LA PENSÉE MUSICALE ET LA PHYSIOLOGIE
Avant d’être ému, de penser et de faire partie d’un groupe social agissant, l'homme est constitué par le fonctionnement de certains organes ; et l'étude de sa nature physique sert habituellement de base ou d'introduction à l’étude de sa nature intellectuelle.
En parlant physiologie à cet endroit seulement du présent livre, nous suivons un ordre insolite, et qui pourra sembler paradoxal. Il a été déterminé par la préoccupation de commencer notre enquête par l'observation d’un fait spécifique susceptible de servir de base à une certitude, et par le dessein de n’entrer qu'ultérieurement dans la région des hypothèses. Le fait spécifique, c’est la pensée musicale, sans laquelle il n'y a pas de musique; la région des hypothèses, c’est ce que le vulgaire appelle « la science ».
Après avoir étudié les modalités de la pensée musicale, nous allons étudier ses conditions. La première est la structure de notre oreille; mais ici com-
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mence un domaine nouveau, celui des phénomènes très compliqués et obscurs qui se placent à la limite de la vie subjective et de la vie objective, et au sujet desquels les observateurs les plus ingénieux, malgré leurs efforts pour rester fidèles à l’esprit scientifique, ne peuvent bien souvent que faire des hypothèses échappant au contrôle expérimental. Ils ne sont pas partout réduits, 1l est vrai, à un aveu d’ignorance. En songeant à ce qui est connu comme à ce qui reste inconnu, on peut dire que l’acoustique physiologique est une région de merveilles.
Ïl est d’abord certain que les impressions sonores produisent en nous des réactions involontaires, purement mécaniques. Des expériences bien conduites, et dont les résultats ont été enregistrés avec une précision mathématique, permettent de considérer ce fait comme acquis. La musique produit des réactions sur le système respiratoire, sur la circulation, sur les nerfs, sur la périphérie. Sans doute, si on s’était borné, pour étudier ces phénomènes, à constater l’effet produit par l’audition d'une gamme majeure ou mineure, par un accord consonant ou dissonant, par une note aiguë ou grave, on n'aurait pu tirer de là aucune conclusion, à moins de faire un emploi incorrect du mot «musique»; mais on a expérimenté avec de vraies compositions —une marche funèbre de Chopin, une élégie de Massenet, une mélodie de Wagner, de Gounod, etc. — et les résultats obtenus s'’imposent comme tout fait bien constaté.
Voici cependant où commence une véritable usurpation de la physiologie :
On a voulu se servir des réactions observées pour
expliquer l'émotion musicale, en faisant à la musique une application des idées de James. D’après James, ilne faut pas dire : cet homme pâlit, tremble, respire avec précipitalion, a des yeux hagards, etc.. parce qu'il éprouve le sentiment de la peur; il faut dire : cet homme éprouve le sentiment de la peur parce que, sous l'influence d’une image, il a pâli, il a tremblé, etc. Il ne faut pas dire : cette jeune fille rougit paree qu’elle éprouve un sentiment de timidité, mais : elle éprouve un sentiment de timidité parce qu'elle x rougi. En un mot, le phénomène psychique n’est que le retentissement dans la conscience du phénomène physiologique. C’est ce dernier qui déterminerait tout.
Cette façon de comprendre l’ordre des choses est très paradoxale — ce qui ne signifie nullement qu’elle soit fausse — mais il paraît bien difficile de l’appliquer à la musique. |
Il est certain qui si on admet d’abord que la musique. n'opérant pas sur des concepts, est affaire de pure sensation (c’est ce que dit à peu près Hemholtz), l'explication du phénomène musical devient relativement facile. Mais ce principe est un postulat. Quand on expérimente avec autre chose que des bruits de pelles entendus par des chiens, des malades ou des idiots, le phénomène psychique et le phénomène physiologique forment un eomplexus tel, et si soudain, qu’il est impossible de dire quel est celui des deux qui est antérieur à l’autre : la méthode purement scientifique, soucieuse d’affirmations toujours contrôlables, ne permet pas un tel dogmatisme.
Des objections moins générales peuvent être faites à la thèse physiologique intransigeante. Ainsi, beau-
coup de personnes éprouvent des troubles de l’appareil respiratoire, circulatoire, nerveux, en entendant lire un beau poème par un ecteur incapable d’employer les artifices du comédien et les séductions de ‘la voix sur l'oreille ; en ce cas, n’est-ce pas le sens des mots, et non pas seulement leur organisation acoustique, qui produit l'effet ?
Il y a un frisson de la périphérie qui passe pour ètre le signe de l'impression du « sublime»; je remarque qu'on l’éprouve assez souvent, au théâtre ou au concert, à propos de choses qui sont assez insignifiantes, mais que l'esprit de l’auditeur, en vertu de son activité propre, interprète à sa manière, en mettant dans les formules entendues un sens différent de celui que l’auteur a voulu y mettre.
Il y a enfin des observations manifestement inexactes ou d’ordre exceptionnel, que certains physiologistes ont cru pouvoir prendre comme base d’une doctrine, par suite de généralisations illégitimes. Ainsi, dans un Pulletin de l’Académie de médecine (1895), on lit que le mode mineur a « un caractère de faiblesse, d'indécision et de tristesse » et qu’il possède « une aptitude spéciale pour l'expression des états dépressifs de l’humanité ». Ces affirmations (de M. Ferrand) permettent de voir combien l’étiquette « scientifique » est trompeuse. Il est possible qu en certains cas et sur certains sujets, le mode mineur ait produit ces effets restrictifs de tristesse et de dépression; mais où prend-on le droit de généraliser ? Nous avons montré plus haut qu’il y a des milliers de chansons populairés qui expriment la joie et qui sont en mineur. Personnellement, je serais disposé à dire que le mode
mineur exprime l’énergie virile, avec un caractère sérieux et une tendance à l’action qui est tout juste le contraire de la tristesse et de « l’état dépressif » ; c'était d’ailleurs l’opinion de toute l’antiquité, qui voyait dans le mode dorien — un des types de notre mineur — un reflet du génie de Sparte! Alors, que. signifie, au point de vue « scientifique », une doctrine qui se heurte à de telles objections ?
Trop souvent les physiologistes travaillent sur des cas anormaux, négligent les faits contradictoires, et font cependant des inductions qui enveloppent tout. Au nom de l'esprit scientifique, il convient de les ramener à plus de prudence.
Voici une autre erreur matérielle parmi beaucoup d'autres (j'entends par là un certain nombre de légendes qui ont été prises comme vérités réelles et base de doctrine). Dans la plupart des ouvrages consacrés à une théorie physiologique de l’art musical, on voit mentionné ce fait, — à titre d’argument — que de tout temps, il y a eu une thérapeutique fondée sur le chant ou sur la mélodie instrumentale. Il me parait difficile d'interpréter plus à contre sens les données de l’histoire. Il est parfaitement exact, nous le savons par de très nombreux témoignages, qu’on a employé la musique pour essayer de guérir certaines maladies ; mais si nous remontons aux origines de cet usage, nous trouvons la croyance suivante : un malade est un individu dans lequel est venu habiter un mauvais Esprit; et la musique peut le guérir, parce qu'elie agit sur les Esprits. Une telle superstition a pour base un fait (pouvoir moral du chant) qui est tout juste à l’opposé de la thèse physiologique :
si elle peut être mise à profit par un système, en matière de musique, c’est par le système intellectualiste, et, plus encore, par le système métaphysique — transcendental !
Admettons donc que la musique produit des réactions de l'organisme; mais avouons qu’en certains cas il nous sera impossible de dire. en formulant une loi, gi ces réactions sont antérieures, concomitantes ou consécutives aux effets purement psychiques de l’expression. Si on nous cite une expérience, nous nous assurerons d’abord qu’elle a eu pour objet un phénomène vraiment musical; nous exigerons que toutes les conditions du phénomène aient été réalisées; nous demanderons sur quoi se fonde la généralisation.
Enfin, en abordant cette nouvelle partie de notre programme, préparons-nous à recueillir encore une contribution, — non une tyrannique doctrine d'ensemble.