‹ La musique, ses lois, son évolutionChapitre 8 sur 91 · D2 LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

D2 LA MUSIQUE

près de la cascade de Géroldsau, écrit une page de son Freischütz; Gœthe au contraire, après avoir entendn une pièce de Bach, dit : « comme cela est pompeux et grandiose ! Il me semble voir une procession de hauts personnages en habits de gala, descendant les marches d’un escalier gigantesque ». Le premier a l'imagination musicale qui épure et spiritualisc les choses réelles ; le second a l’imagination plastique qui matérialise les abstractions 1.

Cette théorie si nette est bien séduisante. Elle reprend avec originalité une idée ancienne : créer, c'est se ressouvenir. En ramenant l'invention du compositeur à un travail tout intérieur, elle satisfait le sens musical le plus élevé, lequel considère comme inférieure la musique descriptive et trouve sa satisfaction la plus haute dans la symphonie pure. Elle est cependant inquiétante à cause de son extrême simplicité. Pense-t-on vraimént qu’il suffise de la mémoire affective et de la tendance motrice qui projette au dehors les résidus unifiés par la conscience. pour faire une sonate, un motet, un quatuor à cordes, ou même une mélodie de huit mesures? Vous entrez dans un jardin et vous mettez le pied sur une plaque: aussitôt parait un Neptune armé d’un trident. Il semble que les impressions reçues du dehors par le musicien aboutissent, par un mécanisme aussi soudain, à l'œuvre artistique! Je ne crois pas d'ailleurs qu’en décrivant ce processus de façon très générale, l’'éminent philosophe ait voulu faire une théorie de la musique, et exclure d’autres analyses.

4. TH. Riot, Essai sur l'imaginalion créatrice (Alcan, 1900), 3° partie, ch. 11.

Une. œuvre comme la Sonate de Beethoven dédiée à l’archiduc Rodolphe serait faite avec des déchets refroidis d'émotions communes ?.. C’est plutôt une exägération, un embrasement qui se fait dans l'esprit du compositeur. Ce qu'il lui faut, pour écrire quelque chose de bon, c’est l’exaltation du sentiment, l’enthousiasme, l” « ivresse ».

Je ne vois pas comment le passage du point de départ de l’évolution au dernier terme pourrait se faire partout automatiquement. La fusion des émotions abstraites particulières en un état de conscience unique est une synthèse impossible ou stérile, au point de vue artistique, sans l'intervention de certaines idées d'agrément, de technique spéciale, de beauté. Dès le début de la série des phénomènes, le sujet peut être frappé d’impuissance, s’il n’est pas doué d’un esprit particulier. Pour montrer que l'émotion sert à tout, en musique, mais ne suffit à rien, et que si l'intelligence ne sait pas s’en emparer tout de suite pour en faire le véhicule d'une belle idée, l'émotion est plutôt un obstacle, nous avons un exemple typique : c'est celui de J.-J. Rousseau.

Rousseau était l’homme sensible par excellence. Sur ses contemporains et sur ses disciples il a exercé, par le sentiment, une influence, que je n'ai pas à rappeler. 11 a aimé la musique avec obstination. Il a voulu composer : iln'a jamais pu être un vrai musi- Cien. Il était prisonnier de sa sensibilité. Il lui était impossible de s’en dégager et de la dominer. Sa grande erreur fut de croire qu'il était musicien parce qu'il avait l’émotion de la musique, de même qu'il se crut vertueux parce qu’il avait l’émotion de la vertu.

Berlioz était bien plus sensible que Bach et que Hændel ; il n’est cependant pas leur égal comme compositeur. Il ne suffit donc pas d’être ému pour faire de la musique; il faut un acte spécial de l’esprit auquel la sensibilité seule ne peut atteindre!

Nous avons donc à indiquer le rôle de l'intelligence dans l’œuvre musicale. Plusieurs voies peuvent nous conduire au but.

Précisons l’antinomie qu'il faut résoudre, et qu'il doit être possible de résoudre :

1° Dans une lettre du 27 mars 1828, adressée à son ami Flechsig, celui qu’on a appelé avec raison le

poète de la musique, Robert Schumann, s'exprime ainsi : « l'Amour et l’amitié passent sur cette terre un voile au front et les lèvres closes. Aucun être humain ne peut dire à un autre comment il l'aime; il sent seulement qu’il l'aime, L'homme intérieur n’a pas de langage ; il est muet ». Cette déclaration — que Schumann emprunte à Jean-Paul et qu’il répète dans une autre lettre (28 janvier 1828), — rappelle le mot de Musset qui définit bien la musique «la langue du cœur », mais en ajoutant que c’est une langue mystérieuse

. où la pensée,

Cette vierge craintive et d'une ombre offensée, Passe en gardant son voile.

En somme, entre un état psychique et une formule quelconque, verbale ou non, il n'y a pas de ressemblance possible. Telle est la déclaration de Schumann ;

2° Et cependant, pour la foule comme pour quantité de compositeurs dont on pourrait citer le témoi-

gnage, musique et sentiment sont des choses inséparables.

Il y a là deux vérités qui sont aussi solidement établies l’une que l’autre. Peuvent-elles s'accorder ? À priori, il faut répondre affirmativement. La recherche de cet accord va nous faire pénétrer un peu plus intimement dans l’étude de la pensée musicale.

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