LES PRIMITIFS
Par ce mot de « primitif », j'entends les hommes les plus anciens que les documents historiques nous permettent de concevoir dans le passé, et les noncivilisés actuels qui, bien que nos contemporains, paraissent être encore au premier stade du progrès social, Chez les uns et les autres, nous l’avons vu, le chant apparaît comme une partie très importante des rites oraux de la magie; est-ce là un fait sociologique? Nous serons très bref sur ce premier point, car les documents directs font défaut, ou bien il est très difficile de les contrôler.
Si nous prenons à des époques relativement récentes le magicien qui, à l’aide de l’incantation se flatte
d'arrêter le sang d’une blessure, de faire tomber la pluie sur un sol desséché, de désarmer un ennemi, de frapper un champ de stérilité, d'évoquer l'ombre d’un mort, d'inspirer l’amour à une femme indifférente ou rebelle, etc..., nous n’aurons pas sans doute grand peine à prouver que tout ce quil est et tout ce qu’il fait implique une société.
Le magicien n'est tel qu’en vertu d’une qualification que lui donne la collectivité et de l'attitude qu’elle prend à son égard. Il ne se pose qu'en s’opposant : c'est un étranger, un individu que singularisent certaines tares physiologiques; ou bien c’est un plus adroit, un plus savant, ou un chef de clan, ou un roi-prêtre à qui son autorité particulière permet de communiquer avec les puissances surnaturelles. Si le langage dont il se sert a une vertu spéciale, c’est parce que, au point de vue du rythme, de l'intensité, des intervalles parcourus, de la nature et de la combinaison des sons, il se distingue du langage courant. De plus, les formules chantées ne lui laissent aucunement la liberté d’interprétation, habituelle au musicien-artiste des modernes ; il est plutôt le prisonnier de sa chanson: elle s'impose à lui avec un caractère impératif dans les moindres détails; siles incantations sont efficaces, si elles agissent par ellesmêmes, sans avoir besoin, comme nos romances et nos airs d'opéra, d’une personnalité pour les faire valoir, c’est que leur vertu est fondée sur la tradition, sur l'accord tacite d’un groupe d'initiés ou de croyants!.
4. V. Hugert et Mauss, Esquisse d'une théorie générale de la Magie, (Année sociologique de 1904, Alcan.)
Quant au magicien que nous plaçons tout à l’origine, et qui crée la tradition (c’est là le vrai pro- ‘blème) au lieu de la subir, une raison péremptoire permet de le considérer comme fonction d’une vie sociale.
Toutes les incantations primitives supposent la croyance que partout, dans la nature, il y a des Esprits : c'est eux qui font la disette ou l’abondance, la maladie ou la santé; or, ces Esprits sont doués de tous les sentiments, malveillance ou sympathie, rancune, convoitise, elc., qui se trouvent chez les hommes. La croyance aux Esprits n’est donc qu’une transposition dans le monde invisible de ce qui a pu être observé dans une société réelle. Sans la société, l’ineantation n'aurait pas de base et n’existerait pas. Cette observation vaut aussi pour les noncivilisés qui sont aujourd'hui nos contemporains.
Ne nous arrétons pas à cette période préhistorique, et plaçons-nous sur un terrain plus solide.
On fait, habituellement, commencer l’histoire musicale avec les Grecs, fondateurs de la théorie de la gamme et des modes ; méthode évidemment incomplète et à courte vue! Trop longtemps les Grecs, si intelligents et si artistes, ont empêché de voir l'humanité. Avant eux, il y a tout l'Orient. Si l’on s'en tient aux parties de l’Ancien-Monde avec lesquelles ils ont eu des rapports directs: l’Égypteetl’Asie-Mineure, on trouve des documents qui suggèrent l'idée d'affinités musicales remarquables entre les habitants de la vallée du Nil, ceux des bords du Tigre et de l'Euphrate, et qui tous attestent le rôle social de la musique.
Chez les Égyptiens, les Assyriens et les Chaldéens, les monuments figurés nous montrent un art constamment lié aux croyances de la magie, pénétré par la vie religieuse, guerrière, civile.
Les textes de la Bible, en ce qui concerne le nombre et la nature exacte des instruments, donnent lieu à des questions fort obscures, que les fouilles archéologiques du xix° siècle, plus heureuses sur d’autres points, n’ont en rien éclairées; mais il s'en dégage des idées générales intéressantes.
Les sonneries de la trompette, mentionnée comme l'instrument le plus ancien, avaient donné lieu (comme aujourd’hui dans nos régiments) à un véritable langage conventionnel qui est décrit au livre des Vombres (Ch.IX). La trompette accompagne les Hébreux dans tous les actes de leur vie collective : elle convoque la multitude aux cérémonies religieuses ; elle annonce les fêtes, le début et la fin de la guerre, l'avènement du roi au trône; elle proclame l’année jubilaire et fait pressentir la colère de Dieu.
Il y a une musique liturgique, objet d’une organisation assez compliquée (Paralip. liv. I, ch. XXV, 1), unie à la danse et aux instruments que le christianisme exclura plus tard: mais à côté, on devine une autre musique plus subtile, brillante et voluptueuse, comme réservée aux classes riches : « un concert de musiciens dans un festin où l’on boit du vin, dit l’E'cclésiastique ( XXXII) est comme l’escarboucle enchässée dans l’or ». Job (XXI) caractérise les impies comblés de richesses en disant qu’ils tiennent le tambourin et la cithare. Dans /saïe (V) des instruments divers (dont la notion exacte nous échappe) sont cités
à côté des vins les plus délicieux, comme symbole de mollesse.
Cette dualité de l’art religieux et de l'art mondain est passée chez les Grecs où elle s’est enrichie d’une idée nouvelle : le rôle que doit jouer la musique en matière d'éducation.