceux qui sciènt-un arbre couché, ceux.qui frappent simultanément sur. une enclume une pièce de métal rougie au feu, etc.

D'autres ralsOns obligent à à introduire la mesure dans le travail lorsqu'il est fait en commun et socialisé. On dit avec raisoû que chaque individu a une tendance, soit en travaillant, soit en déployant simplement son activité dans un jeu ou dans un exercice quelconque, à adopter un rythme particulier, . qui lui est spécial. Ainsi, il y a des personnes qui se fatiguent en marchant vite, il y en a aussi qui se fatiguent en marchant lentement. L’hommt® est, à ce point de vue, dans le même cas que. l'animal lur-même. Un cavalier: par'exemplæ, sait bien. Fallure qui est la plus avantageuse à son cheval. ‘i

‘La mesure; dans iles: groupements de travailleurs, a eu-pour. but'et: aussi pour prineïpe, la nécessité d’unifier tes allures individuelles

Les travailleurs, quand ils sont associés, déploient une énergie inégale provoquée par le zèle, par la

rivalité qui s'établit entre eux. Au sixième livre de l'Odyssée, Homère parlant des Phéaciennes qui, avec Nausicaa, lavent leur linge au lavoir, dit : « Elles battaient leur linge dans de petits bassins de pierre en rivalisant de zèle », Raison de plus pour régler et discipliner ces activités diverses.

Une troisième considération, c’est que l'activité d’un groupe, quand elle est réglée et disciplinée, -aboutit à des résultats plus avantageux. Un observateur a fait en Allemagne une statistique assez Curieuse. En comparant le résultat du travail des ouvriers qui chantent et le résultat du travail. des ouvriers qui ne chantent pas. il a constaté que les premiers produisaient plus que les autres. (Enquête du Musée social, Paris, Les travailleurs du bois à Dantzig, 1905, p. 62 .) |

Il y a enfin des travaux, un peu exceptionnels il est. vrai; dans lesquels la mesure a été employée très utilement, et comme une sorte de nécessité. Parmi les documents très nombreux qui me sont passés sous les yeux, voici celui qui m'a paru le plus extraordinaire, le plus bizarre et cependant l’un des plus sérieux. Dans un livre intitulé l'Art musical au Sénégal dans l'Afrique Centrale, l’auteur, M. Verneuil, cite un chant de plongeurs {ne souriez pas) occupés à désensabler les navires; un chant qui a lieu dans l'eau par conséquent:

« Qu'on se figure cinq cents nègres nageant autour « du navire ensablé et chantant cet air ; à la huitième « mesure, ils plongent tous à la fois, continuent de « suivre mentalement la musique au fond de la mer; « à la douzième mesure, ils poussent le navire en-

«’semble, et à la seizième, ils remontent sur l’eau. « Ils agissent ainsi tous de concert. et aucun de « leurs éfforts n’est perdu, »

- hÿ Cette mesure une fois créée, quels sont les moyens de la réaliser pour l'oreille? lei commence une nouvelle étape de la théorie.

Quand le mouvement même du travailleur produit

un son régulier par suite de la matière qu’il emploie, par exemple le travail du forgeron martelant le fer sur l'enclume, celui du batteur de blé frappant le sol avec son fléau, ce son régulier sert à marquer la mesure. Dans les ‘autres cas, on y supplée par le moyen le plus naturel : la voix humaine ou un instrument. ‘ Ici, les documents et les témoignages sont presque innombrables. Les Malais rament au bruit du tamtam. Au Soudan et en Chine, les corvées se font au - bruit du tambour. Voici un document plus classique: on possède au Louvre un groupe archaïque de Thèbes en Béôtie, où l’on voit quatre boulangères réunies côte à côte devant un pétrin et roulant la pâte avec leurs mains; à gauche est une autre femme assise, jouant de Ia double-flûte. On a supposé qu’elle était là pour régler les mouvements des autres personnes, peut-être pour les distraire f. |

C'est aussi suivant une mesure marquée par la flûte que les Etrusques, au témoignage d’Athénée, suivant un texte qui a élé signalé par M. Paul Girard, pétrissaientle pain, se livraient au pugilat et même faisaient fouelter leurs esclaves. Un vase trouvé en Grèce et

4. Cf. Porrien, Revue archéologique, 3° série, t. XXXIV (1899).

M. Lindet (ibid., p. 419) suppose que la joueuse de flûte « en- -traîine ét disirail » les femmes qui travaillent. ;

souvent reproduit représente un travail de moissonneurs qui 'ést mesuré par la musique. Pausanias nous apprend! qu'Epaminondas fit bâtir la ville de Messénie au son des flûtes béotiennes et argiennes.

Ce ne sont pas là des légendes. Je me rappelle avoir eu entre les mains un document officiel, un « Rapport » dans lequel on lisait que, quand le Gouvernement françuis a voulu faire construire un chemin de fer au Dahomey, il a dù faire travailler les nègres au son de h flûte.

En musique, avons-nous dit, le rythme proprement dit, dans le sens technique du mot, se confond avec le plan de la composition. Il est constitué par les éléments suivants, qui forment comme des ondulations de plus en plus considérables : le pied, identique à la mesure ou élément composant de la mesure (à 3, à 4, à 6, ou à 5 temps); le membre de phrase; la phrase ; la période (qu’on peut définir, conventionnellement : une phrase composée de plus de deux membres); la sérophe, et les systèmes de strophes.

Bien que la question soit obscure sur quelques points, on peut affirmer que les caractéristiques du rythme musical, comme celles de la mesure, ont paru à l’origine dans des mouvements réels et socialisés, étrangers à l’art, pour passer ensuite dans la poésie chantée, enfin dans la musique pure, en vertu d’abstractions de plus en plus hautes.

Page 1