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LE PLAIN-CHANT

Pendant près de dix siècles, ce qu’on devait nommer plus tard le « plain-chant » a été la seule musique méritant le nom d’art et de science. La langue musicale dont nous nous servons aujourd'hui, vient du Moyen âge, par suite d’une évolution à peu près identique à celle de la langue verbale. Comment s’est formé ce type d'art qui tient une si grande place dans l’histoire? quels liens a-t-il avec la vie commune?un

manuscrit bien connu de Saint-Gall, en un dessin naïf, représente une colombe — le Saint-Esprit — introduisant son bec dans l'oreille du pape Saint-Grégoire, au moment où il dicte les « neumes » à un scribe. Il suffit de connaitre les emprunts de toute sorte faits par le christianisme à l'Antiquité païenne, pour deviner que la véritable explication, pour la musique comme pour le reste, doit avoir un caractère moins mystique.

Au Moyen âge, l'Eglise est un type de société parfait, — ou à peu près (n'oublions pas les divisions théologiques), — réalisant ce que les organisations politiques poursuivent en vain ou ne connaissent que par intermittence : l’unité morale. Elle le doit à la diffusion du dogme qui, en impliquant l’obéissance, supprime la difficulté du problème : la liberté; elle le doit aussi au chant qui est inséparable du culte public. Il est aisé de voir que tous les caractères du plain-chant sont sociologiques.

L'homme qui accomplit seul un acte religieux, ne chante. pas ; il prie en silence. Mais, dès qu’il y a groupement, le chant paraît. Il est donc permis de dire, en renversant l’ordre des termes: partout où il y a chant, il y a société homogène. « C'est un lien d'unité bien puissant, dit S. Ambroise, que le chœur formé par l’assemblée du peuple » {. En effet, le chant est par excellence une œuvre collective, et, en retour, un lien social, un instrument de vulgarisation, de pénétration profonde et de discipline.

Jamais cette fonction n’a été plus nette et plus forte qu'au Moyen âge. Alors, le mot « cantus » ne désigne

4. In Psalm., 1 : « Magnum plane unilatis vinculum, in unum chorum tolius numerum plebis coire. »

pas seulement les mélodies rituelles, mais le chant en général, comme si l'Eglise était non pas une société, mais la société. C’est avec ce sens que Martin Gerbert employait encore ce mot cantus, en 1774. Ignorant la virtuosité individuelle, le chant ne vit que par la communauté qui collabore!, grâce à lui, avec l’officiant ; il est la « voix commune »? de la société religieuse qui psalmodie una voce, uno cordes. « Le chœur, c’est la multitude réunie dans une cérémonie »#. Il n'y a plus ici, comme chez les Romains, de sacra spéciaux pour chaque famille ; par le chant, la société laïque tout entière, impliquée dans la société religieuse, devient un être collectif qui concentre ses sentiments, sa pensée, son verbe, dans un acte commun. Le monde profane est pris dans les mailles des mélodies liturgiques et, par suite, les caractères, naturels ou conventionnels qui.le différencient sont ramenés à l’égalité : riches et pauvres, chefs et sujets, .clercs et laïques, jeunes et vieux, hommes, femmes et enfants sont rapprochés, réconciliés, identifiés par la musique. Telle est la vertu d’unification que possède le choral, * Comme la liturgie elle-même, le chant est traditionnel. L'Eglise chante « suivant l'exemple des prédécesseurs » 7, en voulant faire revivre l’esprit antique.

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