L'ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE
- On pourrait dire d’abord, en groupant les faits secondaires autour des « époques », que la musique a eu, elle aussi, ses trois âges: elle a connu un âge théologique avec le plain-chant, un âge métaphysique avec les grands symphonistes Bach, Haydn, Mozart. Beethoven ; aujourd’hui, avec nos compositeurs si préoccupés de réalisme, elle serait dans l’âge positiviste. Une des lois de la civilisation, c’est que l’esprit profane, dominé à l’origine par l’esprit religieux, se détache peu à peu de lui, se différencie et s’organise à part. Cette loi est la même pour les arts du rythme. La musique s’est séparée de l'Eglise, après avoir été sa chose ; elle s’est affranchie, en apparence pour se
4. Publié par M. Constant Pierre (publications de la Ville de Paris).
perméttre des libertés mondaines, en réalité pour arriver à l'expression des sentiments naturels, en dehors des dogmes.
Ce que représente un Beethoven, historiquement, dans ses œuvres symphoniques, c’est l'émancipation. définitive d’un art qui a commencé à se libérer de l’ancienne tutelle à l’époque de la Réforme et de la Renaissance, et qui, désormais, ne connait plus que: humanité, la nature et la religion naturelle.
Cequereprésentent nos compositeurscontemporains c'est cette liberté absolue, ne s'exerçant plus seulement 1n abstracto, comme dans les symphonies classiques, mais revenue à des applications concrètes, naturalistes et sociologiques avec une indépendance qui ne connait pas de contrainte.”
C'est un état qui a sa grandeur et ses périls ; des faits nombreux montrent avec évidence son lien avec l’évolution politique.
Aujourd'hui s’efface de plus en plus la division de la musique en genres distincts et hiérarchisés d’après leur noblesse, division qui était analogue, autrefois, à celle de la société en étages superposés. Cette confu: sion des genres, résultat de la confusion des classes et du rejet de toute convention, est surtout visible au théâtre : grand opéra et opéra-comique empiètent constamment l’un sur l’autre et sont devenus à peu près indiscernables. La transformation est également visible dans la symphonie... A quel genre peut-on rattacher une œuvre comme le Prélude à l'aprèsmidi d'un Faune de M. Debussy? Tous les anciens cadres sont brisés, ou ne peuvent plus servir. |
Ce qui caractérise présentement notre organisation
sociale, c’est un état de renouvellement profond et intégral, où la poussée démocratique et individualiste ren verse, ou ébranle les vieilles conventions de tout ordre. Le même fait se produit dans la musique. On peut le résumer d'un mot : l’anarchie.
En politique « anarchie » signifie absence de souverain ; en matière d’art, il veut dire : absence de toute loi imposéé sous une forme quelconque au compositeur. | |
Il n’y a plus d'école prépondérante, avec un chef quasi officiel pour grouper autour de lui la majorité des talents : les systèmes d'esthétique sont aussi nombreux et divers que les partis politiques : parmi nos musiciens, il y a des révolutionnaires, des indépendants, des consérvateurs-libéraux, des classiques intransigeants, des néo-classiques ralliés, des socialistes qui déclarent n'’écrire que par et pour le peuple, et pour qui la butte de Montmartre vaut mieux que l’ancien Olympe.
Plus d'orientation générale et commune! Liberté: complète dans le choix des sujets — fournis autrefois par la mythologie — et dans la manière de les traiter.
Au livret d'opéra en vers, succède le livret en prosc; au personnage à casque ou à pourpoint, l’ouvrier des faubourgs, tel que l’a peint Zola dans ses romans ; à la mélodie carrée, une sorte de récitatif inorganique ; à la prépondérance. de la mélodie sur l'accompagnement, un régime mixte et indivis qui nivelle tout ; à l'emploi discret de l'orchestre devant les chanteurs virtuoses, un déchainement de forces instrumentales dans lequel semblent gronder les voix formidables de la foule. |
La grammaire musicale elle-même, avec ses règles si longtemps tyranniques, n'a plus d'autorité absolue. Entre le langage de Rameau ou de Gluck et celui de certains musiciens du jour, il y a la même distance qu'entre le style de Boileau et celui de Stéphane Mallarmé ou de tel autre « décadent ». Les consonances pures qui donnaient jadis à la musique une décence mondaine de bon aloi, deviennent presque une excepplion ; tout ce qui est dissonant, insolite, agressif, est considéré comme expressif par excellence. La régularité du rythme est soigneusement évitée. On croit qu'une œuvre, pour être très belle, n’a pas besoin d'être très claire.
Ce qui favorise cet état de dissolution, et, en même temps, de renaissance féconde — c’est que les acousticiens, qui pourraient imposer certaines bases à la syntaxe musicale, ne s'entendent pas. Eux aussi, ont été divisés par l'esprit critique. La royauté de Helmholtz fut passagère; et la physiologie musicale a été, en un sens. l’affranchissement de la musique, parce que ne lui disant rien qui eût un caractère d’évidence comme les théorèmes de géométrie, elle a perdu le droit de donner des directions aux artistes.
Il y a enfin un dernier point de vue auquel la sociologie pourrait se piacer pour expliquer la musique. : Toute composition a besoin, pour exister, de certains instruments propres à son exécution ; et, inversement, la qualité, le nombre des instruments disponibles ou utilisables exerce une influence incontestable sur
la nature de la composition. Or, fabriquer un instrument de musique est un travail très complexe et fort délicat qui suppose un certain état de la science, de l’industrie et des relations internationales, Je n’énumérerai pas les inventions qu’on doit à la lutherie, au cours du xix° siècle, et qui ont permis aux musiciens d'obtenir des effets insoupçonnés il y a deux cents ans ; à propos de la sonate dont ila été question plus haut, je veux seulement rappeler quelques-unes des pièces qui entrent dans la construction d'un violon, en prenant le cas (le moins favorable en apparence à la thèse sociologique) où le violon n’est pas fabriqué mécaniquement, mais & la main, par un seul et même ouvrier.
Le luthier met à contribution un grand nombre de pays et de corps de métiers. Il lui faut : l’érable de Suisse ou de Bohême pour le fond, les éclisses, le manche, la tête et le chevalet du violon; le sapin de Suisse pour la table, l’âme, la barre, les taquets; l’ébène pour la touche, le cordier, le bouton et diftérentes parties de l’archet ; le palissandre pour les chevilles ; le bois des îles, le bois de fer, l’ivoire, la nacre pour la baguette; la colle de Cologne pour assembler les parties de l'instrument: la soie, l’argent, le cuivre blanchi ou le bronze en fil pour entourer la corde du sol. (La chanterelle doit supporter exactement une tension de 7 kilos 500; le /a, une tension de 8 kilos; le ré, de 7 kilos 500; le sol, de 7 kilos 25; et de telles mesures réclament l’intervention de plusieurs spécialistes).
Avec les vernis, les brosses et les pinceaux, le rouet pour filer les cordes, la vapeur de soufre pour
les blanchir, il faut au luthier une série. d'outils à peu près semblables à ceux des menuisiers (une trentaine environ, dont chacun est lui-même le résultat d’un travail collectif). Et on devine sans peine que la. détermination de ces matériaux et des règles de leur emploi, est le résultat d'une longue suite d'expé-. riences, de tâtonnements, de comparaisons, où chacun imite le voisin en le corrigeant, et profite de ses erreurs comme de ses trouvailles.