‹ La muze historique; (volume 2)Chapitre 50 sur 84 · SACRÉE · texte numérisé non relu

SACRÉE

Nonobstant une fluxion, Qui me comblant d'afliction, Par une importune cascade Rend un de mes yeux fort malade.

Et mon cerveau presque étourdy ; Il faut, puis qu'il est Vendredy, En chargeant mon nez de bézicles.

Commencer deux ou trois articles Ecrits de nôtre propre main,

10 Et puis j'acheveray demain Avec nôtre simple manière, (S'il m'arive de la matière) Dans le triste état où je suis, Cette Lettre en Vers^ si je puis,

1 5 Pour la Princesse à blancne face, A qui j'en fais la dédicace Depuis quatorze ans révolus, Et deux mois encore de plus.

Comme Lyon est une ville 20 Opulente et riche, entre mille.

Et comme elle a par sa grandeur, Par sa noblesse et sa splendeur.

Du renom en mainte Contrée, Quand le Légat y fit entrée,

2 5 11 fut receu des Habitans

Avec tant d'apréts èclatans, Que mille fois cette Eminence Admira sa magnificence.

Chaque Corps d'icelle Cité, }0 D'honneur et de gloire excité, Fit tout ce qu'en semblable afaire Le devoir oblige de faire.

Dont ils s'aquitérent fort bien; Et, certes, on n'oublia rien

3 5 Pour régaler cet illustre Homme

Oui tient un si haut rang dans Rome.

Don sonna, l'on carillonna.

Tout le gros canon canonna.

On entendit mille fanfares, 40 Et, comme de radieux Phares, On voyoit des flambeaux par-tout,

Poussans les ténèbres à bout

D'une si brillante manière,

Que Lyon n'étoit rien que lumière.

Si j'avois été sur les lieux, J'étendrois, sans doute, bien mieux Nôtre innocente rétorioue Sur cette allégresse publique:

Ce qu'icy j'en ay colligé N'en est qu'un chetif abrégé.

N'en est qu'une indiene peinture, Qu'une imparfaite tablature:

Mais nous sçavons d'original Que l'on en doit faire un Journal

5 j Fort exact, fort considérable.

Et, mesmement, fort véritable.

Où les curieux feront voir Combien Lyon fit son devoir.

D'ailleurs, un jeune Gentil-homme

60 Que Monsieur Desplanes on nomme.

Qui sert assidûment le Roy, Depuis huit ans, dans un Employ Autant pénible, qu'honorable.

Par un avis très-véritable

65 Qu'il aprit, ce dit-on, dès-hîer, chez Monseigneur de Montozier, M'a fait en beau laneage entandre Que ce cher Neveu or Alexandre, Chizy, Légat a latere,

70 Maintenant si considéré, A mainte qualité notable; Qu'il est doux, civil, acostable, Courtois, libéral, gracieux.

Spirituel, judicieux,

7 5 D'une fort égale conduite.

Et que, mesme, on voit à sa Suite, (Outre pluzieurs Gens bien Letrez, Outre pluzieurs Prélats Mitrez) Deux Jouvenceaux de son Lignage,

80 Dont l'air, la erace et le vizage.

Le bel esprit, l'entendement, Plaizent, dit-on, infiniment.

Juin 1664. — Livre XV. Lettre XXIV.

Ce Prélat, à pourpre Romaine, Avançant sa Traite lointaine,

85 Fut, avec des honneurs divers, Acûeilly des mieux dans Nevers, Où le Peuple, Clergé, Noblesse, Montrèrent beaucoup d'allégresse:

Puis fut^ avec solennité,

90 Fétoyé dans la Charité; De-Ià, continuant sa Marche, Mieux suivy qu'un grand Patriarche, (Pour le jour, je ne l'ay pas sceu) Dans Orléans on a receu,

95 D'une manière toute exauise.

Ce charmant Prince de r Eglise:

On y fit mirabilia, Et, certes, rien on n'oublia.

D'ordinaire et d'extr'ordinaire,

100 Pour, aux ordres du Roy, complaire, Leauel a toujours déziré Qu^l fut par-tout trés-honoré:

Enfin, il doit cette semaine, (J'entens parler de la prochaine)

105 Avec son Train pompeux et beau, Ariver dans Fontainebleau, Où toute la Cour, c^ue je pense, L'atend avec impatience.

Je n'aprens rien de cette Cour,

iio Sinon aue Tun et l'autre-jour

(Jours d'heureuze et sainte mémoire) Où l'on porte le Roy de Gloire, Dévotement, pompeuzement.

Et processionnellement,

1 1 5 Cette Feste des plus charmantes.

Des plus saintes, des plus touchantes, Parut audit Fontainebleau, (C'est-à-dire dans le Château) Si miraculeuze et si belle,

120 Si brillante et si solennelle^ Que de mémoire de mortel On n'a jamais rien vu de tel.

Les Tentures de la Couronne, Dont l'immense richesse étonne,

1 2 $ Un nombre infiny de dairtez, La prézence des Majestez, La Suite grande et sans égale De la noble Maizon Royale, Quantité d'Objets merveilleux,

no De Ducs, Marquis et Cordons-bleus, Qui suivoient en ordre admirable.

Ce Sacrement sur-adorable.

Digne des plus profonds respects, Etoient de ravissans aspects,

1 ] 5 Etoient de ravissans spectacles.

Ou plûtAt de rares miracles.

Las ! c'est ce que point je ne vy.

Mais, dés-hïer, j'ûs l'esprit ravy De* la relation fidelle

140 D'un Quidan de bonne cervelle, Qui de tout son cœur m'en parla ; Grand-Dieu! que n'ètois-je-là?

Quoy que l'on ait fait prés de mille Beaux Repozoirs en cette Ville,

145 Touchant cetre solennité.

Et tous ayans, en vérité.

Quelque choze d'extr'ordinaire, Celuy qu'aux Gobelins fit faire Monsieur le Brun, Peintre Royal,-

150 Fut jugé n'avoir point d'égal, Soit pour la beauté des Peintures, Et celle des Manufactures Qui cauzoient du ravissement.

Et par Tordre et l'ajustement,

1 5 5 Où l'ame transcendante et belle De cet Homme admirable excelle; On courut-là de toutes parts.

Pour rassazier ses regards De cent raretez nompardlles

160 Qui des yeux etoient les merveilles.

Il n'est pas trop de mes amis Puis-que je n'y fus point admis, (Par mépris, ou par oubliance) Dans cette nombreuze Assistance

165 De Gens heureux, de Gens triez.

Obligeamment par luy priez :

Avec, donc, légitime excuze.

Je pouvois dispenser ma Muze De parler de son Repozoir,

170 Que j'ûsse été ravy de voir :

Mais d'une très>chére Voizine La bouche belle et coraline, Et qu'on ne peut voir sans amour, M'en entretint à son retour

175 P ar des mots plus doux qu'ambrozie.

Et m'inspira ta fantaizie (Quoy que d'un stile un peu tiédy) De dire icy ce que j'en dy.

De Noûaille, jadis Comtesse, 180 Et, depuis quelque-temps. Duchesse, D'une Fille acoucha, Mardy, Non, j'ay tort, ce fut Mercredy.

Le Ciel prézerve Mère et Fille, Le Père, et toute la Famille, 185 De tout mal-heureux accident; Le Père est un Sei^eur prudent.

Qui fut au Roy toujours ndelle; La Mère est bonne, sage et belle,

La Muze historique. — Juin 1664.

Et les Enfans ({ui leur sont nez 1 90 Sont tous si bien moriginez.

Qu'ils méritent, je vous proteste, Une protection céleste.

J'ay sceu d'un nommé d'Aigremont, Que Monsieur le Duc de Gramont,

195 Par une colique cruelle

Venant de pierre, ou de gravelle.

Pensa dire adieu, l'autre-jour.

Pour jamais à toute la Cour.

Son Fils Aîné Comte de Guiche,

200 (Qui de lendresse n'est pas chiche) Et son Frère de Louvigny, Tous-deux pleins d'un deuil infiny, Oyans icy cette nouvelle, Mirent soudain le eu sur selle,

205 Et les yeux tous fondus en eau, Coururent à Fontainebleau :

Mais, par un destin plus prospère.

Us trouvèrent Monsieur leur Père (Comme il étoit fort bien pensé)

210 Pas si mal qu'ils l'avoient pensé; Et, mesme, on a bonne espérance Que ce preux Maréchal de France, Qui de la Cour est le Nestor, N'ira pas ad Patres^ encor.

2 1 5 Quoy qu'on ait dit cette semaine, La prise est encore incertaine De Caniza, que les Hongrois Siègent depuis deux ou trois mois.

Des Lettres venans de l'Empire

220 Se bazardent, pourtant, de dire Qu'enfin, malgré les Défendans, Leurs trois Généraux sont dedans; Que des Turcs ils ont fait carnage.

Et dans la Ville un grand pillage,

2 2 5 Pour recompenser leurs travaux.

Non de moutons, bœufs, ny chevaux, Non pas de grains, ny de orûvages, Ny de jambons, ny de fromages, Ny de pain blanc, ny de pjain-bis,

230 Mais de Diamans, de Rubis, D'Amétistes orientales.

De Sultanins, de Richedales, De Turbans et de Vétemens, De Tableaux et d*Emmeublemens,

2} j De Mignonnes à blondes tresses, Bref, de tout plein d'autres richesses:

Mais n'en rions toutefois point.

On n'est pas d'acord sur ce point:

Car pluzieurs Personnes soutiennent

2 40 Par d'autres Lettres qui leur viennent, Que Caniza, qu'on croid perdu, Ivest encore pris, ny renau.

Et que cette Turquesque engeance Fait toujours grande rézistance,

245 Atendant, selon leur dézir.

Quelque secours du Grand-Vizir.

Je tiens, pourtant, quoy qu'on en dize, Que la susdite ville est prize :

Mais l'histoire doit, tour-à-tour,

2 50 Alléguer le contre, et le pour.

Mon pauvre Œil,qui toujours dégoûte.

Princesse, me met en déroute, Cela me donne du chagrin.

Je ne puis plus rimer un brin; 2 { 5 D'ailleurs, ma Lettre n'est pas brève.

Je vais donc prendre quelque trêve.

Fait le vingt-et-un du courant.

Avec un œil toujours pleurant.

LETTRE VINGT-CINQUIÈME

Du [samedi] vingt-huitième Juin.

CHASSIEUZE.

Depuis huit jours je me repoze, Sans presque avoir fait autre choze Que a'essuyer un de mes yeux Toujours humide et chassieux, Et tout couvert, pour mon martire.

D'eau le jour, et la nuit de cire :

Pour de ce mal me garantir^ Qui me fait nuit et jour pâtir.

Je pratique mainte Recette; 10 J'y mets des pommes de Rénette,

Juin 1664. — Livre XV. Lettre XXV.

Avec un bandeau préparé Qui me tient l'œil clos et serré ; Pour voir son ardeur amortie J'y mets souvent de la Tutie,

1 5 J'y mets de soir et de matin.

Tantôt de Teau, untôt du vin, Selon les conseils que me donne Mainte pitoyable personne :

Cela ne fait nv mal, ny bien,

20 Les tranches oe veau n'y font rien.

L'eau de la Reine de Hongrie Rend la fluxion plus aigrie, Les blancs-batus de deux œufs frais N'y sont que d'inutiles frais,

25 A grande peine puis-je écrire, Je ne sçaurois jouer, ny lire; Enfin, également je crain Et le ^and air et le serain, Bref, je suis toujours en détreue:

30 Toutefois, Illustre Princesse, De mon devoir solicité, Nonobstant ma calamité Je vais, ainsi que de coutume, Exercer pour Vous nôtre plume,

] 5 En invoquant trois fois Ptiébus, Moy mizérable Borgnibus.

Comme je n'avois pu me taire D'un certam mal-heureux Faussaire, Qui pour trop de dextérité,

40 Fut, l'autre-jour, exécuté A trente pas du logis nôtre.

Je vais encor parler d'un autre Plus fin, plus subtil, plus adroit, Qu'on pendit hier au mesme endroit;

4{ Il étoit natif de Bourgogne, Il étoit de passable trogne, On le nommoit le sieur Guelin ; Qui sur parchemin, ou vélin, Avec esprit et hardiesse,

$0 Faizoit d'étranges coups d'adresse.

Témoin une Rémission Autrement Abolition, Qu'avec des finesses énormes Il fit dans les meilleures formes,

^ Pour un Homme d'autorité.

Coupable aussi de fausseté, Dont il eut, non pas mille oboles, Mais mille éfectives pistoles.

Il a confessé francnement,

60 Sans question et sans tourment, Et sans mesme espérer de grâce, Tous ses fins tours de passe-passe, Déclarant, mesmement, les noms De quantité de compagnons

65 Fauteurs, associez, complices De ses frauduleux artifices, Qui sont en prizon, aujourd'huy, Et feront mesme fin que luy; Monsieur le Chancelier de France,

70 Par justice et non par vengeance^ Voulant qu'à semblables forfaits De pareils châtimens soient faits Pour purger la Chancélerie De ces tours de friponnerie,

75 Qui sont des malversations Pires que des extortions.

Le suplice de ce coupable N'est pas un sujet agréable.

Mais je vous fais un grand serment

80 Que j'écris cet événement Par une pure complaizance, Ou plutôt par obéissance.

De Coniza, par-cy, par-là.

L'on dit cecy, l'on ait cela ;

85 Elle est prize, elle est secourue, Sont les divers bruits de la rué:

Des fous, et mesmes des prudans Dizent que Serin est dedans, Afirmans hautement l'a£ure;

90 D'autres dizent tout au contraire, (Mais non, certes, sans déplaizir) Que le Premier et Grand Vizir Avec des Gens plus de cent mille, A secouru ladite ville,

95 Et que c'est un cas aprouvé Que le Siégé en étoit levé, Ajoûtans à cétuy langage, (^'il s'est fait un sanglant camaoe Dans un combat, rencontre, ou cnoc,

100 Par le canon et par l'estoc, Et par d'autres armes mortelles D'Impériaux et d'Infidelles:

Mais ces bruits sont des bruits en l'air^ Dont pas-un n'est certain, ny clair;

I o 5 C'est aonc,aujourd'huyJ'instincnôtre, De n'assurer ny l'un, ny l'autre.

Au cher et bien-aimè Lecteur:

Car je crain trop d'être menteur.

Les Autheurs qui sur des mémoires

1 10 Narrent de diverses Histoires, Bien-souvent, sur de fiiux avis, (Qui sont innocemment suivis) Au lieu de chozes véritables.

Ecrivent mensonges et fables;

115 Et, sans mexcuzer de cela.

Je puis être de ces Gens-là:

Mais quand, par des personnes cautes,

La Muze historic^ub. — Juin 1664.

Je tombe en de pareilles fautes, Je ne suis nuleroent fâché 20 D'avouer, après, mon péché.

Toute erreur m'afliee et me choque, Je hay la fraude et réquivoque.

Je hay les supozitions.

Artifices et fictions,

1 2 j Autant qu'il se peut je les blàme,

Et ceux qui connoissent mon ame Sçavent que j'ay toujours été Amateur de la vérité ; Mais sur ce point trop je caquette, 1 30 La digression est longuette; Abrégeons ce raizonnement, Et parlons historiquement.

Cazimir et le Moscovite (Mais cecy n'est qu'une redite)

1 3 j A guerroyer sont toujours prêts

Pour apuyer leurs intérêts, Entretenans sur leurs Frontières Quantité de Troupes guerrières:

Il est vray que pour apaizer

140 Ce que la guerre peut cauzer D'orages cruels et sinistres.

Leurs Envoyez et leurs Ministres Traitent d'un acommodement:

Mais cela va si froidement

145 Au gré de l'un et l'autre Empire, Qu'on ne sçauroit encor qu'en dire.

Certaines Gens, et Gens-d'honneur, Assurent que le Grand-Seigneur A, de frayeur, l'ame saizie

1 50 De quelque révolte en Azie, Dont les Nations, aujourd'huy.

N'ont pas beaucoup d'amour pour luy, A cauze des ^andes corvées.

Impôts, subsides et levées,

1 5 5 Dont, illec, le Peuple est chargé; Cela le rend plus mitigé, Et sourdement, dit-on, dézire S'acommoder avec l'Empire, D'autant plus, qu'il void les Chrétiens,

160 Mais, entre-tous, les Vénitiens, Luy donner de rudes entorces.

Et ne céder point à ses forces; Que, mesmement, il n'est pas sans Quelque soupçon pour les Persans,

165 Qui, voyans sa terrible épée Ailleurs maintenant ocupée, Pouroient, par quelque invazion, Profiter de rocazion.

Si cette nouvelle êtoit vraye

1 70 Mon Ame en deviendroit plus gaye.

Car, d'iceux Turcs, l'acroissement Ne m'agrée et plaît nulement.

De Portugal, ny de Castille, Aucun bruit icy ne fourmille,

175 Ils font amas de tous côtéz D*Oficiers expérimentez.

D'armes, provizions. Navires, Aux dépens de leurs tirelires:

Mais, pour décider leurs débats,

180 Ne font ny sièges, ny combats; Ou si dans l'une, ou l'autre Terre, Ils font quelques exploits de guerre.

Je puis jurer, de bonne-foy, Qu ils ne viennent pas jusqu'à moy.

185 Durant que nôtre noble France

Est en parfaite jouissance

D'une sainte et solide Paix,

Qu'on croid durable, dèzormais.

Les gresles, les vents et l'orage, 190 Par une èpouventable rage.

Ont fait d incroyables fracas.

Ont fait de terribles dégâts

Vers la fin de l'autre-semaine

Dans la mal-heureuze Touraine, 195 Où trente villages, du moins,

Cultivez avec bien des soins.

Ont été, par male-avanture.

Ruinez à plate couture.

Les mêlons, les fruits, les raizins 200 Si recherchez des lieux voizins,

Les plantes, blez et pâturages,

Les Délies fleurs des jardinages,

Les amandes, les amandiers.

Les grenades, les grenadiers, 20 j Par un horrible èfet de eresle

Sont couchez à bas, pesTe-mesie,

Sans qu'on puisse recueillir d'eux

La valeur d un Teston, ou deux.

Les greslots qui tomboient en foule, 210 Queiaues-uns gros comme œufs de poule,

Semblans des Démons déchaînez

Contre ce climat, acharnez.

Laissèrent d'éfroyables taches,

Occirent Veaux, Moutons et Vaches, 2 1 5 Blessèrent, en pluzieurs façons.

Hommes, Femmes, Filles, Garçons;

Ces greslots durs comme des maVbres,

Gâtèrent cent mille pies d'arbres ;

De plus, dans la ville de Tours 220 Découvrirent toutes les Tours,

Cassèrent toutes les ardoizes

Juillet 1664, — Livre XV. Lettre XXVI.

De toutes les maizons bourgeoizes, Abatirent, non deux ou trois, Mais plus de cent-quarante toits,

225 Et pour les vitres, ou verrières, Il n*en resta nules d'entières:

Enfin, tant de dégâts divers, Au jugement des plus experts, Ont fait dans Tours (et davantage)

2^0 Pour trois millions de dommage.

Le Légat, depuis quelques jours, Est dans la ville de Nemours^ Et Ton croid, pour choze certaine,

Su'un des jours de l'autre-semaine, doit venir, en bel-aroy.

A la Cour, saluer le Roy, Et luy parler, d'un cœur sincère.

De la part de nôtre Saint-Pere, Touchant les grabuges passez; 240 Je croy que je m'explique assez.

Nonobstant la peine cruelle Que me fait ma droite prunelle, Qui m'empêche quazy de voir, Madame, j'ay fait mon devoir; 24s Et mon Epitre est terminée En mesme temps que la journée.

Fait, par moy , le vingt-huit de J uin, Mouillant, souvent, mes yeux de vin.

LETTRE VINGT-SIXIÈME

Du [samedi] cinquième Juillet.

PLEUREUZE.

Je ne suis point encor guary.

Mon oeil n'est point encor taiy, Par un sort, envers-moy sévère, Son humidité persévère;

5 Et quoy que cette fluxion Ait quelque diminution.

Je puis jurer, foy de Poète, Que ma paupière est toujours moite :

Mais dûsse-|e, pauvre animal,

10 Davantage irriter mon mal.

Qui peut augmenter par l'étude.

O Princesse, après ce Prélude, Je vais mes soins renouveler, Et tâcher de vous révéler

1 $ Dans les Vers que je vais écrire, Ce que je sçay par oûir dire.

Enfin, confirmé l'on nous a.

Que la Ville de Caniza, Des Impériaux assiégée,

30 De tous blocus est dégagée.

Et que par prouesse et bon-heur, Le Grand-Vizir du Grand-Seigneur, Qu'on tient un de ceux de la Terre Qui mieux entend l'art de la guerre,

a$ Avec d'infinis Combatans, Tartares et Mahométans,

A fait faire aux Chrestiens retraite; Mais laquelle ne s'est pas faite Sans un combat déterminé,

30 Qui fiit auparavant donné.

Où trois mil trois cens Turcs périrent, Que les Impériaux occirent, Ayans, en ce choc contesté.

Perdu six cens de leur côté;

3 5 Mais leur plus sensible dommage, Leur plus cruel désavantage.

Fut la mort du Brave Strossy, Plaint et regreté jusqu'icy.

Etant vray que nôtre Roy mesme,

40 Sentit un déplaizir extresme Quand il sceut cette perte-là, Et fort obligeamment parla De cet excèlent personnage.

Qui pour l'esprit, mine et courage,

45 Cédoit, en bonne vérité, A peu de Gens de qualité.

La mesme nouvelle raconte Que Serin, le généreux Comte, Y fut blessé très-fort aussy,

50 Mais non pas à mort, Dieu-mercy.

Les suites des susdites chozes Sont encor pour moy lettres clozes, Et point informé je ne ne suis

ni

La Muze HiSTORiquB. — Juillet 1664.

De ce qu'ont fait les Turcs, depuis ;

5 5 Sur cela, donc, rien je n'avance, Mais quand j'en auray connoissance Par billets écrits sur les lieux.

J'en pouray jazer un peu mieux.

Je voudrois bien que les nouvelles

60 Qui nous viendront des Infidelles, Vers les Chrestiens si rigoureux.

Ne dissent rien de bon pour eux; Je hay ces Nations félonnes :

Toutefois, roauvaizes ou bonnes,

65 Sincèrement je parleray

Des chozes que d'eux je sçauray ; Car quiconque histoire raporte Doit agir de la mesme sorte.

Léopolde, Empereur Germain,

70 A de grandes forces en main.

Et très-certains icy nous sommes (^u'il a plus d'octante mille hommes Sous ses Etendars, aujourd'huy; Ainsi, l'on espère de luy

75 (Comme une choze indubitable) Quelque succez considérable.

Il vient de sortir de chez-moy Un Homme d'honneur et de foy.

Et dont l'ame est judicieuze^

80 Servant une Maizon pieuze,

Qui m'a dit, tout-franc, que pluzieurs, TantBourgeois,qued'autresMessieurs, Dizoient tout-haut, que la nouvelle De Caniza, n'étoit pas telle

85 Que le bruit en avoit couru, Et qu'il n'étoit point secouru.

Je sçay bien que ce Personnage A le sens bon, a l'esprit sage; Mais le bruit commun est plus fort

90 Que son postérieur raport.

Et ce discours de Gens de Ville N'est pas un texte d'Evangile.

Comme chacun fait le sçavant, D'autres passent bien plus avant,

95 Se hazaraans, mesme, de dire Que les Généraux de l'Empire Avoient en un ou deux combats, Mis trente mille Turcs à bas, Dont ils avoient pris le bagage,

1 03 Et Qu'en suite de ce carnage Ou bien du monde on a perdu, Caniza s'est, enfin, rendu.

Hà que ces bruits sont agréables !

Mais que ne sont-ils véntabies ï

105 Las I tout cela n'est que rêvé,

Car, enfin, le Siège est levé :

Et Messieurs les Turcs, en grand nombre, Pour cauzer un nouvel encombre.

Qui donne aux Hongrois du chagrin,

1 1 o Ont bloqué l'Ile de Serin.

C'est ce que le dernier mémoire Nous aprend touchant cette histoire, Que le premier Courier Germain Doit confirmer, je croy, demain.

115 Généreux Sophy de Perse, Du Grand-Seigneur Partie averse.

En rendant vos Peuples contens.

Que ne prenez-vous vôtre temps Dans la conjoncture où nous sommes,

1 20 Pour reprendre avec cent mille Hommes, Les Villes, Citez et Pays Par les Turcs, sur- vous, envahis ?

Tâchez de recouvrer le Tr6ne De vôtre grande Babilone :

1 2 5 Vos Ennemis embarassez

Semblent vous convier assez De rejoindre à vôtre Couronne Cette ville fameuze et bonne, Qui vous atend en gémissant 1 30 Sous le rude joug du Croissant.

Cher Lecteur, ce qui me fâche, Est que ce discours que je lâche Animé d'un souhait chrétien N'opérera ny mal, ny bien.

135 On diroit que la noble France Où fleurissent en abondance, La gloire et les beaux-Arts, aussy.

Soit seule exempte en ce temps-cy, Enue les Climats de la Terre,

1 40 Des mal-heurs que produit la guerre.

Outre les Turcs et les Hongrois, Il semble que les Polonois Envenimez par leurs limites Contre Messieurs les Moscovites,

145 Et les Moscovites contr'eux.

Se piquans d'être généreux.

Veuillent par le bruit de leurs armes, Mètre tout le Nord en alarmes.

Venize craint pour le Frioul,

1 50 Contrée abondante en fenouil Autant qu'aucune autre Contrée, Dont les Turcs muguètent l'entrée ; Ce seroit pour eux un grand pas, Mais ils ne l'auront encor pas :

1 5 5 Car comme il est de conséquence.

On arme fort pour sa défence.

Les Bourgs et Champs Napolitains, De Princes voizins, ny lointains.

Juillet 1664. — Livre XV. Lettre XXVL

Ny d'Arabes, ny de Cozaques,

160 Ne redoutent point les ataques, Mais de ces Gens plus-que maudits Que Ton apelle des Bandits, Ces méchants pendars^ces Gavaches, Leur enlèvent moutons et vaches,

165 Les chers meubles de leurs maizons, Leurs poulets-d'Inde, leurs oizons.

Leurs fruits, leurs grains etieurs brûva- Etsouventjusqu'àleurspotages: [ges, Encore, passe pour cela,

170 Mais ces Brigands, ces Demons-Jâ Plus ruzez que des crocodilles.

N'épargnent ny femmes, ny filles, Et toute pudeur étoûfans, Ravissent jusqu'aux beaux enfans.

175 Ainsi, c'est en icelle Terre Autant comme d'avoir la ^erre, Car voila quels sont ses éfets.

Ses maux, ses crimes, ses forfaits.

Ceux de Madrid, ceux de Lisbone,

180 Dépendent aussy de Bellone; Et quoy que ceux du Portugal Ne soient pas d'un pouvoir égal A celuy du Grand Roy d'Espagne, Ils bâtent, pourtant, la Campagne,

185 Et loin d'être prés de bouquer.

Ils sont en état d'ataquer.

Ceux de Holande et d'Angleterre Ne se font pas encor la guerre.

Mais si l'on n'y met le hola,

190 Je croirois qu'ils en viendroient-là; Ils ont du cœur les uns, les autres^ Mais s'ils suivoient les conseils nôtres Ils agiroient par Députez, Et non par des hostilitez.

1 9 5 Trêve de jargon politique, Où quelquefois trop je m aplique Malgré mon peu d'entendement.

Parlons plus populairement.

V'IfDcc

L'Ambassadeur extr'ordinaire De nôtre Roy vers le Saint-Pere, (C'est de son Courier qu'on l'a sceu) Fut admirablement receu.

Et d'une façon trés-civille, Dudit Saint-Pere, et de la Ville,

20 s Qui luy rendirent les honneurs Qu'on doit à de pareils Seigneurs ; Ce qui donne grande espérance D'une sainte corespondance, D'une union et bon amour

210 Entre Alexandre, et nôtre Cour.

Monseigneur le Légat de Rome, Trés-excélent et très-rare Homme, Et dont on tient l'esprit fort beau, Fit, Jeudy, dans Fontainebleau,

2 1 5 Une vizite toute unie.

Sans faste et sans cérémonie :

Car ce n'étoit pas-là le jour Que l'on le doit voir à (a Cour, Avec pompe et magnificence,

220 Selon son grade d'Eminence, Et de sa ^ande Mission, C'est-à-dire Légation.

Chacun fit à ce Personnage Un parfaitement bon vizage :

225 Mais, sur-tous, les trois Majestez Receureht ses civilitez.

Et ses discours de fine soye.

Avec tant de vizible joye.

De douceur, de bénignité,

2)0 Que l'on peut dire, en vérité.

Que son cœur (à l'honneur sensible) En fut satisfait au possible.

Montozier, ce prudent Seigneur, Cet Homme si remply d'honneur,

2)5 Traita chez-luy, par opulence.

Cette illustre et cnére Eminence Avec pluzieurs Grands de la Cour, Qui s en alla, le mesme jour.

Par une traite assez soudaine

240 Glter droit à Corbeil sur Seine, Puis à Vinceine il se rendit ; Et, pourtant, en secret on dit Q^u'il avoit élu domicile Fort volontiers en cette Ville,

245 Sçavoir au Palais Mazarin; Certain bec rouge et purpurin, (Je ne sçay si c^toit pour rire) M'ayant chez-moy tantôt fait dire Qu'en carosse, avec deux ou trois,

2 50 On l'avoit vu passer deux fois Avec une allure assez drue Incognito dans nôtre rué Environ le Soleil couchant; Et personne, alors, ne sçachant

2 5 5 Que ce fût-là Son Eminence, Nul ne luy fit de révérence.

Ne remarquant pas tout l'éclat Que doit avoir si grand Prélat :

Mais auoy que la bouche soit belle

260 Qui m^a mandé cette nouvelle.

Et d'un incarnat éclatant. Je ne le croy pas trop pourtant.

Grâce à nôtre simple génie.

La Muze historiq^ue. — Juillet 1664.

Voila mon Épltre finie.

265 Princesse, si je n'ay fait mieux, Acuzez-en un de mes yeux, Qui me fait si mal, ou je meure,

Que presque à tous momens j'en pleure.

Le cina de Juillet sont issus 270 De moy, les Vers de cy-dessas.

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