Dernière scène de son opéra Snegorutschka
trait de génie ?” non, mais un cadre dont la valeur est déterminée par ce qu’il contient.
Les Turcs ont des rythmes, ousouls, à un nombre de temps plus considérable encore; cela seul ne leur fait pas conférer par les Occidentaux le titre de musiciens de génie.
Celui qui, au Moyen âge, imagina de répéter un dessin mélodique, simultanément, à la quinte supérieure ou la quarte inférieure (diaphonie, organum), fit certainement une innovation : et, bien que sa tentative ait été. féconde, il est regardé par presque tous les critiques comme un musicien barbareetsans oreille. Un amateur absolument dépourvu de talent peut écrire une symphonie où il bouleversera toutes les règles de plan et de style, et prendra le contre-pied de tous les usages reçus en matière d'harmonie et de contrepoint. Plus il sera ignorant, plus les formes qu’il emploiera seront «nouvelles »! Celui qui, dans un opéra, mettrait les musiciens de l’orchestre sur la scène en les costumant, et les chanteurs dans l’orchestre, en habit noir, ferait évidemment une nouveauté.
M. Vincent d’Indy, dans /star, a mis le thème principal à la fin des variations, et non au début; cette nouveauté ne constitue nullement la valeur de l’œuvre, tout à fait indépendante de cette fantaisie de disposition. Remarquons aussi que, pour le psychologue, une nouveauté est d'autant plus « personnelle » qu’elle est plus mauvaise, incorrecte et antiartistique. Rien n'est plus original que les gribouillages-dessins des tout petits enfants. Les musiciens contemporains qui ont créé des « formes nouvelles », sont légion; ont-ils tous du génie?
Mais voici un Schumann, un Bizet, un César Franck, un Saint-Saëns, qui écrivent une mélodie. Cette mélodie a une forme, constituée par les notes dont elle se compose. Ici, peut-on séparer l’une de l'autre ? Mélodie ou (pensée}, et forme, n’est-ce pas tout un? Et l'acte d'invention n’a-t-il pas consisté, en somme, à trouver une forme nouvelle? Nous touchons à un problème qui a fort embarrassé les esthéticiens : le problème de savoir si dans une phrase sonore, il y a un contenant et un contenu. Certains critiques, après avoir tourné et retourné en tous sens cette question, ont déclaré — ce qui est parfaitement exact — qu’une mélodie est indissolublement liée à la forme qui la réalise ; et ils en ont conclu — ce qui est faux — que, dans la musique, il n’y a que des formes. C'est la thèse de Hanslick ; c'est aussi la thèse commune, car personne, à ma connaissance, n’a osé affirmer l’existence d’une pensée purement musicale en dehors des formes mélodiques.
Sans entrer dans un fastidieux débat sur la matière et la forme et qui nous rappellerait Molière en même temps qu’Aristote, je dirai tout simplement que, sur ce point, les choses se passent en musique comme dans le langage usuel. |
Il nous est impossible de penser. même dans un entretien intérieur et muet avec nous-même, sans employer des mots; et cependant on ne peut pas aller jusqu’à dire que la pensée, acte naturel de l’intelligence, est identique à un système de signes artificiellement acquis : elle le précède, comme la conception précède la naissance. Selon le mot classique, « l’homme pense sa parole, avant de parler sa pensée ».
L'INTELLIGENCE MUSIHALE 263
Il y a même des cas où l’on a pu observer que l'un existait sans l’autre. Tous les philosophes ont entendu parler de la célèbre Laura Bridgeman qui, sourdemuette et aveugle, avait pourtant un intellect irès développé. On peut dire : tout langage suppose une pensée.
De même, en musique : les notes d’une mélodie supposent une pensée. La connexité des deux choses est le fait normal; mais elle aussi sôuffre des exceptions. Le musicien qui compose ne cherche-t-1l pas quelquefois ses notes — comme un autre chercherait ses mots — pour traduire exactement sa pensée ? Les Cahiers d'esquisses de Beethoven en font foi. Il semble même qu’en orchestrant une idée mélodique, ou en instituant sur elle une série de variations, on fasse un certain départ entre la forme et le fond.
Je conclurai donc:
Le Génie, c’est la pensée musicale élevée à sa plus haute puissance, avec le sens de la beauté, la logique et l'expression pénétrante qui lui sont propres. C'est l'émancipation complète et suprême à l’égard des concepts ; quelque chose qui, sans l’usage du verbe, nous donnerait l’équivalent du théâtre d'Eschyle ou de Shakespeare : toutes les forces de la vie, de l’imagination, du sentiment et de la raison exaltées dans leur plein exercice, mais à l’état pur, dégagées de tout objet, et essayant des synthèses diverses comme pour la préparation d’un cosmos nouveau.
Tel on trouve le génie musical dans les adagios des quatuors de Beethoven. On comprend qu’en écoutant cela, des penseurs comme Schelling et Schopenhauer emportés par leur rêve métaphysique, aient attribué
à la musique une prise directe sur les Principes. Entre la pensée verbale contenue dans notre langage pratique et celle de ces adagios, il y a la même différence qu'entre l’atmosphère de nos villes, chargée de poussières et de fumées, et le pur éther où glisse, dans l'infini, la lumière des astres.
En musique comme en poésie, le génie, ce n’est pas la passion — laquelle est accessible au premier imbécile venu, — c’est la pensée, fulgurante et souveraine, dominant tout!