G. — LA MUSIQUE SOUS L'ANCIEN RÉGIME ET PENDANT LA RÉVOLUTION
Voici deux faits qui me paraissent significatifs. 1° Notre musique française, sous l’ancien régime, est pleine d' « agréments ». À chaque instant, la ligne mélodique s’infléchit pour faire des grâces : le coulé, le mordant, le grupetto, le trille, ce qu’on a appelé en français « broderie » et en allemand « manieren » (mot cruel!) y est prodigué.
Cet usage, que l’on trouve suivi jusque dans la composition pour orgue, vient sans doute du clavecin qui a été chez nous la base de l’éducation musicale, et dont les notes un peu courtes ont besoin d’être soutenues ou amplifiées par des accessoires; mais ne trouve-t-il pas son explication dans l’état des mœurs sociales? Ces « agréments » sont les papillottes, les rubans, les nœuds et les mouches d'une musique. essentiellement mondaine, dont Saint-Aubin nous donne une idée exacte dans sa célèbre gravure, le Concert; le bel esprit et la coquetterie des salons trouvent là leur équivalent. L’un des Couperins a écrit qu’en jouant, le claveciniste doit regarder l'auditoire et lui sourire; on devinerait cette règle, alors même qu'elle n’aurait pas été formulée. Très éloigné de l’âge où l'art était populaire, le musicien est alors fonction d'une élite aristocratique; il ne vit que par elle et pour elle ; la préoccupation de plaire, par des moyens très doux, est la grande loi de son art, lequel nous parait tout en révérences et en festons.
2° Parcourons maintenant le répertoire si considé-
rablei de la musique après 1793. Le style est tout autre. Plus d’ « agréments » et de « manières ». Pendant la période révolutionnaire, l’art musical a pour caractéristiques l'abandon des gentillesses instrumentales, un enthousiasme naïf et déclamatoire qui se traduit par la franchise des rythmes, la simplicité de la ligne mélodique, l’emploi des masses vocales, l'ignorance ou le dédain des subtilités harmoniques. Comment nier la concordance de ces faits avec le changement de mœurs! ©
Si l’on veut se convaincre que l’évolution musicale est déterminée par l’évolution sociale, rien n’est enfin plus instructif que le spectacle de notre art contem-. porain. |