LETTRE VINGT-TROIS
Du [samedi] quatorzième Juin.
BÉNINE.
L'Am est sans trouble et sans nuage, Et de son radieux vizage Le grand et céleste Flambeau Rend maintenant le jour si beau, 5 Que, certes, si j'ozois me croire, J abandonnerois l'Ecritoire, Le just-au-corps et le bonnet^ La Chambre, Etude, ou Cabmet, Et m'en irois aux Tuilleries,
10 Qui du Bourgeois sont si chéries.
Pour goûter la suavité, Et la claire sérénité D'une des plus belles journées Que le Printemps nous ait données :
1 5 Mais il faut, malgré mon dézir Me frustrer de ce doux plaizir ; Il faut pour ma Princesse écrire; C'est, prézentement, où j'aspire, Puis qu'il est vray que nous voila
20 Au temps destiné pour cela; Sans, donc, chicaner davantage, Atachons-nous à nôtre Ouvrage.
Monseigneur de Rets, Cardinal, Qu'on dit être un Original
25 De courage, Esprit et science.
Fit, l'autre-jour, la révérence, Et par des discours non suspects.
Témoigna de profons respects Aux trois Majestez souveraines,
^0 C'est-à-dire le Roy, les Reines:
Puis il vizita, tour-à-tour, Toutes les Grandeurs de la Cour, Qui receurent cette Eminence Dans toute la belle aparence,
]S Et tous les signes complaizans Dont sont remplis les Courtizans.
Depuis, ce Cardinal habile
A fait un tour en cette Ville, Et, d'icy, jusqu'à saint Denis, 40 Où par des honneurs infinis Les Religieux le receurent, En montrant, dés qu'ils l'aperceurent, Un fort joyeux extérieur De l'avoir pour Supérieur.
45 Une ravissante Pucelle, Une charmante Jouvencelle, Un trézor d'atraits éclatans.
Une Beauté de dix-sept ans.
Qui par un notable avantage
50 Pouroit compter dans son Lignage Outre une extrême quantité De Personnes de qualité, Outre mainte grande Alliance, Deux Braves Maréchaux de France,
{ 5 De Bourdillon, de Montigny, Seigneurs de mérite infiny :
Ladite Demoizelle (dis-je) Qui viept d'une si noble Tige, Objet touchant. Objet mignon,
60 Gloire du Climat Bourguignon, Fille de Madame Despoisses, Non sans cauzer bien des angoisses, A ses Amis, à ses Parens, Et, mesme, à divers concurens,
6j Dont elle étoit l'astre, ou l'étoile, Dimanche dernier prit le voile.
En ce Convent Abbatial, En ce Monastère Royal, Dont la Régie n'est pas trop large,
70 Et dont tu vois le nom en marge, s. Antoine Tant aue dura cette action *^
Elle emplit d'admiration Toutes les Personnes prézentes.
Tant par ses grâces excélentes,
La Muze histork^ue. — Juin 1664.
7 S QM^ P^'' '^ sainte fermeté, La surprenante gayeté.
L'ardeur, le courage et le zélé, Qui çaroissoîent en cette belle.
Jamais à la Divinité
80 Une illustre Virginité, Digne cent fois d'être louée.
Ne fut d'un meilleur cœur vouée.
Durant que tous les Assistans, Pleurans, soûpirans, sanglotans,
85 Avoient les veux noyez oe larmes.
Le ris, l'all^esse et les charmes Sembloient briller, àqui mieux-mieux, Sur son front et dans ses beaux yeux.
Enfin, Françoize de la Grange,
90 (C'est le nom de ce nouvel Ange) Ne pouvoit pas plus noblement Se soûmétre à ce changement Où tout le Monde on abandonne :
Et les Reynes que l'on couronne
9{ Ne ressentent point dans leur cœur Tant de joye et tant de douceur.
Que cette aimable Créature En témoigna dans sa Véture.
Monseigneur l'Abbé de Ctteaux,
100 En omemens sacerdotaux, Donna l'habit à cette Vierge, (Qui tenoit en main un blanc cierge) Qu'elle receut d'un œil riant.
Son cher Epoux toujours priant,
105 De joindre à son obéissance La vertu de persévérance Dans son chaste et divin amour.
Le Révérend Père Mainbour, Dont assez dizerte est la langue,
110 Fit le Sermon, ou la Harangue.
Ainsi, dans cet auguste Lieu, Elle fit sacrifice à Dieu De sa beauté, de sa jeunesse.
Liberté, richesse et noblesse.
1 1 5 Epoux adorable et charmant.
Des Vierges, l'étemel Amant, Grand Dieu, que vous faites en Elle Une aquizition très-belle.
Puis-que son cœur vous possédez !
1 20 Mais, 6 Monde, que vous perdez !
Ce fut d'un esprit non vulgaire Que j'apris toute cette afaire.
Qui m'en paria si dignement Et si spirituellement,
1 2 5 Que si d'une ame bien sensée J^sse pu suivre sa pensée.
Le portrait de cette action Auroit plus de perfection.
Secrètement, cet honneste Homme, I }o Que (mesmes) je croy Gentil-homme, Dans un certain papier glissa Quelque Prézent qu'il me laissa.
Et dont je n'ûs de connoissance Qu'après une heure ou deuxd'absance:
I ) 5 Et comme en cet article-cy J'ay, possible, mal réussy.
Je crains que ce Monsieur regréte Le don qu il me fit en cacheté.
Que Caniza soit pris, ou non,
140 Ou par acord, ou par canon.
Sa réduction, ou saprize Est encore choze indécize; On dit Qu'en icelle Cité Si granae est la nécessité
145 De chozes pour la nourriture. Que leur plus exquize pâture Et leurs plus frians alimens Sont des mulets et des jumens, Des blèreaux, des chats, des levrettes,
1 50 Des souris, des rats, des chouettes, Qui servent-là de venaizon, Et dont ils n'ont pas à foizon :
Car on a sceu d'un Homme habile.
Transfuge de ladite Ville,
1 5 s Qu'on a mangé dans Caniza, Depuis un, ou deux mois, en-ça.
Avec des apréts assez sales.
Neuf cens cnevaux, trois cens cavales, Le tout comme un mets excèlent,
160 Et, du reste, à l'èquipolent.
C'est l'état, ou plutôt disgrâce.
Où se void maintenant la Place.
Les Assiègeans, tous Braves Gens, Actifs, hardis et diligens,
165 La canonnent avec furie.
Et n'entendent point raillerie ; Et, d'autre-part, les assiégez Se défendent comme enragez.
Autant qu'il se peut s'évertuent,
170 Et nuit et jour tirent et tuent.
Je croy, pourtant, que dans huit jours A moins d'un imprévu secours Envoyé par les Infidelles, On aprendra d'autres nouvelles.
1 7 5 Depuis quelque-temps un bruit court, (Et ce bruit encor un peu sourd Quoy qu'en maint lieu l'on le raporte) Dit que le Vizir et la Porte, Ont ensemble des démêlez,
180 Et sont étrangement brouillez :
De tel bruit mainte ame est imbué,
Juin 1664. — LiVRB XV. Lettre XXIII.
Et c'est à quoy l'on atribué Le peu d'éfet que le Turc rend Touchant les Villes qu'on luj prend.
185 Si la choze étoit véritable Ce seroit un bon-heur notable.
Je voudrois qu'il m'en eût coûté.
Des sols en quelque quantité.
Si j'allois dire des pistoles,
190 Je ne dirois que des frivoles, Car le maudit jeu du Piquet M'a quazi mis au breluquet.
ii Montpensier.
Pour bonne et joyeuze nouvelle.
On m'a dit que Mademoizelle S'en va paroltre, au premier jour.
Au lieu qu'on apelle la Cour, Où l'on doit, avec allégresse, Acûeillir cette Illustre Altesse, Qui venant de son Comté d'Eu,
200 Dans Saint Denis restant un peu, Y receut plus de cent vizites De Personnes de grands mérites :
Car c'est la pure vérité Qu'elle a toute sa vie été
20 { Pour ses vertus et sa Naissance, Très-fort considérée en France.
Elle void mes Vers d'un bon œil, Et me fait un bénin acûeil Quand je vais quelauefois chez-Elle;
210 Et c'est pourquoy, d'un cœur fidelle, Je luj dézire, dans la Cour, Un stable et glorieux retour, Et tous les heureux avantages Dont sont dignes pareils Vizages.
215 J'av sceu d'un honneste Garçon, Que la Princesse d'Alençon, Pour ses mérites tant chérie, Est parfaitement bien guérie De ce mal afreux et hardy,
220 Qui rend maint beau teint enlaidy, Et dont son aimable vizage
N'a pas receu le moindre outrage, Ayant, ce dit-on, respecté Sa fraîcheur et sa pureté.
22 { Cette Belle, dont la Naissance Est un Surgeon du Sang de France, Est à Saint-Qou, prézentement.
Dans le plus noble Apartement D'une Maizon claire et plaizante,
2)0 Et, par bon titre, apartenante A Monsieur de Mascaranv, Homme d'entendement foumy.
Et d'une ame aussi sage et forte Qu'autre personne de sa sorte.
235 En ce Logis charmant et clair Cette Princesse, donc, prend l'air :
Et comme elle est commode et saine Elle y sera mainte semaine.
Pour des champs goûter le repos,
240 Par une espèce de camposj Pour qui volontiers la jeunesse Durant les beaux jours s'intéresse.
Le Ciel, au gré de ses dézirs, La maintienne en de doux plaizirs
245 Dans cette agréable Retraite,
C'est ce que mon cœur luy souhaite A tous momens, soir et matin :
Car tel fut toujours mon destin D'aimer plus que d'autres personnes,
250 Et les Bourbons, et les Bourbonnes.
Vous, qui cas Vers recevez.
Noble Altesse, qui dérivez De deux des plus beaux Sangs du Monde, Où dès long-temps la gloire abonde, 2 5 5 Sçavoir Orléans et Bourbon, De grâce, à prèzent, trouvez bon Que du travail je me retire.
Car je ne sçaurois plus écrire.
Fait par moy, sans bouger d'un lieu, 260 Deux jours après la Feste-Dieu.
La Muze historique. — Juin 1664.
LETTRE VINGT-Q UATRIÉME
Du [samedi] vingt-unième Juin.