V. LusBock, Origine de la civilisation (Mariage
étudié les Esquimaux, dit. de ces derniers qu’ils connaissent à peine le sentiment d'amour i.
3° Autre point de vue: si elle a son origine dans l’instinct.sexuel, pourquoi une des premières fonctions de la musique, chez presque tous les peuples, estelle d’ordre religieux ? D’où viennent les chants de guerre, qui sont la négation de l'amour ?
Comment se fait-il que les Australiens (et beaucoup d'autres hommes) chantent presque toujours lorsqu'ils sont seuls ? ?
Pourquoi, l’instinet sexuel étant général, certains peuples (comme les Allemands) sont-ils plus musiciens que d’autres peuples qui sont pourtant leurs parents (comme les : Anglais) ? Les Allemands peuvent être considérés comme les rois de la musique, puisqu'ils ont produit un Bach, un Hændel, un Beethoven, un Weber, un Schumann : y a-t-il une corrélation entre cette supériorité incontestable et (par hypothèse) une autre supériorité innée, chez nos voisins, dans l'art de plaire et de séduire ? Y a-t-il aussi une corrélation exacte entre les dons naturels de séduction qu'on a toujours attribués aux Français, et leur génie musical ?
IL.est donc difficile d'accepter telle quelle la théorie de Darwin. Le grand naturaliste veut établir une chaine continue reliant la musique de l’homme civilisé aux manifestations de l'instinct sexuel chez les animaux inférieurs; mais il y a, comme on vient de le voir, plusieurs anneaux de cette chaîne qui font défaut, quand on examine ce qui se passe chez les
1. Ibid., p. 68 (trad. fr.). — C. Grosse, loc. cit, p. 185. 2. Grosse, loc. cit., p. 226.
non-civilisés. Une légère modification, consistant simplement à reculer une limite, sera suffisante pour modifier l’aspect de cette doctrine et la rendre acceptable. |
La théorie de Darwin, en somme,-n'est pas très éloignée de celle des métaphysiciens allemands, qui attribuent à la musique le privilège d'exprimer ce qu’il y a de plus fondamental dans notre étre intime. Qu'est-ce, en effet, que le fond de notre être, sinon l’amour de la vie, le désir de la prolonger et de la perpétuer, en la rendant meilleure et plus brillante ? Ce désir est la manifestation d’une force qui peut bien prendre d’autres directions, mais qui trouve son emploi le plus instinctif dans l’amour sexuel. On pourrait donc dire — et nous revenons ici à l’opinion qui a été exposée au début de ce livre, — que le chant et toutes les ébauches qui l'ont précédé, exprime quelque chose de très général; un sentiment identique à la force vitaieelle-même, où les inclinationsaltruistes sont sans doute contenues, mais ne sont pas tout.
Dans le récit de son voyage en Guinée, M. Claudius Madrolle parle de la frénésie et de la sensualité avec lesquelles les nègres cultivent la musique et la danse: « Dès le coucher du soleil, l'Afrique tout entière -est en fête et retentit des sons du tamtam ». C’est quelque chose d’analogue au concert éperdu, assourdissant, et d’un rythme étrange, que les soirs d'été, après une chaleur accäblante. des bêtes dé toute sorte font entendre dans les champs. Ce concert grandiose et rude. a une raison d'ètre; il a un sens: c’est en l’écoutant qu'on a quelque chance de comprendre l'âme de la nature. Avec les premières ombres de la
puit semble descendre sur les êtres un irrésistible besoin de donner plus d’intensité à la vie, de la perpétuer dans des formes nouvelles et plus belles. C'est de l'amour ; c’est aussi, et par cela même quelque chose de plus général: involontairement, nous croyons saisir au passage la voix que prend l’évolution des choses, le cri impérieux des êtres vivants qui veulent et appellent le progrès.
Notre musique est comme celle des nègres d'Afrique ; elle est certes mieux ordonnée, mais elle traduit en formules sonores la mème sensualité foncière. Elle systématise, épure et affine ces appels d'un sexe à l’autre qui, les soirs de juin. enveloppent lacampagne , d'un réseau de séduction et de volupté. L'amour y tient autant de place que dans la littérature romanesque; mais il ne fait que traduire une force plus profonde et plus générale, qui est l'instinct vital luimème.
C'est ainsi que tous nos grands ‘compositeurs ‘ont été de grands passionnés d'amour ; et l'émotion de l'auditeur est faite, en grande partie, des dérniers échos de leur passion.
Nous avons un très beau répertoire de musique — le plain-chant — qui n’est rien de tout cela; mais nous ignorons à quoi furent primitivement adaptées les mélodies à l’aide desquelles il s’est constitué, soit par simple transfert, soit par imitation; el si nous le savions, il y aurait probablement des surprises. ‘Sans amour, il n’y aurait pas d'art; et l'amour est la manifestation principale d’une force universelle, où tous les sentiments sociaux sont inclus.