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CHAPITRE HI

La musique et l’amour.

. La musique, avons-nous dit, est incapable (comme d’ailleurs tous les arts de l’espace soumis à la loi de la symétrie et tous les arts de la durée soumis à la loi du rythme) d'imniter un état affectif. Le compositeur croit cependant posséder le pouvoir de traduire tous les sentiments altruistes, et il donne l'illusion de ce pouvoir, grâce à des « images », sortes de métaphores réalisées, dont l’exactitude partielle est indirectement obtenue par des associations d’idées. Ces associations, lé plus souvent, sont imposées à l’auditeur par l’ingéniosité et l’adresse du musicien; mais il est évident que l’art le plus habile ne peut en tirer des effets intelligibles qu’à la condition de leur donner comme base un fonds d’habitudes commun à l’imagination du groupe social.

En réalité, la musique, étrangère aux concepts, ne se rapproche directement d'un modèle réel qu’en reproduisant le dynamisme de la vie passionnelle ; c’est là ce qui rend sa faculté d'expression si générale et par suite si puissante. En négligeant tout cet ensemble

de tendances pratiques, d’idées et de représentations qui forment notre état conscient, et, si l’on peut dire, la superstructure de notre personne morale, elle pénètre jusqu'aux éléments profonds et naturels de la vie intérieure, pour atteindre au ressort caché de toutes les passions.

. Cette opinion sur la musique, nous l'avons vue érigée.en systèmes d'école par les grands métaphysiciens allemands, et mise en pratique (bien avant la naissance de la philosophie !) par les magiciens primitifs qui sont tout à l’origine de l’histoire musicale. Nous allons la voir associée par Darwin à l’idée du sentiment altruiste et social par excellence : l'amour.

C’est au moins ainsi que je comprends la théorie esquissée par le célèbre naturaliste dans son livre, The descent of man 1. Darwin n'a pas plus de ressemblance avec un Hegel ou un Schopenhauer qu'avec un magicien; et cependant il soutient une thèse qui est en harmonie avec la doctrine des métaphysiciens et avec l'usage de l’incantation chez les primitifs. L'amour dont il étudie les manifestations est quelque chose de plus que celui dont on parle dans les livrets d'opéra; en même temps qu’une force sociale, c’est une force universelle : il ressemble à l’Eros de la Théogonie hésiodique, lequel porte bien ‘en soi le germe des sociétés futures, mais préexiste à l'humanité, car il n’a pour contemporains que deux autres éléments primordiaux : l'Espace et la Terre.

Sans remonter aussi loin, Darwin place le rôle social de l’amour bien avant l’homme, chez les êtres

4. 4871, t. Il, p. 338 et suiv. — Traduction française par Barbier, Paris, 1881, 3° édit., p. 628 et suiv. | |

vivants dont l’homme est le descendant. Avec une parfaite impartialité d'esprit, une bonne foi non affectée et. une prudence dans l'affirrnation: qui font de son livre : une admirable école de probité scientifique, le naturaliste anglais qui (à ce moment de sa vie) est très sensible aux choses de l’art, veut résoudre une énigme : Pourquoi la musique'a-t-ellé un pouvoir d'émotion si troublant ? Pourquoi nous remue-t-elle à de si grandes profondeurs ? D'où vient la-vertu de:ce langage dont nous subissons le charme sans pouvoir en rendre compte ?

Pour répondre à cette question, Darwin se fonde sur les trois faits suivants :

1° La musique a un pouvoir d'expression (ce mot est employé ici avec le séns banal et courant) assez borné : elle ne peut pas traduire la peur, la haine, l'épouvänte, la colère furieuse; en revanche, ellé excelle à exprimer l’amour et la joie du triomphe;

2° Dans la saison de la reproduction, les animaux font entendre des sons, ils ébauchent même un chant;

3° Entre les animaux: et l ‘homme, il y a transmission héréditaire. :

Ces trois faits sont de nature à éclairer l’esthétique. Si l’on admet que pendant la période de l’accouplement, alors que tous les animaux sont entrainés par l’amour et la jalousie, la rivalité et le triomphe, les ancêtres semi-humains de l’homme ont:'employé les sons musicaux et le rythme, le caractère profond et troublant de l’expression musicale devient, jusqu’à un certain point, compréhensible. D’après le principe des associations héréditaires, la musique réveillerait

en nous, de façon vague et indéterminée, les fortes émotions. d’un: âge très lointain.

Or, tout rend: vraisemblable. l'hypothèse d'après laquelle, les manifestations de la voix, chez les animaux qui nous ont précédés, n'ont pas été une simple dépense d’énergie,; mais une sorte .de langage lié à des sentiments altruistes, un moyen de séduction. Nous sommes. autorisés à croire. que l'emploi de ce moyen produisait, et produit encore, un effet agréable ; en effet, sil’on n’admet pas: que les femelles sont capables de l’apprécier, de se laisser exciter et séduire par lui, il faudrait:admettre que les efforts persévé- rants du mâle et les organes complexes qu’il possède souvent pour se f&ire entendre, sont absolument inuiles; et cela est impossible.

Darwin insiste sur les-oiseaux. Les mâles qui cher- Chent à attirer les femelles déploient toutes les ressources leur permettant de briller. Ils n’étalent pas seulement la richesse. de. leur plumage, comme l’oiseau de Paradis, qui prend ce qu’on appelle la « parure de noces »; l'instinct de reproduction les fait artistes : ils chantent.

Les rossignols se livrent à de véritables concours de vocalises pour conquérir une compagne. Le coq de bruyère se livre à une pantomime curieuse, mêlée de chant; placé sur une branche ‘basse, il dresse les longues plumes de son cou, fait la roue, laisse pendre ses ailes, se gonfle, piétine, tourne les yeux de façon comique, « puis il émet .des sons cliquetants et claquetants, lents .et séparés, mais de plus en plus rapides; il continue par un clac très fort, que suit toute une série de sons à la fois stridents et musicaux...; il

finit par un son soutenu, et en même temps ferme les yeux comme enivré de jouissance »1. |

L'animal qui a triomphé de ses rivaux, devient le fondateur d'une descendance:plus belle, puisque, par son triomphe, il a éliminé des individus moins bien doués que lui ; et comme.cette descendance est soumise à la même lutte et. à la:même sélection, elle se transforme peu à peu à son tour. Avec le temps, des espèces nouvelles sortent de là, — Que de choses il y aurait dans le chant d’un .oiseau !. C’est tout l'avenir qui chanterait dans sa voix; le retard d’une espèce à aborder « au divin rivage de la vie » serait dû à un rossignol ayant manqué sa vocalise!

L'homme serait le continuateur «de l'animal, pour la musique comme pour tout le reste. Les mélodies les plus charmantes de nos compositeurs ne seraient pas autre chose que le prolongement épanoui, l’idéalisation consciente, la .survivance aboutissant à une chosé d’art, d’un fait initial lié à un des sentiments les plus forts de la vie sociale. Et ainsi s’expliqueraient à la fois le caractère mystérieux et les effets si troublants de la musique : elle est mystérieuse parce qu’elle est désappropriée aujourd’hui de sa fonction primitive et qu’elle applique à des objets librement choisis par la fantaisie, un langage qui, à l’origine, fut exclusivement celui de l’amour; elle est profondément troublante parce qu’elle touche en nous l’instinct vital lui-même, l'instinct de. reproduction et de progrès, et qu’elle réveille vaguement, à notre insu, des associations d'idées qu’une très longue hérédité,

1. Karz Gnoos, Les ‘Jeux des Animaux (trad.!fr., Alcan, 1902, ch. 1v).

plus de eent fois séculaire, avait fait passer dans le domaine inconscient.

Ce que j'aime à retenir de la pensée de Darwin, c’est qu'amour et progrès ne font qu'un. Deux êtres qui se cherchent ne veulent pas seulement la reproduction et la continuité de la vie: ils veulent sa promotion vers le mieux et le plus beau. Or le progrès, s’il existe réellement, s’il est. une loi, doit être rattaché au plan même de la création, à un principe premier réglant l’évolution des êtres; l’expression musicale serait donc ramenée à un rôle grandiose et magnifique !

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