‹ La muze historique; (volume 2)Chapitre 40 sur 84 · POIGNANTE · texte numérisé non relu

POIGNANTE

Princesse, atendant qu'il m'arive Des Nouvelles pour ma Missive, Dont maintenant je n'ay que peu, Je vais m'asseoir prés ae mon feu, $ Je vais uzer de la oézicle, Et commencer par un article, Pas trop beau, pas trop important, Mais il faut qu'il passe, pourtant.

La Personne, mâle, ou femelle,

10 (Car je ne sçay pas bien laquelle) Qui par pure grâce, ou guerdon, Ces jours passez me fit un don.

Mais un don certes d'importance.

Depuis ce temps m'a porté chance,

J î Car diverses Gens, sur-ma-foy, Faizans les généreux vers-moy, M'ont envoyé pluzieurs Aubénes, C'est-à-dire pluzieurs Etrénes, Dont je vais, véritablement,

20 Faire icy le dénombrement.

Primo, dix ou douze bouteilles De liqueurs blanches et vermeilles.

Un gros dindon valant trois francs, Deuxandouilles, deux boudins blancs,

2s Deux ou trois botes d'alumétes, Quatre gélinotes grassétes, D'un goût savoureux et charmant, Prézent d'un mien Couzin Normand, Un pot de beure de Bretagne,

^0 Une paire de gans d'Espagne, Des rubans de pur Perarigeon, De la moutarde de Dijon, Deux Almanacs ornez d'Images, Quatre ou cinq diférens formages,

^ Un beau bougeoir que m'a donné Un très- Révérend Domine, Deux Chapelets, avec un Livre Où Ton peut aprendre à bien vivre.

Venant d'une Amante de Dieu,

40 Qui demeure dans un saint Lieu, Et qui fut, jadis, dans le Monde,

Une trés-sage et belle blonde, Une boéte oe cotignac Trés-excélent pour l'estomac,

45 Cinq ou six branches de réglice.

Deux marmouzets de pain d'épice, D'anis confit, un carteron.

Et trois, d'écorce de citron.

Des abricots, de la bougie,

So Un Livre de cronologie.

Un autre de Saint Augustin, Une calote de satin, Une grosse poire, une orange.

Une Epigramme à ma louange,

\ 5 Un cordon, un demy-castor.

Et, bref, quatre ou cinq onces d'or.

Outre que Princes et Princesses, M'ont encor fait quelques promesses.

Sans en être par moy requis,

60 Que j'estime un bien tout aquis.

A peu-près voila le Mémoire, Ou, si l'on veut, le Répertoire, Des prézens, tant grands, que petits, Que pluzieurs Gens m'ont fait, gratis,

65 Depuis un peu plus d'un octave ; Mais discourons d'un ton plus grave.

Monsieur le Comte de Strossy Est arivé, dit-on, icy.

De par l'Empereur Léopolde,

70 Non pour avoir des Gens de solde, Ainsi seulement, pour essayer D'obtenir dequoy les payer :

Je ne sçay pas quelle Reponce On a fait à cette semonce,

7 5 Mais je veux croire, toutefois, Que le plus excélent des Rois, Qui jamais ait porté Couronne, L'a faite sa^e, belle et bonne.

Ledit Seiffneur Comte Allemand

80 A le port noole et l'air charmant, A la prestance haute et belle, A bon sens et bonne cervelle,

La Muze historique. — Janvier 1664.

Est civil et beau discoureur, Et digne Agent d'un Empereur.

85 J'en peux rendre ce témoignage, Je vis tout-à-plein son vizaee, Chez Monsieur le Duc d'Orléans : Car, par bon-heur, j'êtois léans.

Quand cet Envoyé, d'importance,

Qo Fit audit Monsieur, Fils de France, Galamment et civilement, Le judicieux compliment (Et mesme à sa chère Compagne) Dudit Empereur d'Allemagne.

95 Je vis encor, ce mesme jour, Monsieur le Duc de Méklebour, Prince, certes, de grand mérite, Qui leur rendit aussi vizite, Comme Souverain reconnu, 100 Et, pour tel, en France tenu, Avec fort bonne Compagnie, Comme en jour de cérémonie.

L'Epouze du Duc de Bouillon, (Et j'en jure par Apollon) 105 Non sans sentir mainte tranchée, Est heureuzement acouchée D'un Fils, dont Monsieur son Mary, Qui d'elle est tendrement chéry, Et qui, dans sa noble Famille,

1 1 o Déziroit plutôt fils que fille.

En montre encor, à tout moment, Un sensible contentement :

Et comme cette aimable Brune, Dont la grâce n'est pas commune,

1 1 5 Est d'un Lignage, en vérité.

Où règne la fécondité, Puisque le Duc et la Duchesse, Sont tous-deux en fleur de jeunesse.

Cet Enfant qu'elle a mis au jour,

1 20 Ce cher gage de leur amour.

Ce rayon de leur feu pudique Ne sera pas long-temps unique.

Du Sort quelle cruauté !

Cette jeune et chaste Beauté

1 2 5 Que Monsieur le Duc de Savoye

Prit pour Femme avec tant de joye.

Cette Fleur, ou plutôt Bouton, Dernière Fille de Gaston, A dans la Tombe mortifère 1 ^o Suivy bien-tôt sa Belle-Mére, Atropos ayant en cinq jours De ses beaux ans tranché le cours :

Ny la tendresse de son âge.

Ny les grâces de son vizage,

1 3 5 Son rang, ny sa condition, Ny son illustre Extraction Du Sang de Princes et Monarques, N'ont point fléchy les fiéres Parques, Qui font, dans leur fiel, ou couroux,

1 40 Assez souvent d'injustes coups ; Témoin cette chère Personne, •Témoin cette aimable Bourbonne, Ce charmant miracle d'amour, Qui ne respire plus le jour,

145 Comblant le Piémont et la France De détresse et de dolèance Et d'un étemel dézaroy :

Q^ue les Reines et le Roy, Et que Monsieur et que Madame

1 50 Ont ressenty dans leur belle Ame De déplaizirs pour le trépas De ce rare Trézor d'apas !

Que nôtre Cour fut surprize Quand elle eut la nouvelle aprize,

1 5 5 Qu'elle avoit, presque en un moment, Tombé du Trône au monument !

Quelle perte ! ô quel dommage !

Certes je ne puis davantage Exprimer ce cruel malheur,

160 Ce que j'en soufre de douleur Un triste silence m'impoze, Hâ parions plutôt d'autre choze.

Si pourtant le bruit de sa mort.

Dont un Voizin m'a fait raport,

165 (Comme il me paroît peu croyable) Ne se trouvoit pas véritable.

Je retracterois, Samedy, Ce que prèzentement j'en dy, Avec, mesme, autant d'alégress*,

170 Que j'ay maintenant de tristesse, El j'en rendrois, tout de mon mieux, D'éternelles grâces aux Dieux :

Mais j'ay bien peur que nôtre Veine N'ait pas cette agréable peine.

1 7 j N'ayant pas davantage apris De bruits de Cour et de Paris, Dont je puisse en ces miennes Rymes Instruire mes Lecteurs intimes, Je vais, sur des avis certains,

180 Parier un peu des lieux lointains.

Quand la sévère Destinée Eut vers la fin de l'autre-année Dévidé le fatal fuzeau De l'illustre défunt Rantzau,

185 Son noble Corps privé de vie, A son Pays trop-tôt ravie,

Janvier 1664.— Livre XV. Lettre IM.

De tous les Gens-d'honneur pleuré, Fut dans le Holstein transféré, Ainsi qu'il étoit convenable,

100 Avec un Cortège honorable, Avec un soin juste et pieux, Dans le Tombeau de ses Ayeux.

Toute la Cour, tout Copenhague, Qui sentoient pis qu'un coup de dague,

195 De voir en si funèbre état Ce Premier Ministre d'Etat, L'œil humide, la chère basse.

Le conduizirent long espace.

Outre les Nobles et (tons) Bourgeois,

200 Son Maître, le Roy des Danois, Prince prudent et magnanime.

Digne d'une étemelle estime, Et dont bien des Gens sont d'acord Qu'il est un des bons Roys du Nord,

20 j Marquant une tendresse extrême, Convoya, ce dit-on, luy-mesme, Ce Corps tant plaint, tant lamenté.

Jusqu'aux portes de la Cité, Luy rendant ces rares ofices

210 En conséquence des services Dignes, importans, assidus, Que ce Comte a toujours rendus A ce Monarque débonnére, Durant son sage Ministère,

21) Dont il ne peut, à l'avenir, Perdre jamais le souvenir, Preuve, certainement, louable D'ungrand Roy, d'un Roy raizonnable, N'étant rien de si ravissant

220 Qu'un Roy bon et reconnoissant, A quiconque, pour sa Couronne, Eut toujours 1 intention bonne.

Le redoutable Grand-Vizir Montre, dit-on, quelque dézir 22^ De s'acorder avec l'Empire, Mais on tient que ce Maltre-sire

Demande des concessions,

Propoze des conditions

Aux Hongrois si peu raizonnables,

2)0 A l'Empereur si dommageables, Il s'explique d'un ton si fier, Qu'on ne doit pas s'y trop fier, Et semble qu'il n'ait pas envie De s'acommoder de sa vie ;

2) 5 Ce grand SupAt de Mahomet Menaçant plus qu'il ne promet :

C'est à l'Empereur Germanique D'éluder de ce Politique Le dessein vaste et sans-pareil,

240 Ou d'y trouver quelque apareil.

Mais il faut laisser l'Alemagne, S'armer pour la proche Campagne, Et d'y bien rêver nuit et jour; Je refais à Paris un tour.

245 Monsieur Colbert, dont l'ame active N'aime pas de paroître oizive.

Ne refuzant aucun Employ Pour servir à son gré le Roy, A, dit-on, la Sur-Intendance

250 Des Bâtiments Royaux de France, Qu'entre ses mains, et tout de bon, A remis Monsieur Ratabon, Ayant (ce dizent aucuns contes) Pris place en la Chambre des Comptes,

2 5 5 Où cette belle qualité

Luy donnant grande autorité. Il eut, par droit d'apartenance, Au dessus du Doyen séance.

Adieu, Madame, et vous aussy, 260 Muzette, mon cher soucy.

Voila mon rost que l'on découpe, Bon-soir, il faut, donc, que je soupe.

Le dix-neuf, ayant bien rêvé, Cet Ouvrage fut achevé.

La Muzk historique. — Janvier 1664.

LETTRE QUATRIÈME

Du [samedi] vingt-six Janvier.

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