CHAPITRE II
Localisation des images.
Si, reprenant le voyage dont les grandes hgnes ont été indiquées plus haut, nons en étudions la dernière étape, — celle où les ondes sonores ont fait parvenir leur ébraulement au cerveau — nous constatons des phénomènes très curieux dont l'indication doit ici trouver sa place. On a voulu tirer de ces phénomènes des conclusions qu'ils ne comportent pas. Ils ne sont nullement inconciliables avec la thèse de la penséè musicale (fonctionnant comme la pensée verbale, mais sans concepts) soutenue au cours de ce livre. J'ai déjà eu l’occasion de reprocher à certains savants de juger la musique d’après des expériences de laboratoire qui ne méritent pas le nom de musique. Nous verrons qu'ils ne sont pas toujours fidèles à la méthode expérimentale, et arrivent quelquefois à parler comme des théologiens.
Le langage articulé verbal et le langage musical, — lun traduisant la pensée, l’autre traduisant l'émotion
qui en est l’accompagnement — se trouvent étroite- ment unis, à l’état embryonnaire, dans la parole
instinctive et naturelle, observable chez le non-civilisé, chez l’enfant, ou chez l’homme ému qui donne libre cours à son émotion; mais ils se trouvent unis à peu près comme deux personnes qui se toucheraient dos à dos, si bien qu’au premier pas, elles s’éloignent l'une de l’autre pour commencer des évolutions très différentes. |
Le premier langage se compose de mots dont le sens est conventionnel et partiellement intelligible ; le second est formé de sons qu’on a appelés de véritables gestes des muscles phonateurs, provoqués par des réactions involontaires, et d’un sens universelle- . ment intelligible. Il arrive un moment où l'élément logique de la parole et l'élément mélodique se différencient, bifurquent, s’organisent à part. Cette dissociation pourrait avoir son symbole dans le schéma de la lyre, dont les deux cornes, parties de la base de l'instrument, suivent, après un point de départ commun, des directions contraires.
D'abord, chacun des deux langages, primitivement unis, s'enrichit de fonctions nouvelles. Ainsi le langage verbal qui, primitivement, n’en avait que deux: l'audition et l’émission articulée, s’enrichit de l'écriture et de la lecture; le langage musical, à l'audition, à l'écriture, à la lecture et au chant, ajoute l’exécution instrumentale. En second lieu, on croit que chacune de ces fonctions est rendue possible par la localisation dans le cerveau de ce qu’on peut appeler, bien qu'un tel mot soit assez impropre, des groupes d'images distincts. A vrai dire, cette doctrine des localisations ne se présente pas avec l'évidence d’une observation anatomique: elle a été récemment battue
en brèche {y compris la théorie de Broca) par un des élèves les plus distingués de Charcot, le docteur Marie : et, après la riposte de Déjerine. on peut dire que la question reste encore ouverte. Cetle réserve faite, voici le très bref résumé d'une théorie dont nous avons surtout à retenir les principes généraux.
En ce qui concerne la parole: les images auditives verbales se localisent, d'après la plupart des physiologistes, dans la partie postérieure de la première temporale, et, selon quelques auteurs, dans la première circonvolution du lobule temporo-sphénoïdal gauche, dit « centre de Wernicke »; les images visuelles des mots se localisent dans le lobule pariétal . inférieur, dit « centre de Déjerine » ou « de Kussmaull »; les images d’articulation, dans la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale gauche, en un point dit « centre de Broca ». Quant aux images graphiques (dont la localisation, il est vrai, est repoussée par beaucoup de neurologistes) elles auraient pour siège de concentration et d'activité un point situé au pied de la deuxième circonvolution frontale et dit « centre d'Exner ».
Pour la musique, l’hypothèse doit sans doute intervenir plus d’une fois, et l'observation n'est pas aussi avancée. Dans le cerveau comme dans l'oreille, les grands voyages de découvertes sont encore nécessaires et difficiles. Cependant (abstraction faite du centre graphique), le parallélisme des localisations musicales et verbales paraît fort soutenable aux plus experts en la matière. Les images de la sensation auditive musicale se localiseraient dans un centre qui serait une fonction spécialisée du centre audilif
général; les images visuelles nécessaires à la notation, se localiseraient en un centre, inclus lui-même dans celui de la vision générale ; les images permettant l'émission et le chant, spécialiseraient une fonction de la parole articulée; les images graphiques, indispensables à la direction des mouvements qui réalisent l'écriture, se localiseraient (?) dans quelques groupes cellulaires du centre de l'écriture verbale. Quant à l'exécution instrumentale, elle procéderait de plusieurs localisations fonctionnelles, les mêmes muscles n’étant pas toujours mis en jeu: ainsi le pianiste joue avec ses mains; l’organiste avec ses mains et ses pieds; le flûtiste avec ses mains et son appareil respiratoire, etc.
La distinction de ces deux groupes de fonctions : langage verbal, langage musical; et, dans chacun des groupes, celles des spécialisations, est fondée sur l’observation clinique. C’est en effet en étudiant de près les irréguliers, les hystériques, les aliénés, les dégénérés, les victimes de tares héréditaires, et en examinant de très près la connexité ou l'indépendance de certains troubles, qu’on a pu déduire logiquement l'existence des divers centres, leur synergietotale, ou inégale, ou partielle. On avait constaté d’abord que les fonctions du langage musical ne se perturbaient pas en même temps que celles du langage verbal et que souvent, sinon toujours, celles-ci ou celles-là pouvaient être altérées ou réduites à l’impuissance tandis que les autres restaient normales: il a bien fallu reconnaitre qu’elles constituaient deux systèmes physiologiquement distincts.
Au surplus, j'imagine que tout en se-servant des
lésions (hémorragies, ramollissement, etc...) que la maladie a fait naître dans des cerveaux jusque-là normaux, les neurologistes considèrent comme un pis-aller les preuves tirées de cas irréguliers.
$ 1. — APHASIES ET AMUSIES
La localisation sur des points distincts, et dans un système à part, des images musicales, confirme l’indépendance et l'originalité que nous avons attribuées à la musique. Cette différenciation du mécanisme physiologique aboutissant à un dualisme d'autonomie, se déduit de l’observation des aphasies et des amusies.
On appelle aphasie ila perte des fonctions du langage verbal, et « amusie», celle des fonctions du langage musical. L'une et l’autre peuvent être totales ou parlielles, en intéressant soit les centres d'images sensorielles (lecture), soit les centres d'images motrices (chant, écriture, exécution). Enfin, elles peuvent ne pas être concomitantes. Voici. quelques observations que j'emprunte au docteur Ingegnieros!:
1° Un jeune homme de vingt-cinq ans, ayant l’habitude de faire beaucoup de musique, se met un soirau piano. Il reste immobile, comme frappé d’impuissance. Il ne trouve rien à jouer. II lui semble que « la mémoire s’est enfuie de son cerveau ». Il ouvre une partition. Il ne sait plus la lire. Il essaie de siffler, de chantonner le début de ses mélodies préférées ; il ne trouve rien. L’iuhibition est complète. Le sujet a perdu complètement le langage sous toutes ses formes
1. Le langage musieal et ses troubles hystériques (Alcan, 1907).
et dans toutes les fonctions : mémoire, chant, lecture, exécution. (Amusie totale, sensorielle et motrice.)
2° Une jeune femme. à l’âge de vingt ans, a eu une altaque hystérique ; depuis, toutes les fois qu’elle se met au piano, elle croit jouer « sur un instrument qui n’aurait pas de cordes », Elle a conservé le chant et l’exécution par simple mémoire musculaire, mais elle n’entend ni ce qu’elle chante, ni ce qu’elle joue. La perte de l’audition musicale est complète pour tous les instruments el toutes les voix. (Amusie partelle, sensorielle : surdité.)
3° Une femme de vingt-deux ans a une oreille excellente, lit parfaitement, écrit aussi, mais la phonation (musicale) et l'articulation (du langage verbal) sont entièrement supprimées. (Amusie partielle, motrice, combinée avec mutisme.) oo oo
4 Une jeune fille de dix-sept ans, à la suite de convulsions provoquées par des contrariélés amoureuses, perd la faculté de chanter, tout en continuant à lire, écrire, entendre et exécuter la musique. En même temps, toutes les fonctions du langage verbal sont supprimées. (Amusie motrice partielle, combinée avec aphasie motrice complète.)
5° Une jeune femme devient incapable de remuer les doigis sur le piano, tout en restant capable d’entendre la musique, de la lire, de l'écrire. (Amusie motrice partielle.) |
On à constaté aussi des anomalies dues non plus à une lacune, mais à des conditions irrégulières, à l’exagération ou à la perversion d’une fonction. Une jeune femme de vingt-neuf ans ne peut plus lire un texte imprimé qu’en le chantant avec toutes les
inflexions mélodiques d’une romance interminable, continuellement improvisée. Le sujet de la lecture, journal, lettre, livre de science, roman, etc., n’a aucune influence sur le chant. C’est une synergie morbide d’une fonction des images sensorielles dans le langage articulé, et d'une fonction des images motrices, devenues prépondérantes, dans le langage musical.
Une jeune créole est poursuivie par le souvenir d’une chanson d'opérette; elle en est obsédée principalement la nuit, et en perd le sommeil; — c’est une prédominance, avec répercussion sur l'organisme général, de la fonction des images sensorielles et motrices.
Une jeune violoniste du Conservatoire de Montevideo échoue à un concours qu’elle a fortement préparé, et son échec entraine une attaque convulsive. Dix ans après, elle a encore horreur du violon; chaque fois qu’elle en entend jouer, elle a une attaque. Elle a dû s'éloigner de toute vie mondaine, — C'est une exagéralion partielle du fonctionnement des images sensorielles due à une association d'idées devenue indissoluble. |
Un homme prend d’abord en aversion les exercices de piano; peu à peu, toute musique, vocale, instrumentale, lui devient intolérable ; enfin les cloches. les sifflets, les sirènes, les sonnettes électriques lui donnent une irritation invincible. En entendant passer une fanfare, 1l s’'évanouit. — C’est la même maladie : hyperesthésie d’un centre d'images sensorielles, sans association d'idées,
Une jeune femme, de goûts bizarres, aimant beau-
coup la musique. assez bonne pianiste, divise son ré-
pertoire en plusieurs groupes : rouge, vert, bleu,
blanc; elle ne perçoit les sons qu'’associés à des cou-
ss — C'est une connexité morbide de deux grou pes d'images sensorielles différentes.
Ces observations, qu’on pourrait multiplier, ont permis de classer les maladies du langage musical, et aussi de considérer ses diverses fonctions comme indépendantes. Il est certain que quand on se trouve en présence d’un malade qui entend la parole mais qui n'entend pas le chant. ou qui peut chanter en perdant la faculté d'écrire la musique, on est en droit de dire que ces diverses fonctions sont diversement localisées. On peut en présenter ainsi le tableau :
Sensoriclles ( Surdité verbale.
(de fonction centripète) ! Cécité verbale.
Motrices Aphasie proprement dite.
de fonction centrifuge) Agraphie.
( Surdité musicale.
{ Impossibilité de lire la musique.
Perte du chant.
Motrices | — de l'écriture.
— de l'exécution instrumentale.
I Aphasies | Sensorielles «
II Amusies
À ce dernier groupe, il faudrait joindre les kypermusies, dues à des exagérations de fonctions, et les paramusies dues à des associations morbides devenues plus ou moins indissolubles,
Voyons maintenant les conclusions qu'on peut tirer de ces faits.
Après avoir étudié les centres du langage musical, on a déterminé, par la prédominance attribuée à quelques-uns de ces centres sur les autres, les diffé-
rents types du musicien, et enfin l’intelligenec musicale elle-même, qui se résoudrait dans une aptitude au développement de ce langage spécial. Il y a là d'inextricables difficultés que certains physiologistes ont éludées en employant des formules vagues, indignes d’un savant, ou encore, ce qui est pis, des formules contradictoires.
Après avoir demandé à la doctrine physiologique une contribution utile, nous allons être obligé de nous opposer à ses empiètements.