PLACE DE LA MUSIQUE PARMI LES PHÉNOMÈNES PÉRIODIQUES
Dans la nature, tout est vibration; cette vue d’ensemble sur les choses a donné lieu à une sorte d’axiome posé par la science moderne. Comme la musique est l’art de combiner et de systématiser des vibrations, nous pouvons ne pas nous borner à la comparer avec la lumière et rechercher quelle est sa place dans la série des phénomènes de l'univers.
Voici un pendule exécutant une oscillation par seconde; nous allons supposer que cette oscillation devient de plus en plus rapide, — auquel cas elle se transforme en vibrations, c'est-à-dire en mouvements qu’on ne peut ni voir ni compter, — et nous classerons les phénomènes qui en résultent durant 55 octaves : À, 2, #4, 8, 46, etc., en doublant le nombre des vibrations jusqu’à 55 fois. À vrai dire, il n’y a rien, dans les phénomènes dont nous allons parler, qui corresponde à l'effet purement physiologique d’où on a tiré la définition de l'octave musicale; mais nous pouvons employer ici ce mot sans lui attribuer une valeur réelle; c’est un simple moyen d’évaluer le champ à parcourir.
À 16 vibrations par seconde, avec une longueur d’onde d'environ 20 mètres!, notre pendule commencerait à produire des sensations acoustiques, dont le domaine s'étendrait, dans le diagramme que nous supposons, de 16 vibrations à 30.000 à la seconde.
4. On appelle longueur d'onde dans l’air l'espace parcouru par le son pendant la dure ée d’une vibration complète.
Dans cette première région, qui a pour limites, d'un côté, des sons très graves et sourds. de l’autre, des sifflements aigus, — s’enclave le domaine des sons musicaux, comprenant sept octaves environ, de la 5° à la 12°;
De 30.000 vibrations par seconde à 10 millions, apparaissent les courants de haute fréquence (Kelvin), phénomène tout autre : l'intensité d’un courant électrique dans un fil, éprouvant des variations périodiques. Cette région pénètre d’ailleurs la précédente, car on construit des alternateurs fournissant des courauts dont la fréquence est de l’ordre de 80, 100 périodes par seconde, c’est-à-dire comparable à celle des sons graves de l’échelle musicale ;
De 10 millions de vibrations par seconde à 100 milliards,, les phénomènes produits par notre pendule seraient les oscillations hertziennes (dont la limite inférieure ne peut être fixée, car, elles aussi, peuvent être lentes) ;
De 100 milliards à 3.700 milliards, intervalleinexploré;
À partir de 3.700 milliards, et durant 6 octaves environ, chaleur obscure;
De 375 mille milliards (rouge extrême du spectre) à 750 mille milliards (violet extrême), lumière ;
Au delà, et durant 2? octaves, rayons actiniques, impressionnant la plaque photographique ou excitant les piles thermo-électriques ;
Après un intervalle inexploré, on arriverait aux rayons N de M. Blondlot (30 millions de milliards de vibrations par seconde}, dont l’existence est d’ailleurs contestée, à tort ou à raison, par plusieurs physiciens.
Ces phénomènes sont très différents l’un de l'autre; ils peuvent cependant être soumis à une comparaison fondée sur certaines analogies. Comme lorsqu'il s'agissait du langage verbal, du langage musical, et de la localisation des images, nous constatons des ressemblances avec des différenciations essentielles. Ici, les vibrations sont perceptibles, enregistrables, et se produisent dans l'air ; là, elles sont l’objet d'une double hypothèse concernant leur existence et le milieu conducteur (l’éther). Ici, elles sont perpendiculaires à la ligne qui représente le sens de la propagation, et on les appelle transversales ; là elles se font dans le même sens que la propagation, et on les appelle longitudinales. Certaines vibrations sont intramoléculaires (électricités), d’autres se font à la périphérie. Il y a cependant un caractère commun à toutes les causes génératrices : la vibration ellemême, et, en certains cas, aux modes de transmission. Voici quelques faits de nature à justifier la comparaison instituée.
Il y a, nous ne l’oublions pas, des différences énormes entre la chaleur et le son. L’une traverse le vide, l’autre ne le peut pas; ce qui produit la sensation acoustique musicale est la vibration d'un ensemble de molécules, relativemenl lentes et se transmettant avec une vitesse de quelques centaines de mètres à la seconde; ce qui fait la chaleur, c’est un mouvement individuel et très précipité de chaque molécule du foyer d'émission se reproduisant plusieurs trillions de fois et se transmettant (chaleur solaire) avec une vitesse de 300.000 kilomètres à la seconde. Et cependant ces deux ordres de phénomènes sont
apparentés; ils présentent trois grands faits identiques : 1° d'abord, accumulation d'une certaine force soit dans le corps échauffé, soit dans le corps vibrant ; 2° dissémination à distance, par des vibrations synchrones (c’est-à-dire ayant des périodes de durée égale, à l'aller et au retour) que transmet l’éther ou l'air; 3° récolte partielle de cette force vive dans chaque direction, par des corps qui s’échauffent ou qui rendent un son.
D'autre part, chaleur et lumière ont été étroitement rapprochées ; après avoir constaté qu’elles subissaient les mêmes variations de faiblesse ou d'intensité toutes les fois qu’on modifiait la vibration elle-même, on a pu les considérer comme deux phénomènes dus à un mouvement vibratoire unique, doué de deux propriétés connexes : propriété lumineuse, propriété calorifique, produisant deux effets différents. — Enfin, cela n’est pas douteux, les oscillations lumineuses et les oscillations électriques, se propageant dans le même milieu, se rapportent à un même phénomène.
Ainsi, après avoir observé les propriétés communes à l'électricité et à la lumière, à la lumière et à la chaleur rayonnante, à la chaleur et au son (erceptis excipiendis !), il est difficile de ne pas reconnaître une certaine unité dans les choses, avec des lois spéciales pour des modalités très diverses.
Cette unité, le physicien-mathématicien la voit à chaque instant s'inscrire d'elle-même dans les formules dont il se sert et où il semble que les phénomènes qu’il fait parler s’empruntent mutuellement leur langage. Lorsqu'il rencontre une même équation dans la théorie de l’attraction, dans celle du mouvement des
liquides, dans celle du potentiel électrique, dans celle du magnétisme, dans celle de la propagation de la chaleur, etc.., il est difficile, à moins d’être aveugle, de ne pas voir que les phénomènes les plus opposés, n’ayant aucun rapport apparent, se relient cependant par une secrète analogie intérieure, celle du principe qui les régit.
La musique à sa place dans cette harmonie. Elle n'est pas une exception, un miracle ; elle fait partie d’un concert où on peut définir son domaine. Son originalité, c’est de tenir à deux mondes à la fois et de soumettre aux conditions de la vie objective, aux lois de l’acoustique et des nombres, ce flux de force qui vient des profondeurs du sentiment...
Nous pouvons donc étendre à tous les phénomènes les observations faites plus haut sur les sons et les couleurs. Habituellement, les physiciens aiment peu à généraliser ; ils étudient surtout les systèmes restreints que l'observation peut atteindre, et déclarent ne rien savoir de l’univers considéré comme un Tout; ils abandonnent volontiers aux philosophes le soin de construire des théories qui dépassent l’expérience. Une idée se dégage cependant de leurs travaux. Si tout est vibration, c’est que tout est énergie. L'énergie n’est pas seulement une force qui se superpose à la matière, et qui, distincte d’elle, l'anime en vertu d’une loi fondamentale; elle est identique aux choses réelles, et suffirait à tout expliquer. « Ainsi, la matière ne serait que la capacité pour l’énergie cinétique ; sa prétendue impénétrabilité serait l’énergie de volume ; son poids, l'énergie de position sous la forme particulière qui se présente dans la gravita-
tion universelle; l’espace lui-même ne nous serait connu que par la dépense d'énergie nécessaire pou le pénétrer ! ». Alors même que cette idée serait un peu insuffisante pour constituer une doctrine complète et entièrement solide, elle nous suffirait à expliquer certains caractères de l’émotion musicale. Or, la musique. nous l’avons vu, impuissante à « imiter » telle ou telle passion, généralise, et se borne à reproduire le dynamisme de la vie psychologique. Mais, ce dynamisme, nous ne le percevons pas comme étant l’image exclusive du sentiment; une fois les concepts écartés, nous l’interprétons par une généralisation nouvelle et involontaire : inconsciemment, nous l’assimilons à celui des phénomènes naturels. De la nature qui s'ajoute à notre être intérieur, nous ne Savons rien, Ou presque rien ; et, Si d'aventure nous savons quelque chose, nous n'y pensons certes pas en écoutant une symphonie; mais cette ignorance est précisément une condition de l’état psychique créé par la musique. Elle nous étonne, nous trouble et nous pénètre de ravissement comme si, à notre insu, elle nous installait au cœur des choses et nous mettait en communion avec leur principe : de là cette émotion où les phénomènes insconscients, l’ignorance, l'illusion, jouent un si grand rôle, et qui tend à nous faire franchir les limites de notre personnalité, en nous faisant sentir, par delà les petites choses du moi, à travers un prisme d'images brillantes, —Ila Vie.
1. Lucicn Poincaré, La Physique moderne, son évolulion, p. GS Bibliothèque scientifique).