C'est ainsi que les modes étaient désignés
Il serait facile de prouver, par l'examen des œuvres ultérieurement écrites dans les divers modes, que cette distinction est, artistiquement, insoutenable; elle s’est cependant imposée à l’antiquité tout entière, non pour des raisons musicales pures, mais pour des raisons politiques. Là me paraît être la seule explication possible de l’étonnement qu'elle provoque toujours chez un moderne.
L'emploi de la musique dans les cérémonies religieuses et dans l'éducation de la jeunesse est une suite toute naturelle de l’emploi du chant dans la magie; il ne faut pas s’étonner que dans une de ses comédies (/Vuées, v. 967) Aristophane distingue les écoliers de générations différentes, par les chœurs qu'ils apprennent à l’école. Si, d'autre part, il y a une musique nationale et virile, et une musique de plaisir pur, la première servira dans toutes les circonstances où on veut façonner l'énergie du vrai citoyen.
De tout cela, il résulte que la musique peut également servir à marquer l’unité d’un peuple dans les actes de la vie publique; et si ce peuple est une démocratie fondée sur l'égalité, la forme adoptée comme la mieux appropriée sera celle du chant choral : de là, la place considérable faite à la musique dans les assemblées religieuses, dans la tragédie primitive d’un Eschyle — œuvre sociale non encore détachée d’une liturgie — dans les Jeux solennels.
Ce chant choral empruntait sa beauté, non pas aux artifices de composition, comme l’exigerait aujourd’hui le public, mais à des caractères qu’il est impossible d'apprécier équitablement si on les sépare des
circonstances socfales : plus il était simple, plus il mettait dans une sorte de lumière sereine l’idée nationale, associée à une idée religieuse. Si sa forme a été l’unisson, ce n'est nullement à cause de l’effet esthétique — d’ailleurs très beau, quand les exécutants sont nombreux — que l’unisson peut produire; ce n’est pas davantage par ignorance de l’harmonie.
Je croirais volontiers, comme tant de documents permettent de le conjecturer (par exemple, la position des mains dans les monuments figurés qui représentent des harpistes), que les Grecs, comme les Égyptiens, ont connu la composition à plusieurs parties simultanées; mais cet art n’était probablement pas assez avancé pour qu'il pût s'associer dans leur esprit à l’idée d’une unité parfaite dans les sentiments et les idées exprimés par l'exécution; de plus,’ il eût singulièrement compliqué la tâche du poète-musicien qui, avant la représentation publique, devait enseigner lui-même leur rôle à des chanteurs non professionnels. Ajoutons que l'écriture en contrepoint suppose, pour la notation des valeurs réelles et des silences, un système graphique assez avancé qui, à l’origine, faisait défaut.
Dans une étude de la musique grecque au point de vue sociologique, il faudrait, bien entendu, tenir compte des mythes attribuant une origine divine à chaque instrument; il ne faudrait pas oublier non plus, bien que nous les connaissions seulement de nom, les chants populaires. Les Grecs chantaient pour faire la moisson, pour broyer l'orge, pour écraser le blé avec le cylindre à bras, pour fouler les grappes de raisin, pour filer la laine, pour tisser : travaux fondés
sur l'action collective et sur l’esprit de corporation. Il y avait chez eux l'air du cordonnier, l’air du teinturier, l'air du baigneur, l’air du porteur d’eau, l'air du berger, etc... Par suite d’une lente évolution et d’une transformation des usages, les noms primitifs de ces sortes de couplets, associés à des opérations collectives déterminées, étaient devenus inintelligibles aux Alexandrins.
Si l’on néglige le courant des mélodies populaires (indépendant de l’art proprement dit), les deux types de musique déjà distingués dans la Bible réapparaissent au seuil de la période moderne : l’un religieux, l'autre profane, mondain, suspect à ceux qui défendent la religion de la patrie ou celle de l’autel. Prédominance du premier pendant longtemps ; progrès, invasion lente, avènement du second, qui prend peu à peu l’hégémonie, et qui, évoluant lui-même avec les conditions de la vie sociale et le progrès de l’esprit humain, change à la fois l’orientation de l’art et sa technique : ainsi peut être résumée l’histoire de la musique depuis le Moyen âge jusqu’à nos jours.