‹ La musique, ses lois, son évolutionChapitre 58 sur 91 · CONCLUSIONS DE LA DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS DE LA DEUXIÈME PARTIE

En résumé, les formes de la compasition, aussi bien que les parties expressives de la musique et les éléments de la grammaire, sont tributaires de la vie sociale : elles lui doivent leur habitus et Icur intelligibilité. Au langage, la musique emprunte ses inflexions, ses cadences, ses césures, son mouvement, ses timbres, son harmonie imitative, son goût pour les « images » substituées à une reproduction des choses qui serait impossible ; aux liturgies, au jeu, à la danse, ella emprunte ses prinoipales constructions rythmiques. Enfin, d'un bout à l’autre de son histoire, elle évolue parallèlement à la société, en reflétant tous les changements de la vie publique, les progrès de l'esprit laïque, de la science et du travail industriel.

Avons-nous par là une explication du phénomène total qu’il fallait étudier ?

Je n'ose l’affirmer. Il y a des théoriciens qui se contenteront peut-être des analyses que nous venons de faire. Je ne saurais répéter combien serait puérile,

pitoyable — antiscientifique — Ia méthode qui consisterait, pour expliquer un art, à négliger le fait artistique par excellence qui lui est essentiel et le constitue. C’est déjà beaucoup, sans doute, de pouvoir rendre compte de toutes les modalités de la composition à l’unisson ou à plusieurs parties : mais il resterait à expliquer l'acte spécial de synthèse qui anime toutes ces formes, en un mot la pensée. : Méconnaitre ce dernier fait, c’est se mettre en dehors de la musique et se condamner à des dissertations à côté, que le musicien a le droit de considérer comme n'étant que les bagatelles de la porte quand on prétend leur donner une autre valeur que celle d'une contribution modeste et limitée.

Il ne suffit pasde dire que la pensée musicale, sous prétexte qu’une de ses caractéristiques est l’absence de concepts, est comme le point terminus d’une série d'abstractions de plus en plus hautes. Le mathématicien, l’algébriste, pensent aussi sans concepts; tout ce que nous pouvons affirmer — en laissant de côté le problème des origines dont la solution, sur un point capital, nous échappe — c’est que, dans la période où l’histoire de la civilisation peut étre-étudiée direc- tement à l’aide de documents positifs, nous voyons l'esprit du compositeur se former comme celui de l’écrivain qui manie la langue verbale : il reçoit un enseignement ; il appartient à une Ecole, alors même qu’il ignorerait les Conservatoires; il lit ou il entend beaucoup de musique: il emmagasine dans sa mémoire quantilé de formules qui passent bientôt à l’état inconscient, et lui font faire, à son insu le plus souvent, soit de l’imitation, soit de la contre-imita-

tion. Il procède toujours de quelqu'un, alors même qu'il prendrait le contre-pied des habitudes de style de ce quelqu'un. Tous les symphonistes modernes, français ou étrangers, doivent une part de ce qu'ils sont à Beethoven. Or, Beethoven vient de Mozart; Mozart, de Haydn : tous viennent de Bach et de Hændel qui sont le point d’aboutissement de la Renaissance. La Renaissance est le développement de la musique du Moyen âge. laquelle est dominée par le plain-chant ; et le plain-chant est le confluent de plusieurs arts mélodiques encore mal connus : art latin, art grec, art juif.

Tout se tient et s’enchaine. Mais cette série a un commencement; et en prenant l’histoire ainsi à rebours, on ne fait que reculer le problème...

Notre seule ressource est d'admettre que cet acte délicat par lequel une syntaxe de sons devient un langage très expressif, n’est pas le privilège d'un artiste spécial, affiné par des siècles de civilisation, mais a son principe dans l'humanité elle-même, celle de tous les âges et de toutes les latitudes. Partout, l’homme est sentimental, imaginatif, superstitieux ; il est donc musicien, foncièrement, en vertu d’un instinct obscur qui, peu à peu, se précise et aboutit. Une foule quelconque n’est jamais insensible à la belle musique; sans doute il y a des gens qui, en écoutant une symphonie, sont froids, ne comprennent pas, restent fermés. Mais on peut les classer . parmi les «anormaux ». Songez qu'il y a aussi beaucoup de bossus, de boiteux, d’aveugles-nés, etc... Ce n’est pas d’après eux qu'on définit l’homme!

Page 1