LE LANGAGE ET LE RYTHME
‘Parmi les nombreux phénomènes que Spencer aurait pu signaler encore, dans son analyse du langage — en dehors des effets physiologiques de l’émo-
tion, il en est deux autres qui ont une réelle importance :
4° Le premier est une tendance manifeste à observer une sorte: de mesure. Dans nos langues romanes, il ÿ a des syllabes toniques et des syllabes atones. Si l’on étudie la suite des mots dont l’enchainement forme une phrase, on trouve sans doute qu'il n’y a pas équidistance des accents toniques'; mais à l'accent principal s'ajoute habituellement un accent sécondaire qui introduit dans la formule oratoire un commencement ou une ébauche de mesure binaire. Ainsi, dans le mot « département », l’accent tonique est sur la finale; mais l'antépénultième (par) est à moitié tonique, de façon à donner la suite ././
Dans le langage des primitifs, on constate que le principe de la répétition — base du rythme — a servi à former un grand nombre de mots. C’est un fait qui aurait mérité l'attention du philosophe anglais.
Dans son livre sur l’Origine de la Civilisation, Lubbock. lui a consacré une étude spéciale, accompagnée de statistiques précises. Il prend les mots commençant par la lettre À dans le dialecte d’une tribu africaine, et il montre que, comme les enfants, les sauvages aiment beaucoup à répéter les mêmes syllabes. 11 constate ensuite combien sont différentes les langues modernes des civilisés. Les mille premiers mots du Dictionnaire anglais de Richardson ne contiennent que trois exemples de répétition; mais voici ce qu’on trouve, pour la seule lettre A, dans ua dialecte de sauvages :
ÀAhi-ahi : soir. | Anga-anga : agrément.
Ake-ake : éternel. | Aru-aru : épouser.
Aki-aki : oiseau. Ati-ati : chasser.
Aniva-niwa : arc-en-ciel. Awa-awa : vallée.
Lubbock a dressé des tableaux comparés qui sont intéressants. Après avoir examiné de près le vocabu- Jaire des nègres des îles Brumer et de la Louisiade, celui des habitants de la Nouvelle-Zélande, il arrive aux conclusions suivantes : dans Îles-langues européennes, il y a deux mots sur mille où l’on trouve appliqué le principe de la répétition; dans les langues « primitives » il y en a de 38 à 170 sur mille, soit 104 en moyenne.
Quand on admet que le chant n’est qu’un développemenñt du langage naturel et instinctif, on peut très raisonnablement supposer que cet instinct est passé dans la musique et y a produit la mesure;
2° Le langage verbal n'est pas seulement juxtaposition logique, continuité : il a des césures, des points d'arrêt secondaires et principaux, des coupes; or, on les retrouve identiques dans l’organisation du chant, puis dans la mélodie instrumentale. Ce fait important aurait dû trouver place dans la théorie de Spencer. IL a été indiqué plus haut; nous n’y revenons pas.
En résumé : il serait puéril de dire, comme l’a fait Spencer, que la musique est un simple développement de certaines parties du langage naturel. Avec de telles idées, il faut renoncer à comprendre Palestrina et Beethoven! Mais il est très vrai que dans la
musique on retrouve beaucoup d'éléments expressifs qui sont déjà dans le langage naturel. Ceci a-t-il précédé cela? C'est probable; en tout cas, de tous les faits mentionnés plus haut on ne peut tirer qu'une « contribution » à l’esthétique musicale, et non le principe d’une définition ou d’une vue d'ensemble complète. |
Rapidement, nous avons passé en revue toutes les parties du matériel musical : intervalles fondamentaux, gammes, modes, mesure, rythme, expression. Abandonnant ce point de vue technique et général. nous allons examiner la musique historiquement, et essayer de montrer qu’à chaque période de son évolution, elle a été fonction de l’état social.