LETTRE TRENTE-CINQ
Du [samedi] huit Septembre.
VICTORIBUZE.
Calculant, par mes propres doigts, Combien je fais de Vers par mois Pour entretenir Vôtre Altesse Des bruits qui courent dans Lutéce, 5 Qu'en suite Von imprime exprés Afin d'aler par tout après :
Depuis treize ou quatorze années.
Toutes chozes examinées, A compter seize mil, par an,
10 Foy d'un simple et sincère Jean, J'en ay, sans bouger de la Ville, Compozè près de trois cens mille.
Qui sont â dire venté, Une étonnante quantité
1 5 Pour moy, cjui n'ay dans la cervelle Qu'une lumière naturelle,
Qui n'a, jamais, rien eu d'a^uis, Et (]ui naquit quand je naquis :
Mais, 6 peu sçavante Ecrivaine!
Ma Muze, étes-vous point trop vaine De nous timpanizer ainsy i Taizez-vous donc, brizons*icy.
Et tâchons de prôner, ou dire Le retour du Roy nôtre Sire.
Marsal, que si forte l'on tient, Au Roy, maintenant, apartient.
Et cette Ville de Loraine Est â prèzent de son Domaine.
Endura-t'elle le Canon î )o Pluzieurs m'ont assuré que non.
Et que sçachant le Roy si proche.
Septembre 166). — Livre XIV. Lettre XXXV.
Apiéhendant d'avoir taloche.
Dés qu'un Héraut elle entendit, Humblement elle se rendit,
)5 Nonobstant toutes ses Courtines, Ses Parapets, ses Couleuvrines, Ses Chefs et Soldats courageux.
Et son Terroir marécageux»
Dont la fange, en guerre nuizible,
40 La rendent, presque, inaccessible.
Enfin, en pompeux apareil, N6tre Monarque sans-pareil, Au gré de toute la Contrée, Y fit. Dimanche, son Entrée
45 Avec grande exultation.
Et s'en mit en possession ; Puis, malgré la longue distance De Marsalà Paris en France, Est prézentement de retour,
50 (Mais non encor toute sa Cour) Et, dés Mercredy, dans Vinceines, Salua nos Augustes Reines, Et puis, Madame, et mesme, enfin, Baiza son bien-aimé Daufin.
$ 5 II ne faut pas qu'on me demande Si la joye audit heu fiit grande; Certainement, dans leurs beaux yeux Elle n'éclata jamais mieux :
Aussi, cette afection sainte,
60 Dont toute Ame auguste est atainte, Les unit d'un si doux ciment.
Règne entr'eux si parfaitement La Conjugale et Patemele, La Matemele et Fratemele,
6) Que du haut des Cieux, le Soleil Ne sçauroit rien voir de pareil.
Mais je retourne à cette Place, Qui requit, et qui receut grâce.
Quand il falut capituler,
70 (C'est Marsal dont j'entens parier) Icelle Ville, à le bien prendre, Ne fit jamais mieux que se rendre : Les Ramparu êtoient possesseurs De braves Chefs et Défenseurs,
7S Elle est fortifiée en Diable, Son abord, mesme, est éfroyable :
Mais l'illustre de la Perte, Qui des Gens de Sa Majesté Commandoit les nobles Cohortes,
So En a dompté de bien plus fortes.
Et, par exemple, je ne dy Que Graveline et Montmédy, Où Scipion, qui prit Numance, Où Mahomet, qui prit Byzance,
85 Où Hannibal, dont les destins
Détruizirent les Sagontins,
Où Cézar, aux larges épaules
Qui subjuga toutes les Gaules,
Eussent paru bien étonnez, 90 Et n'ûssent eu qu'un pié de nez.
O Marsal, que vous fûtes sage
De r'engalner v6tre courage 1
Vous avez bien-fait de paner.
Vous avez bien-fait de caler :
95 Car s'opozer à la puissance
D'un victorieux Roy de France,
La gloire du beau Sanjg Bourbon,
Tout-de-bon, il n'y fait pas bon.
Monseigneur le Comte de Guiche, 100 Qui des dons de nature est riche,
Ayant espnt, cœur et beauté.
Douceur et genérozité ,
De plus, issu par sa naissance
D'un vaillant Maréchal de France:
105 Comme il est convoiteux d'honneur
Autant qu'autre jeune Seigneur,
Après avoir, dans mainte armée,
Aquis bien de la renommée.
Préférant, par de beaux dézirs 110 La peine et la gloire, aux plaizirs.
Voyant n6tre Etat monarchique
Assez tranquile et pacifique.
Et voulant, chez les Etrangers,
Chercher la euerre et les dangers, 1 1 5 S'en va, ce ait-on, en Pologne,
Pour y trouver de la bezogne.
Et Monsieur son Cadet, aussy,
Piqué d'un semblablable soucj.
Ennn, ils en ont, (c'est-tout-dire) 120 Permission de nôtre Sire ;
Et leurs Parens, Gens importans,
Y sont, mesmement, consentans.
Un Abbé portant Crosse et Mitre,
Et les portant à juste titre, 125 Sçavoir le Fils docte et prudent
Du saRe Amelot Prézident, ^£T^
Qui m^ fait, dont je suis bien aize, ea u coa r
Don de son admirable Théze, <*«» ^y^«»-
Soutint au Colége d'Harcour !}o Tant de Questions, l'autre-jour.
Touchant la Logique et l'Ethique,
La Phyzique et Métaphysique,
Qu'il en fut (ce m'ont dit plusieurs)
Aplaudy d'innnis Messieurs, 1)5 Oui là, tout exprés, se trouvèrent,
Et son bel esprit admirèrent.
La Muze HiSTORK^UK. — Septembre 1663.
La Théze est dédiée au Roy, Une des plus belles, ma-foy, Et de raretez mieux pourvue
1 40 Qu'autre aue j'aye jamais vue.
Aussy, t'illustre sieur Le Brun, Que ne peut égaler aucun, Dans le noble Art de la Peinture, En a desseigné la figure :
145 Et Nanteûil, merveilleux Graveur, Prés de moy, jadis en faveur, A, dans cet excélent Ouvrage, Du Roy reprézenté l'image, Qu'il a sceu dignement tracer;
1 50 Ainsi je vous laisse à penser Si cette Théze que j'expoze N'est pas une fort rare choze.
C'est assez parlé de cela.
Laissons Théze et Doctrine-là :
1 5 5 Thézes, ne sont pas des nouvelles Pour toutes sortes de cervelles ; Tels sujets ne sont pas galans, Et contentent peu mes chalans ; Diversifiant les matières,
160 Parlons, donc, de chozes guerrières.
Monsieur le Comte de Serin, Qui de temps ne perd pas un brin.
Quand il fut d'estoc et de taille Livrer aux Turcs quelque bataille,
165 Une embuscade leur dressa Depuis cinq semaines en-ça, En mit un grand nombre par terre.
Avec canon et cimeterre.
Et fit un assez bon butin,
170 Mais par un revers du Destin, Iceux Turcs, un jour de Dimanche, Eurent, dit-on, bien leur revanche :
Ces Mahométans déloyaux Défirent les Impériaux,
17^ Occirent pluzieurs des plus braves.
Et firent quantité d'Esclaves.
On dit que le sieur Grand Vizir Dont le plus violent dézir Est de faire aux Chrétiens la guerre,
180 Et de prendre Terre sur Terre, Aux dépens de très-bien du sang, A siégé Neuhauzel, tout-franc.
Ville aussi forte et bien mum'e Qu'il en soit en Transylvanie.
i8s Le dessein du Vizir est beau.
Mais c'est un êtranse morceau ; Et (}uoy qu'autour d'icelle Ville Il ait des Gens plus de cent mille.
Outre que pour la secourir
190 Pluzieuis Grands peuvent concourir.
Et dresser aux Turcs quelque piège, On ne prend pas tout ce qu'on siège.
Le Vizir soit à droit, ou tort , Fera, pourtant, tout son éfort
1 9 5 Pour emporter icelle Place,
Ayant eu, pluzieurs fois, l'audace De prométre à son Grand-Seigneur Qu'il en viendroit à son honneur:
Et comme il a fait des dépenses
200 Et des frais que l'on tient immenses, Qu'il est bien foumy de canons.
Et de Chefs tous bons Compagnons, S'il ne fait pas cette conqueste, Il y va, dit-on, de sa teste.
205 Mais comme dudit Neuhauzel Il court un bruit universel Qu'aux mainsdesOtomans, sans faute, Il faudra qu'enfin, elle saute.
Si le secours n'est fort et prompt,
210 (Qui seroit un terrible afront)
Chaque Prince et Grand de l'Empire A l'envy, ce dit-on, conspire A lever, pour Vimperator, Quantité de canons et d'or,
2 1 5 De vivres, de poudres et d'armes.
De Fantassins et de Gensd'armes, Chacun étant au jeu piqué.
Car voila l'Empire ataqué, Et pluzieurs (si je l'oze dire)
220 Ont intérêt audit Empire.
Je souhaite, de tout mon cœur, Que le Turc n'en soit pas vainqueur, Et que des mieux il se défende; Las ! ce n'est pas que j'y prétende,
225 Car, autrefois, ou sage, ou fou.
J'en donnay ma part pour un sou.
La Cour a senty quelque transe Pour Monsieur le Daufin de France, Indispozé des accidents 2^0 Qui viennent des dernières dents :
Mais d'une veine, l'ouverture, Ayant soulagé la Nature, Cet Enfant cher et précieux Se porte à prèzent beaucoup mieux.
2 } $ Adieu, Princesse de mérite, Enfin, cette Lettre est écrite Qu'il a falu, pour Vous, rimer.
Et voila qu'on va l'imprimer.
. Fait en tel jour, sans menterie, 240 Que naquit la Vierge Marie.
Septembre 166}.— Livre XIV. Lettre XXXVI.